‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 21 sur 34 · __—— TO · texte numérisé non relu

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che entr’ouverte, le dos contre les deux tonnes & un bras sur sa caisse; ses baguettes étaient passées dans la buffleterie, & sur ses pieds, couverts de quelques brins de paille, était étendu un grand caniche tout crotté, qui le réchauffait. A chaque instant cet animal levait la tête & le regardait comme pour dire : « Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village! » Mais le petit ne bougeait pas; il dormait si bien! Et comme, dans le lointain, quelques chiens aboyaient , le caniche bâäillait; il aurait voulu se mettre de la partie.

Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit.

Comme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria :

« Duchéne ! Richer!

— Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant.

— Les postes sont relevés?

— Oui, commandant,

ee ————————p ce

— Rien de nouveau ?

— Rien, commandant.

— Dans une demi-heure on se remet en marche. Fais battre le rappel, Richer.

Entre, Duchéne. »

L’un des officiers entra, l’autre passa sous le hangar & dit quelques mots à Horatius Coclès. Moi, je regardais le nouveau venu. Le commandant avait fait apporter une bouteille d’eau-de-vie ; 1ls en buvaient ensemble, lorsqu’une sorte de bourdonnement s’entendit dehors : c'était le rappel.

Je courus voir ce qui se passait. Horatius Coclès, devant cinq tambours, dont le petit tenait la gauche, la canne en Pair, ordonnait le roulement. Tant que la canne fut levée, il continua. Les Républicains arrivaient de toutes les ruelles du village ; 1ls se rangeaient sur deux lignes, devant la fontaine, & leurs sergents commençaient Pappel. L’oncle & moi, nous étions émer— veillés de l’ordre qui régnait chez ces gens; à mesure qu’on les appelait, ils répondaient

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si vite, que c'était comme un murmure de tous les côtés. Ils avaient repris leurs fusils & les tenaient à volonté, sur l’épaule ou la crosse à terre.

Après l’appel, 1l se fit un grand silence, & plusieurs hommes, dans chaque compagnie, se détachèrent sous la conduite des caporaux, pour aller chercher le pain. La citoyenne Thérèse attelait alors sa mule à la charrette. Au bout de quelques instants les escouades revinrent , apportant les miches dans des sacs & des paniers. La distribution commença.

Comme les Républicains s'étaient fait la soupe en arrivant, ils se bouclaient lun à Pautre leur miche sur le sac. |

« Allons, s’écria le commandant d’un ton joyeux, en route! »

H prit son manteau, le jeta sur son épaule, & sortit sans nous dire ni bonjour ni bonsoir.

Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.

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Au moment où le commandant sortait, ‘ le bourgmestre vint prier l’oncle Jacob de se rendre bien vite chez lui, disant que la vue des Républicains avait rendu sa femme * malade. |

Ils partirent ensemble aussitôt. Lisbeth arrangeait déjà les chaises & balayait la salle. On entendait dehors les officiers commander : « En avant, marche! » Les tambours résonnaient; la cantinière criait:

« Hue! » & le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C’étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un.

Les Républicains allaient entrer dans la rue.

« Halte! » cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prétant loreille.

Je m'étais mis à la fenêtre, & je voyais

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tous ces hommes attentifs, & les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.

: Tout à coup un soldat parut au détour de la rue ; il courait, son fusil sur l’épaule.

« Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les kaïserliks ! L’avant-poste vient d’étreenlevé parleshussards! ils arrivent!»

A peine le commandant eut-il entendu cela qu’il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre & criant :

« Formez le carré! »

Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies se croisaient comme un jeu de. cartes; en moins d’une minute, elles formèrent le carré sur trois rangs, les autres au milieu, & presque aussitôt il se fit dans la rue un bruitépouvantable,leshussardsarrivaient; la terre en tremblait! Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs dolmans rouges, bordés de fourrures, flot-

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tant derrière eux comme des étendards, & courbés si bas. sur leur selle, le sabre en avant, qu’on apercevait à peine leurs faces osseuses & brunes aux longues moustaches jaunes.

I] faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c’est vrai, mais la curiosité l’emportait encore.

Le temps de regarder & de frémir, les hussards étaient sur la place. J’entendis à la même seconde le commandant crier :

« Feu! » Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois; les vitres de nos fenêtres tombaient en greloftant ; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, & l’odeur de la poudre remplissait l’air.

Moi, les cheveux hérissés, je regardais, & je voyais les hussards sur leurs petits

chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber & rebondir, comme pour grimper sur le carré; & ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d’une voix sauvage : « Forvertz ! forvertz! (1)»

« Feu du second rang! » cria le commandant, au milieu des hennissements & des cris sans fin. :

Il avait l'air de parler dans notre chambre, tant sa voix était calme.

Un nouveau coup de tongerre suivit; & comme le crépi tombait, comme les tuiles roulaient des toits, comme le ciel & la terre semblaient se confondre, Lisbeth, derrière, dans la cuisine, poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte, on les entendait comme un coup de sifflet. .

Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang s’abaisser, faire

(1) En avant! en avant!

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feu & se relever, tandis que le premier rang, le genou à terre, croisait la baïonnette, & que le troisième chargeait les fusils & les passait au second.

Les hussards tourbillonnaient autour du . carré, frappant au loin de leurs grands sabres; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l’homme. Un de ces hussards, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu’il franchit les trois rangs & tomba dans le carré; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, & d’un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe deson cheval; je vis le républicain retirer son sabre rouge jusqu’à la garde ; cette vue me donna froid; j'allais fuir, mais j'étais à peine levé, que leshussards firent volte-face & partirent, laissant un grand nombre d'hommes & de chevaux sur la place,

Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, faisaient des ef-

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forts pour dégager leurs jambes; d’autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes, levant la main & criant d’une voix lamentable : « Pardône, Françôse! (1) » dans la crainte d’être massacrés; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu’ils souffraient, demandaient en grâce qu’on les achevât.

Le plus grand nombre restaient immobiles. | Pour la première fois je compris bien la mort : ces hommes que j’avais vus deux minutes avant, pleins de vie & de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, & bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés péle-méle, insensibles comme les pierres du chemin.

Dans les rangs des Républicains il y avait .

aussi des places vides, des corps étendus sur la face, & quelques blessés, les joues & le front pleins de sang; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les

(x) Pardon, Français!

Go Madame Thérèse

rangs: leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir & à remettre le chapeau dessus.

Le commandant, à cheval près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos & le sabre au poing, faisait serrer les rangs; près de lui se tenaient les tambours en ligne, & un peu plus loin, tout près de l’auge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les trompettes des hussards sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l’angle de la maison commune; on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaïent encore.

« Cessez le feu ! » cria le commandant.

Et tout se tut; on n’entendit plus quel trompette au loin. |

La cantin'ère fit alors le tour des rangs à l’intérieur, pour verser de l’eau-de-vic aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillarüs allaient puiser de l'eau

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à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient . boire d’une VOIX pitoyable.

Moi, penché hors de la fenêtre , Je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les dolmans ropges oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direction, & causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs & se précipita chez nous en criant : :

« Le maître de la maison?

— ]lest sorti. |

— Eh bien. toi. coriduis-moi dans . votre grenier. vite! »

Je laissai là mes sabots, & me mis à grimper l'escalier au fond de l’allée comme un écureuil. Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d’œil Yéchelle du colombier & monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse; se pen-

ee mm me —

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chant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde : de la cavalerie, de linfanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes, des habits blancs, des casques, des cuirasses, des files de lances & de baïonnettes, des lignes de chevaux, & tout cela s’avançait vers le village. |

« C’est une armée! » murmurait le capitaine à voix basse.

Il se retourna brusquement pour redescendre, mais, s’arrétant sur une idée, ilme montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s’enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.

« Tu vois ces manteaux rouges? dit-il,

— Oui.

— Est -ce qu’un chemin de voiture passe là?

— Non, c’est un sentier.

— Et ce grand ravin qui le coupe au

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milieu, droit devant nous, est-ce qu’il est profond ?

— Oh ! oui.

— On n’y passe jamais avec les voitures & les charrues?

— Non, on ne peut pas. »

Alors, sans m’en demander davantage, il redescendit l’échelle à reculons, aussi vite que possible, & se jeta dans l'escalier, Je le suivais; nous fûmes bientôt en bas; mais nous n’étions pas encore au bout de l'allée, que Papproche d’une masse de ca- . valerie faisait frémir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs & disparut.

Des milliers de cris brefs, étranges, sembläbles à céux d’une nuée de corbeaux :

« Hourrah ! hourrah! » remplissaient alors la rue d’un bout à l’autre, & couvraient

presque le roulement sourd du galop.

= Moi, tout fier d’avoir conduit le capitaine dans le colombier, j’eus l’imprudence

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de m’avancer sur la porte. Les uhlans, car cette fois c’étaient des uhlans, arrivaient comme le vent, la lance en arrët, les oreilles enfoncées dans leurs gros bonnets à poil, les yeux écarquillés, le nez comme enfoui dans les moustaches, & le grand pistolet à crosse de cuivre dans la ceinture. Ce fut comme une vision.

Je n’eus que le temps de me jeter en arrière; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines, & ce n’est qu'au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d’un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.

L’air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine; on laurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d’où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les uhlans, comme d’immenses sauterelles, bondissaient tour autour, dar-

daient leurs lances & les retiraient; d’autres lâçhaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.

Il me semblait que le carré pliait; c'était vral.

« Serrez les rangs! tenez ferme! criait le commandant de sa voix calme.

— Serrez les rangs! serrez! » répétaient les officiers de distance en distance.

Mais le carré plait, il formait un demicercle au milieu; le centre touchait presque à la fontaine. A chaque coup de lance, arrivait la parade de la baïonnette comme Péclair, mais quelquefois homme s’afiaissait. Les Républicains n’avaient plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus, & les uhlans arrivaient toujours, plus nombreux , plus hardis, eñveloppant le carré dans leur tourbillon, & poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.

Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de Paction,

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le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mit à chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, & tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.

En un clin d’œil tout le devant du carré se redressa, refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.

On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux; c’est tout ce que jai vu de plus terrible! Et depuis j'ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bêtes sauvages.

Mais ce qu’il y avait encore de plus affreux, c’est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au. bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l’entrée de la place, avançaient toujours criant :

« Hourrah! hourrah! » de sorte que ceux des premiers rangs, poussés par les baïon-

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nettes des Républicains, & ne pouvant plus reculer, s’agitaient dans une confusion inexprimable & jetaient des cris de détresse; leurs grands chevaux, ‘piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite, Jes yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles & des ruades épouvantables.

Je voyais de loin ces malheureux uhlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, & détaler comme des lièvres le long des petites cassines.

Deux minutes après, la rue était vide.

Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables,” enfermés dans la place. Ils n’avaient pas vu la retraite & semblaient tout déconcertés, ne sachant par où fuir; mais ce fut bientôt fini : une nouvelle décharge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s’enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs.

On ne voyait plus que des tas de chevaux & d'hommes morts ; le sang coulait

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au-dessous & suivait notte rigole jusqu'au guévoir.

« Cessez le feu! cria le commandant pour la seconde fois; chargez!

Dans le même instant neuf heures sonpaient à l’église. Le village en ce moment n’est pas à dépeindre; les.maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles & de briques fracassées, les toits des hangars percés à jour, & ce tas de morts; ces chevaux bousculés, se débattant & saignant : on ne peut se le figurer. , |

Les Républicains, diminués de moitié, leurs granäs chapeaux penchés sur le dos, l'air dur & terrible, attendaient l'arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l’entendais très-bien :

« Nous avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement; il s’agit de tirer notre peau d’ici. Dans une

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heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras; ils tourneront le village avec leur infanterie, & nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite. Quelqu’un a-t-il quelque chose à dire ?

— Non, c’est bien vu, » répondirent les ‘autres. .

Alors ils s’éloignèrent , & deux minutes après, je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille & du foin; d’autres amenaient les charrettes & les voitures du fond des hangars. Îl ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue une barrière haute comme les maisons; le foin & la paille étaient au-dessus & au-dessous.

Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu’au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, & répan-

dant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village.

De grands çris s’entendirent alors au loin ; des coups de fusil partirent de l’autre côté; mais on ne voyait rien, & le commandant donna l’ordre de la retraite.

Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d’un pas lent & ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s’y trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule & le dos plié pour marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait : « Allons, petit Jean, du courage! » Mais il n’avait pas l’air d’entendre. Horatius Coclès avait disparu & la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu’au détour de la rue.

Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, & tout au loin

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on entendait des voix mélancoliques érier :

« Au feu ! au feu! »

Je regardai vers la barricade des Républicains; le feu avait gagné les maisons & montait jusque dans le ciel; de l’autre côté, un frémissement d’armes remplissait la rue, & déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes, pour renverser l’échafaudage de l'incendie.

Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d’heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l’autre côté de la barricade, le tumulte augmentait; les cris dé

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gens : « Au feu ! au feu !»se prolongeaient d’une façon lugubre.

J’étais sorti sous le hangar, épouvanté de Pincendie. Rien ne bougeait ; on n’entendait que le pétillement du feu & les soupirs d’un blessé assis contre le mur de notre étable; il avait une balle dans les reins, & s’appuyait sur les deux mains pour se tenir droit : c'était unhussard; il me regardait avec des yeux terribles & . désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule.

Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, & je vis dans ’ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entr'ouverte, & derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement &

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prétait l'oreille; puis, s'étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, 11 s’élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux & criant :

« Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous! |

— Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraver au bout du village. »

Alors il me regarda d’un œil louche, &, voyant que j'étais sans malice, il courut au feu.

D’autres portes s’ouvraient: au. même instant; des hommes & des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel en criant : « Qu’ils soient maudits!

qu’ils soient maudits! » Et chacun sc dépéchait d’aller prendre son baquet pour éteindre le feu.

La fontaine fut bientôt encombrée de monde ; il n’y avait plus assez de place autour ; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées.

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Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l’eau dans la flamme ; mais tout ce qu’on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu’au ciel:

dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantinière; ses deux tonnes d’eau-de-vie venaient d’éclater.

L’oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de lPautre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes ; il parvint cependant à s'échapper en traversant une cour, & rentra chez nous par les jardins.

« Seigneur Dieu, s’écria-t-il, Fritzel est sauvé ! » |

Je vis en cette circonstance qu’il m’aimait beaucoup, car il m’embrassa en me demandant :

« Où donc étais-tu, pauvre enfant ?

— À la fenêtre, » lui dis-je,

Alors il devint tout pâle & s’écria :

« Lisbeth ! Lisbeth | »

Madame Thérèse 75

Mais elle ne répondit pas, & même il nous fut impossible de la trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, & nous pensions qu’elle s’était sauvée chez quelque voisine.

Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu, & tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors :

« Place. place. En arrière | »

En mêmetempsun régiment de hussards passa devant chez nous comme la foudre.

Ils s’'élançaient à la poursuite des Républicains; mais nous apprîmes le lendemain qu’ils étaient arrivés trop tard ; l’ennemi avait gagné les bois de Rothalps, qui s’étendent jusque derrière Pirmasens. C’est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue & mis le feu aux maisons : ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, & cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre. | |

Depuis ce moment jusqu’à cinq heures

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du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres :

des uhlands, des dragons, des hussards; puis des canons, des fourgons, des caissons; puis, vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard coiffé d’un tricorne & vêtu d’une longue polonaise blanckie, tellement couverte de torsades & de broderies d’or, qu’à côté de lui, le commandant républicain, avec son chapeau & son uniforme râpés, n’aurait eu l'air que d’un simple caporal.

Le bourgmestre & les conseillers d’Anstatt, en habit de bure, à larges manches, la tête découverte, Pattendaient sur la place. Il s’y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, & demanda :

« Combiend’hommesles Françaisétaientils ?

— Un bataillon, Excellence, » répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle.

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Le général ne dit rien. Il leva son tricorrie, & poursuivit sa route.

Alors arriva la seconde brigade : des chasseurs tyroliens en tête, avec leurs habits verts, leurs chapeaux noirs à bords retroussés, & leurs petites carabines d’Insprück à balles forcées; puis d’autre infanterie en habit blanc & culotte bleu de ciel; les grandes guêtres remontant jusqu’au genou; puis de la grosse cavalerie, des hommes de six pieds, enfermés dans leurs cuirasses, & dont on ne voyait que le menton & les longues moustaches rousses sous la visière du casque; puis enfin les grandes voitures de l’ambulance, couvertes de toiles grises tendues sur des cerceaux, & derrière, les écloppés, les traînards & les poltrons.

Les chirurgiens de l’armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures; & l’un de leurs chefs un petit vieillardà perruqueblanche, dit au bourgmestre en montrant le reste :

= — à 78 Madame Thérèse

tôt possible.

— Pour vous rendre mes devoirs, » répondit le bourgmestre gravement.

Enfin les dernières voitures partirent ; il était environ six heures du soir. La nuit était venue. L’oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l'air & les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire. Les femmes & les enfants du village se promenaient autour.

Et comme le fossoyeur Jeffer, avec ses deux garçons, Karl & Ludwig, arrivaient la pioche sur l’épaule, le bourgmestre leur dit :

« Vous prendrez douze hommes avec

vous, & vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous m’entendez ? Et tous ceux qui ont des charrettes & des tombereaux

« Vous ferez enterrer tout cela le plus.

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ee ee = —

devront les prêter avec leur attelage, car ” c’est un service public. »

Jeffer inclina la tête, & se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons & les hommes qu’il avait choisis.

« Il faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth, » me dit alors l’oncle.

. Nous recommençcâmes nos recherches du grenier à la cave, & seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vîmes derrière notre tonne de choucroûte, entre les deux soupiraux, un paquet de linge dans l’ombre, que l'oncle se mit à secouer. Aussitôt Lisbeth, d’une voix plaintive, s’écria :

« Ne me tuez pas! Au nom du ciel, ayez pitié de moi! :

— Lève-toi, dit l’oncle avec bonté; tout est fini! »

Mais Lisbeth était encore si troublée, qu’elle avait de la peine à mettre un pied devant l’autre, & qu’il me fallut la con-

a STE

So Madame Thérèse ;

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duire en haut par la main, comme une enfant. Alors, revoyant le jour dans sa cuisine, elle s’assit au coin de l’âtre & fondit en larmes, priant & remerciant le Seigneur de lavoir sauvée; ce qui prouve bien que les vieilles gens tiennent à la vie autant que les jeunes. |

Les heures de désolation qui suivirent, & le mouvement que dut se donner l’oncle pour se rendre à l’appel de tous les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire. Il ne se passait pas d’instant, qu’une femme ou bien un erifant n’entrât chez nous en s’écriant : |

« Monsieur le docteur... bien vite...

qu’il vienne !... mon mari... mon frère...

ma sœur sont malades ! »

L’un avait été blessé, l’autre était devenu comme fou de peur ; l’autre, étendu tout de son long, ne donnait plus signe de vie.

L'oncle ne pouvait étre partout.

Madame Thérèse 8r

« Vous le trouverez dans telle maison, disais-je à ces malheureux; dépéchezvous. »

Et ils partaient.

Ce n’est que bien tard, vers dix heures, qu’il revint enfin. Lisbeth s’était un peu remise ; elle avait fait du feu sur l’âtre & dressé la table comme à l'ordinaire ; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres & de bois couvraient encore le plancher. C’est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, & que nous mangeâmes en silence. L |

De temps en temps l'oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des morts, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, & tout à coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue : |

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