‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 22 sur 34 · Madame Thérèse · texte numérisé non relu

Madame Thérèse

« Voilà la guerre, Fritzel! Regarde, & souviens-toi |... Oui, voila la guerre : la mort & la destruétion, la fureur & la haine, l’oubli de tous sentiments humains.

Quand le Seigneur nous frappe de ses malédi&tions, quand il nous envoie la peste & la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse; maïs ici, c’est l’homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, & c’est lui qui porte au loin sés ravages sans pitié.

« Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n’avions pas fait de mal, & tout à coup des hommes étrangers sont venus fqus frapper, nous ruiner & nous détruire. Ah ! qu’ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d’ambition ; qu’ils soient Pexécration des siècles !

« Fritzel, souviens-toi de cela; c’est tout ce qu'il y a de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, & qui tout à coup

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se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer! Cela seul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités. »

Ainsi parla l’oricle gravement ; il était très-ému; & moi, la tête baissée, j’écoutais, retenant chacune de ses paroles & les gravant dans ma mémoire.

Comme nous étions ainsi depuis une demi-heure, une sorte de dispute s’éleva dehors, sur la place; nous entendîmes un chien gronder sourdement, & la voix de notre voisin Spick dire d’un air irrité :

« Attends... attends... gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c’est encore un animal de la même espèce que ses maîtres : Ça vous paye avec des assignats & des coups de dents; mais il tombe mal! »

Le chien grondait plus fort.

Et d’autres voix disaient au milieu du silence de la nuit :

« C’est drôle tout de même... Voyez...

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il ne veut pas quitter cette femme... Peutêtre qu’elle niest pas tout à fait morte. »

Alors l'oncle se leva brusquement & sortit. Je le suivis.

Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, & tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.

« Pas morte! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l’armée?

Non... non... elle a reçu son compte... & c’est bien fait! c’est cette femme qui m’a payé mon eau-de-vie avec du papier. Allons, Ôtez-vous de là, que j’assomme le chien & que ça finisse !

— Qu'est-ce qui se passe donc? » dit alors l’oncle d’une voix forte.

Et tous ces gens se retournèrent comme

effrayés.

Le fossoyeur se découvrit, deux ou

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trois autres s’écartèrent, & nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite tonne encore sur la hanche, & les mains pâles jetées à droite & à gauche, sur la pierre humide où coulait Peau. Plusieurs autres cadavres l’entouraïent, & le chien caniche que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants & les lèvres frémissantes, debout à ses pieds grondait .& frissonnait en regardant Spick. |

Malgré son grand courage & sa pioche, le cabaretier n’osait approcher, car il était facile de voir que s’il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.

« Qu'est-ce que c’est ? répéta Poncle.

— Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n’est pas morte.

— Îls ont raison. dit l’oncle d’un ton

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mn

brusque; certains animaux ont plus de cœur & d’esprit que certains hommes.

Ote-toi de là. »

. Il Pécarta du coude, & a droit vers la femme en se courbant. Le chien, ‘au lieu de sauter sur lui, parut s’apaiser & le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l’oncle s’agenouilla, découvrit le sein de la femme & lui mit la main sur le cœur. On se taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d’une minute, lorsque Spick dit :

« Hé! hé! hé! qu’on l’enterre, n’est-œ pas, monsieur le docteur ? »

L’oncle se leva, les sourcils froncés, &, regardant cet homme en face du haut en bas :

« Malheureux !{ lui dit-il, pour quelques mesures d’eau-de-yie que cette pauvre femme t’a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, & peut-être enterrée vive!

— Monsieur le docteur, s’écria le cabe-

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retier en se redressant d’un air d’arrogance, savez-vous qu’il y a des lois, & que.

— Tais-toi, interrompit l'oncle, ton action est.infâme! »

Et, se tournant vers les autres :

« Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore. »

I1 lança sur Spick un dernier regard d’indignation, tandis que le fossoyeur & ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe. Quant au cabaretier, nous l’entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d’un ton moqueur :

« La femme est morte, ce médécin en sait autant que ma pioche! La femme est finie. qu’on l’enterre aujourd’hui ou demain, cela ne fait rien à la chose... On verra lequel de nous deux avait raison. »

Comme nous traversions la place, je vis le mauser & Koffel qui nous suivaient,

rm”,

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ce qui me soulagea le cœur, car, depuis la nuit, une sorte de frayeur s’était emparée de moi, surtout en face des morts, & j'étais content d’être avec beaucoup de monde,

Le mauser marchait devant le brancard, une grosse torche à la main ; Koffel, près de Poncle, semblait grave.

« Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant.

— Ah! cest vous, Koffel! fit loncle.

Oui, oui, le génie du mal est. dans l'air, les esprits des ténèbres sont déchaînés ! »

Nous entrions alors dans la petite allée remplie de platras; le mauser, s’arrétant sur le seuil, éclaira Jeffer & ses fils, qui ‘s’avançaient d’un pas lourd. Nous les suivimes tous dans la chambre, & le taupier, levant sa torche, s’écria d’un ton solennel:

« Où sont-ils les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos & de confiance après le travail... où sont-ils, monsieur le docteur ? Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures. »

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Alors seulement je vis bien lair désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants & les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir des ténèbres; je compris les paroles du mauser, & je pensai que nous étions malheureux.

« Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l’oncle avec tristesse; il ne faut pas que nos propres misères nous fassent oublier que d’autres sont encore plus mal- ‘heureux que nous. »

Et se tournant vers le taupier :

« Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, & Koffel m’aidera. » :

Le fossoyeur & ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l’alcôve. Le mauser, dont les joues couleur de brique prenaient aux reflets de la torche des teintes pourpres, les éclairait.

L’oncle remit quelques kreutzers à Jefter, qui sortit avec ses garçons.

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La vieille Lisbeth était venue voir; son menton tremblotait, elle n’osait approcher, & je l’entendais qui récitait l’Ave Maria tout bas. Sa frayeur me gagnaït lorsque l'oncle s’écria :

« Lisbeth, à quoi penses-tu donc ? Au nom du ciel, es-tu folle? Cette femme n'est-elle pas comme toutes les femmes, & ne m’as-tu pas aidé cent fois dans mes opérations? Allons, allons. maintenant la folie reprend le dessus... Va... chauffe de l’eau ; c’est tout ce que je puis espérer de toi. »

Le chien s’était assis devant l’alcôve, & regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile & pâle comme une morte.

« Fritzel, me dit l’oncle, ferme les volets, nous aurons moins d’air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau, car d’obtenir quelque chose maintenant de Lisbeth, il n’y faut pas penser. Ah! si parmi tant de misères, nous avions encore

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le bon esprit de rester un peu calmes!

Mais il faut que tout s’en mêle : quand le diable est en route, on ne sait plus où 1l s’arrétera. »

Ainsi parla l'oncle d’un air désolé. Je courus fermer les volets, & j’entendis qu’il les accrochait à l’intérieur. En regardänt vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.

Koftel venait d’allumer le feu, qui pétillait dans le poële ; l’oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.

L’oncle prit une sonde & s’approcha du lit, écartant les rideaux; le mauser & Coffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa & j’allai voir. La lumière de la chandelle remplissait toute l'alcôve. L’oncle Jacob avait découpé la veste de la cantinière; Koffel, avec une grosse éponge, lui lavait la poitrine,

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couverte d’un sang noir. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas.

Lisbeth était aussi revenue dans la chambre; elle me tenait par la main & marmottait je ne sais quelle prière. Dans Palcôve, personne ne parlait, & l’oncle, entendant la vieille servante, lui cria, vraiment fâché: | |

« Veux-tu bien te taire, vieille folle!

Allons, mauser, allons, relevez lé bras,

— Une belle créature, dit le mauser, & bien jeune encore.

— Comme elle est pâle! » fit Koffel,

Je me rapprochai davantage, & je vis la femme, blanche comme la neige, la tête rejetée en arrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en l'air, & au-dessous, entre le sein & Paisselle, apparaissait une ouverture bleuâtre, d’où coulaient quelques gouttes de sang. L’oncle Jacob, les lèvres serrées, sondait cette blessure; la sonde ne pouvait entrer. En ce moment je devins tellement

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attentif, n’ayant jamais rien vu de pareil, que toute mon âme était au fond de cette alcôve, & j’entendis l’oncle murmurer :

« C’est étrange ! »

Au même instant la femme exhala un long soupir, & le chien, qui s’était tu jusqu’alors, se prit à pleurer d’une voix si lamentable & si douce, qu’on aurait dit un étre huïnain; les cheveux m’en dressaient sur la tête. Le mauser s’écria :

« Tais-toi ! »

Le chien se tut, & l’oncle dit :

« Relevez donc le bras, mauser. Koffel, passez ici & soutenez le corps. »

Koffel passa derrière le lit & prit la femme par les épaules ; aussitôt la sonde entra bien loin.

La femme fit entendre un gémissement, & le chien gronda.

« Allons, s’écria l’oncle, elle est sauvée.

Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes ; elle est ici sous l’épaule, la sentez-vous ?

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— Très-bien ! »

L’oncle.sortit, & me voyant sous le rideau, il s’écria :

« Que fais-tu là ?

— Je regarde.

— Bon, maintenant il regarde! Il est dit que tout doit aller de travers. »

Il prit un couteau sur la table & rentra.

Le chien me regardait de ses yeux luisants, ce qui m’inquiétait.

Tout à coup la femme jeta un cri, & Poncle dit d’un ton joyeux :

« La voici! c’est une balle de pistolet.

La Haleirense a perdu beaucoup de mais elle en reviendra.

— C'est pendant la grande charge des uhlans qu’elle aura reçu cela, dit Koffel ; J'étais chez le vieux Kraëmer, au premier; je nettoyais son horloge, & j'ai vu qu’ils tiraient en arrivant.

— C’est possible, » répondit loncle, qui seulement alors eut l’idée de regarder ia femme.

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Il prit le chandelier de la main du mauser, & , debout derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d’un air réveur.

« Oui, fit-il, c’est une belle femme & une noble tête ! Quél nialheur que de pareilles créatures suivent les armées! Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein d’une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d’un brave homme, dont elles feraient le bonheur ? Quel dommage!

Enfin... puisque c’est la volonté du Seigneur. » |

Il sortit, appelant Lisbeth.

« Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, & tu la lui mettras toi-même. — Mauser, Koffel, venez; nous allons prendre un verre de vin, car cette Journée a été rude pour tous. »

Il descendit lui-même à la cave, & en revint au moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant

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que la cantinière n’était pas morte, avait repris courage ; elle entra dans l’akôve & tira les rideaux, pendant que l’oncle débouchaït la bouteille & ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser & Koffel paraissaient contents. Je m'étais aussi rapproché de la table encore servie, & nous finimes de souper. |

‘ Le chien nous regardait de loin; l’oncle lui jeta quelques bouchées de pain, qu’il ne voulut pas prendre.

En ce moment une heure sonnait à Péglise.

« C’est la demie, dit Koffel.

— Non, c’est une heure; je crois qu’il serait temps de nous coucher, » répondit le mauser. |

Lisbeth sortait de l’alcôve; tout le monde alla voir la femme vêtue de sa chemise; elle semblait dormir. Le chien s’était posé sur les pattes de devant, au bord du lit & regardait aussi. L’oncle lui passa la main sur la tête en disant :

« Va, ne crains plus rien; elle en reviendra. je t’en réponds | »

Et ce pauvre animal semblait le comprendre, il gémissait avec douceur.

Enfin on ressortit.

L’oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel & le mauser jusque dehors, puis il rentra & nous dit: |

« Allez vous coucher maintenant, il est temps. | |

— Et vous, monsieur le docteur? demanda la vieille servante.

— Moi, je veille... cette femme est en danger, & lon peut aussi m’appeler dans le village. »

Il alla remettre une bûche au fourneau, :

& s’étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe.

Lisbeth & moi nous montâmes chacun dans notre chambre; mais ce ne fut que bien tard qu’il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatiguc, car de demi-

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