‹ L'ami Fritz (volume 2)Chapitre 24 sur 34 · EE · texte numérisé non relu

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Frantz Sépel, deux sont entrées dans notre cuisine.

— Moi, j'ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden; c’est bien plus terrible que d’entendre siffler les balles. »

Ce qui m’enorgueillissait le plus, c’était que le commandant républicain m’avait donné de la galette en disant : « Avale-moi ça hardiment! » Je me trouvais digne d’avoir un pistolet comme Zaphéri ; mais personne ne voulait me croire.

Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s’écria :

« Venez voir ! » |

Nous montâmes le grand escalier derrière lui, & devant la porte du conseil, percée d’une ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit :

« Regardez... les habits des morts sont là:.… Le père Jeffer & monsieur le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette. » |

Madame Thérèse 103

Et nous restâmes. plus d’une heure à contempler ces habits, nous grimpant l’un à l’autre sur les épaules & soupirant :

« Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden.. c’est mon tour! »

Ces habits étaient entassés au milieu de la grande salle déserte, sous la lumière grise de deux hautes fenêtres grillées. Il ÿ avait des chapeaux républicains & des bonnets de uhlans, des baudriers & des gibernes, des habits bleus & des manteaux rouges, des sabres & des pistolets.

Les fusils étaient appuyés au mur à droite, & , plus loin, se trouvait une file de lances.

Cela donnait froid à voir, & jen ai gardé le souvenir.

Au bout d’une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l’un de nous eut peur, & se mit à descendre l'escalier en criant d’une voix terrible : « Les voici! »

Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en Pair & se bousculant dans l’ombre. Ce qui m’étonne,

c’est que pas un de nous ne se soit cassé le cou, tant notre épouvante était grande.

J'étais le dernier, & quoique mon cœur

‘ bondît d’une force incroyable, au bas du

perron je me retournai pour regarder :

tout était gris au fond du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d’un rayon oblique ; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte sombre. Au loin, dans la rue, les cris s’éloignaient. Je me pris à songer que l’oncle devait être inquiet de moi, & je partis seul, non sans me retourner encore, car il me semblait que des pas furtifs me suivaient, & je n’osais courir.

Devant l'auberge des Deux Clefs, dont les fenêtres brillaient au milieu de la nuit, je fis halte. Le tumulte des buveurs me rassurait ; je regardai, par le petit vasistas ouvert, dans la salle où bourdonnaïent un grand nombre de voix, & je vis Koffel, le mauser, monsieur Richter & bien d’autres, assis le long des tables de sapin, le

dos courbé, le coude en avant, en face des cruches & des gobelets.

La figure anguleuse de monsieur Richter, avec sa veste de chasse & sa casquette de cuir bouilli, gesticulait sous le 7 quet, dans la fumée grisâtre :

« Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles, qui devaient bouleverser le monde, & que l’ombre glorieuse du feld-maréchal Wurmser suffit pour disperser. Vous les avez vus plier les reins & allonger les jambes ! Combien de fors ne vous ai-je pas dit que toutes leurs grandes entreprises finiraient par une débâcle ? Mauser, Koffel, l’ai-je dit ?

— Eh oui, vous l'avez dit ! répondit le mauser, mais ce n’est pas une raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous, & faites venir une bouteille de vin; Koffel & moi nous avons payé chacun la nôtre. Voilà le principal. »

* Monsieur Richter s'assit, & moi je m’en allai chez nous. Il pouvait être alors sept

Re

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heures ; l’allée était balayée, Îles vitres remises. J’entrai d’abord dans la cuisine, & Lisbeth, en me voyant, s’écria :

« Ah le voici!»

Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas :

« Monsieur le docteur, lenfant est la.

— C'est bon, dit l’oncle assis à table, qu’il entre ! »

Et comme j'allais parler haut:

« Chut ! fit-il en me montrant l’alcôve; assieds-toi, tu dois avoir bon appétit ?

— Oui, mon oncle.

-— D'où viens-tu ?

— J'ai été voir le village.

— C’est bien, Fritzel; tu m’as donné de Pinquiétude, mais je suis content que tu aies vu ces misères. »

Lisbeth vint alors m'apporter une bonne assiettée de soupe, & tandis que je mangeais, l’oncle ajouta :

« Tu connais la guerre, maintenant.

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Souviens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire. C’est une bonne instruétion ; ce qu’on a vu jeune nous reste toute la vie. » |

Il se faisait ces réflexions à lui-même ; moi, j’allais toujours mon train, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des légumes & de la viande; mais au moment où je prenais ma fourchette, voilà que j’aperçois, assis près. de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait. Cela me saisit.

« Ne crains riens, Fritzel, » me dit Poncle en souriant. |

Alors je regardai,, & je reconnus que c'était le chien de la cantinière. Il se tenait là gravement, le nez en Pair, les oreilles pendantes, m’observant d’un œil attentif à travers ses poils frisés.

« Donne-lui de tes légumes, & vous.serez bientôt bons amis, » dit l’oncle.

I] lui fit signe d’approcher; le chien vint s'asseoir près de sa chaise, & parut bien

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content des petites tapes que loncle lui .

donnait sur la tête. Il lapa le fond de mon

assiette, puis se remit à me regarder d’un.

air grave.

Vers la fin du souper, j'allais me lever, quand des paroles confuses s’entendirent dans lalcôve. L’oncle prétait l’oreille ; la femme parlait extrémement vite & bas; ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m’émurent plus que tout le reste ; je me sentis pâlir. L’oncle, le front penché, me regardait ; maïs sa pensée était ailleurs : il écoutait. Le chien venait-aussi de se retourner.

Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes :

« Mon père... Jean... tués... tous...

tous... la patrie! »

En regardant l'oncle, je. voyais qu’il avait les yeux troubles & que ses joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table & s’approcha du lit. Lisbeth entrait pour desservir ; il se retourna & lui dit: +

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« Voici que la fièvre commence. »

Puis 1l écarta les rideaux, Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise, je n’avais plus faim. La femme se tut un instant; je voyais ombre de l’oncle & celle de Lisbeth sur les rideaux; loncle.

tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l’alcôve. Moi, seul dans la salle noire, j'avais peur. La femme se mit à parler plus haut ; alors 1l me sembla que la salle devenait plus noire, & je me rapprochai de la lumière. Mais, au même instant, quelque chose parut se débattre:

Lisbeth , qui tenait la lampe, recula, & la femme toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant :

« Jean. Jean. défends-toi.. j’arrivel»

Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri : « Vive la République! » & retomba.

£L’oncle ressortit bouleversé en disant :

« Lisbeth, vite, vite, monte là-haut...

dans l’armoire.… la fiole grise à bouchon de verre. Dépéche-toi ! »

110 Madame Thérèse

Et il rentra.

Lisbeth courait; moi je me tenais à la basque de l'oncle, Le chien grondait, la femme était étendue comme morte.

La vieille servante revint avec la fiole; l’onclé regarda & dit d’une voix brève :

& C’est cela, une cuiller. »

Je courus chercher ma cuiller, il l’essuya, versa quelque gouttes dedans ; puis relevant la tête de la femme, il lui fit prendre ce qu’il y avait mis, en disant avec une douceur extrême :

x Allons. allons... du courage... mon enfant... du courage! »

Je ne avais jamais entendu parler d’une voix si douce, si tendre; mon cœur en était serré.

La femme soupira doucement, & l’oncle Pétendit sur le lit, en relevant l’oreiller.

Après quoi il ressortit tout pâle & nous dit : |

« Allez dormir, laissez-moi seul... je veillerai...

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— Mäis, monsieur le docteur, fit Lisbeth, déjà la nuit dernière.

— ÂAllez-vous coucher, répéta l’oncle d’un ton fâché; je n’ai pas le temps d’écouter votre bavardage. Au nom du ciel, laissez-moi tranquille... Ceci peut devenir sérieux. »

Il nous fallut bien obéir.

En montant l'escalier, Lisbeth, toute tremblante, me dit:

« As-tu vu cette malheureuse, Fritzel ?

Elle va peut-être mourir... eh bien! la voilà qui pense encore à sa République du diable. Ces gens sont de véritables sauvages. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de prier que Dieu leur pardonne.

Elle se mit donc à prier.

Je ne savais qué’ penser de tout cela.

Mais après avoir tant couru & m'être crotté jusqu’à léchine, une fois au lit, je m’endormis si profondément, que le retour des Républicains eux - mêmes, leurs feux de peloton et de bataillon n’au-

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raient pu m’éveiller avant dix heures du .

matin,

Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu’une Française était chez loncle Jacob, qu’elle avait recu un coup de pistolet & qu’elle en reviendrait difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les’ portes & les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires, sans s’inquiéter de celles des autres, & ce n’est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l’idée de la femme revint aux gens.

Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse,

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& qu’elle criait : « Vive la République! »

d’une façon terrible.

Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l’épaule au mur, ayant l’air de fumer sa pipe, & disant aux .

passants :

«a Hé! Nickel... Yokel.. écoute. écoute, comme elle crie! N’est-ce pas abominable ?

Est-ce qu’on devrait souffrir cela dans le pays? »

L’oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à ce point d’indignation contre Spick, que je l’entendis répéter plusieurs fois qu’il méritait d’être pendu.

Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République & d’autres choses contraires au bon ordre; toujours ces idées lui revenaient à l’esprit, & cela nous mettait dans un embarras d’autant plus grand, que toutes les commères, toutes les vieilles Saiomé du village arrivaient à la file chez nous, l’une le balai sous le bras, la jupe

retroussée; l’autre ses aiguilles à tricoter dans les cheveux, le bonnet de travers; l’autre apportant son rouet d’un air sen-

timental, comme pour filer au coin de

l’âtre. Celle-ci venait emprunter un gril, celle-là acheter un pot de lait caillé, ou demander un peu de levûre, pour faire

‘le pain. Quelle misèrel notre allée avait deux pouces de boue amassés par leurs

sabots.

Et pendant que Lisbeth lavait ses assiettes ou regardait dans ses marmites, il fallait les entendre jacasser, il fallait les voir arriver, se faire la révérence & se donner des tours de reins agréables,

« Hé! bonjour donc, mademoiselle Lisbeth. Qu’il y a de temps qu’on ne vous a vue!

— Ah! c’est mademoiselle Oursoula !

Dieu du ciel! que vous me faites plaisir!

Asseyez-yous donc, mademoiselle Oursoula.

— Oh! vous êtes trop bonne, trop bonne,

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mademoiselle Lisbeth... Un beau temps ce matin?

— Oui, mademoiselle Oursoula, un trèsbeau temps. c’est un temps délicieux pour les rhumatismes. |

— Délicieux, & pour les rhumes aussi.

— Ah! oui, & pour toutes sortes de maladies. Comment va le rhumatisme de monsieur le curé, mademoiselle Oursoula?

— Eh! Seigneur Dieu! comment peut-il aller? Tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, Hier c'était dans l'épaule, aujourd’hui c’est dans les reins. Ça voyage. Toujours souffrant, toujours souffrant!

— Ah! j'en suis désolée. désolée!

— Mais à propos, mademoiselle Lisbeth, vous allez dire que je suis bien curieuse, mais on en parle dans tout le village : votre dame française est toujours malade ?

— Ah | mademoiselle Oursoula, ne m’en parlez pas; nous avons eu une nuit... une nuit!

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— Est-ce possible ? Comment cette pauvre dame-ne va pas mieux ? Que me ditesvous Jà ? »

Et lon joignait les mains, & l’on se penchait d’un air de commisération, & Von roulait les yeux, en se balançant la tête.

Les deux premiers jours, l’oncle, pensant que cela finirait lorsque la curiosité de ces gens serait satisfaite, ne dit rien.

Mais voyant que cela se prolongeait, un beau matin que la femme avait beaucoup de fièvre, il entra brusquement dans la cuisine, & dit à ces vieilles d’un ton de mauvaise humeur :

« Que venez-vous faire ici? Pourquoi ne restez-vous pas chez vous? N’avezvous pas d'ouvrage à la maison? Vous devriez rougir de passer ainsi votre existence à bavarder, comme de vieilles pies, à vous donner des airs de grandes dames, quand vous n'êtes que des servantes! C’est ridicule & cela m’ennuie beaucoup.

Madame Thérèse . 117

— Mais, dit l’une d’elles, je viens acheter un pot de lait.

— Faut-il deux heures pour acheter un pot de lait? répondit l’oncle vraiment fàché. Lisbeth, donne-lui son pot de lait, &

“qu’elle s’en aille avec les autres. Je suis las de tout cela. Je ne souffrirai pas qu’on vienne m’épier, & prendre de fausses nouvelles chez moi, pour les répandre dans tout le pays. Allez, & ne revenez plus. »

Les commères s’en allèrent toutes honteuses.

Ce jour-là, Poncle eut encore une grande discussion. Monsieur Richter s'étant permis de lui dire qu’il avait tort de s’intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, & surtout à cette femme, qui ne devait pas être grand’chose, puisqu’elle avait suivi des soldats, il l’écouta froidement, & finit par lui répondre :

« Monsieur Richter, quand j’accomplis un devoir d’humanité, je ne demande pas aux gens : « De quel pays êtes-vous ? Avez

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vous les mêmes croyances que mai? Etesvous riches ou pauvres ? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne? » Je suis les mouvements de mon cœur, & le reste m'importe peu. Que cette femme soit Française ou Allemande, qu’elle ait des idées républicaines ou non, qu’elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu’elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J’ai vu qu’elle allait mourir, mon devoir était de lui sauver la vie; & maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j'ai bien fait d’entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que vous êtes un égoïste, vous n’aimez pas vos semblables; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d’eux des avantages personnels. C’est le fond de votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m’indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi. »

J1 ouvrit la porte, & monsieur Richter

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ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment par le bras & le mit dehors.

Le mauser, Koffel & moi nous étions présents, & la fermeté de loncle Jacob en cette circonstance nous étonna, car jamais nous ne lavions vu plus calme & plus résolu.

I1 ne conserva que le mauser & Koffel pour amis; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empéchait pas d’aller à leurs affaires pendant la journée.

Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous.

Or, un matin, en m’éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, & tourbillonnaient contre mes vitres.

Dehors régnait le silence, pas une âme ne.

courait dans la rue, tout le monde avait tiré sa porte, les poules se taisaient, les chiens regardaient du fond de leurs niches,

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& dans les buissons voisins, les pauvres verdiers, grelotant sous leurs plumes ébouriffées , jetaient ce cri plaintif de la misère, qui ne finit qu’au printemps.

Moi, le coude sur loreiller, les yeux éblouis, regardant la neige s’amonceler au bord des petites fenêtres, je me figurais tout cela, & je revoyais aussi les hivers passés : la lueur de notre grand fourneau s’avançant & reculant le soir sur le plancher, le mauser, Koffel & l'oncle Jacob autour, le dos courbé, fumant leur pipe & causant de choses indifférentes. J’entendais le rouet de Lisbeth bourdonner dans le -silence, comme les ailes cotonneuses d’un papillon de nuit, & son pied marquer la mesure de la complainte, que chante la bûche verte au milieu du foyer. Puis dehors, je me représentais les glissades sur la rivière, les parties de traîneau, la bataille à pelotes de neige, les éclats de rire, la vitre cassée qui tombe, la vieille grand’ mère qui crie du fond de l'allée, tandis

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que la bande se disperse, les talons aux épaules.

Tout cela, dans une seconde, me revint à l’esprit, &, moitié triste, moitié content, je me dis : « C’est l'hiver! »

Puis, songeant qu’il devait faire bon être assis en face de lâtre, devant une soupe à la farine, comme les apprétait Lisbeth, je sautai de mon lit & je m’habillai bien vite, tout frileux. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l’escalier, roulant comme une boule.

Lisbeth balayaït Pallée. La porte de la cuisine étaitouverte; aussi, malgré le beau feu qui dansait autour de la crémaillère, je me dépéchai d’entrer dans la chambre.

L’oncle Jacob venait de rentrer d’une visite; sa grosse houppelande fourrée de renard & son bonnet de loutre étaient pendus au mur, et ses grosses bottes debout près du fourneau ; il prenait un petit verre de kirschenwasser avec le mauser,

qe né chi

qui avait veillé cette nuit-fà. Tous deux semblaient de bonne humeur.

« Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s’est bien passée ?

— Très-bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi : la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, & le chien sous le rideau. Personne n’a remué. Ce matin, en ouvrant la fenêtre, j’ai vu le pays aussi blanç que Hans Wurst, lorsqu'il sort de son sac de farine ; tout cela s’était fait sans bruit. Et comme j'ouvrais la fenêtre, vous remontiez déjà la rue; j'avais envie de vous crier « bonjour! » mais la femme dormait encore, je n’ai pas voulu l’éveiller.

— Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser |

— A la vôtre, monsieur le doéteur! »

Ils humèrent d’un trait leurs petits verres, & les remirent sur la table en sou riant.

« Tout va bien, reprit l’oncle, la bles sure se ferme, la fièvre diminue; mais les

Madame Thérèse 123 forces manquent encore, le pauvre étre a perdu trop de sang. Enfin, de tout cela reviendra. »

Je m'étais assis près du fourneau. Le chien sortit alors de lalcôve & vint caresser l’oncle, qui, le regardant, se prit à dire :

« Quelle bonne béte! Tenez, mauser, est-ce qu’on ne dirait pas qu’il nous comprend? Est-ce qu’il ne paraît pas plus joyeux ce matin? On ne m'ôtera jamais de l'esprit que ces animaux comprennent bien des choses; s’ils ont moins de jugement que nous, ils ont souvent plus de cœur.

— C’est clair, fit le mauser. Moi, tout le temps de la fièvre, je ne regardais que le’chien & je pensais : « Il est triste, ça va mal! — Il est gai, ça va bien! » Ma foi, je suis comme vous, monsieur le docteur, jai beaucoup de confiance dans l’esprit des animaux.

— Allons, mauser, reprit l'oncle, en-

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Qe

core un petit verre, il fait froid dehors, & le vieux kirschenwasser vous réchauffe comme un rayon de soleil. »

Il ouvrit le buffet, apporta la miche & deux couteaux, & dit :

« Cassons une croûte. »

Le mauser inclina la tête, & l’oncle me voyant, dit en souriant :

« Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige & les glissades vont recommencer! Est-ce que cela ne te réjouit pas?

— Si, mon oncle.

— Oui... oui... amuse-toi, on n’est jamais plus heureux qu’à ton âge, garçon; mais surtout ne fais pas tes pelotes trop dures. Ceux qui serrent trop leurs pelotes ne veulent pas s’amuser, ils veulent faire du mal : ce sont de méchants drôles.

— Hé! dit le mauser en riant, moi, monsieur le doéteur, je serrais toujours mes pelotes.

— Et voilà le tort que vous aviez, mauser, répondit loncle; cela prouve que, dans

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votre nature, il se trouvait un fond de malice. Heureusement vous avez vaincu cela par la raison. Je suis sûr que vous vous repentez d’avoir trop serré vos pelotes.

— Oh oui! fit le mauser, ne sachant que répondre, quoique les autres les aient aussi serrées.

— On ne doit jamais s'inquiéter des autres ; 11 faut faire ce que le bon cœur nous commande, dit l'oncle. Tous les hommes sont naturellement bons & justes, mais le mauvais exemple les entraîne. »

Comme nous causions ainsi, quelques paroles s’entendirent dans l’alcôve ; tout le monde se tut, prétant l'oreille.

« Ceci, mauser, murmura l’oncle, n’est plus la voix du délire, c’est une voix faible, mais naturelle. »

Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser & moi nous étions derrière lui, le cou tendu. La femme, bien pâle & bien maigre, semblait dormir; on lentendait à peine respirer. Maïs au bout d’un instant

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elle auvrit les yeux, & nous regarda lun après Pautre, comme étonnée, puis le fond de l’alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, armoire, la vieïlle horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les yeux, & l’oncle dit tout bas :

« Elle est revenue à elle.

— Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, & maintenant elle songe à ce qu’elle vient de voir,»

Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, &, faisant un ef.

fort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté :

« Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n’ayez aucune inquiétude. Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Vous avez été malade...

maintenant vous allez mieux... Mais, je vous en prie, ayez confiance. vous êtes

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chez des amis... chez de véritables amis. »

Pendant qu’il parlait, la femme le re-.

gardait de ses grands yeux noirs; on voyait qu’elle le comprenait. Mais, malgré sa re- ‘ commandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore & dit tout bas:

« Le tambour... le petit tambour... »

Alors loncle, regardant le mauser, lui demanda :

« Comprenez-vous ? »

Et le mauser, portant la main à sa tête dit :

« Un restant de fièvre, doéteur, un petit restant ; cela passera. » |

Mais la femme, d’un accent plus fort, répéta :

« Jean. le petit tambour | »

Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif; & l’idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j’avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille. Je me rappelai qu’elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en

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raccommodant sa petite culotte, & je dis :

« Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Républicains.»

Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner :

« Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère !

— Restez, madame, dit l’oncle, ne faites pas de mouvement; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise. »

Et me prenant sous les bras, il m’éleva devant elle en me disant : |

« Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour?

— Oh! oui; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds ; il dormait, je me le rappelle bien ! lui répondis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu’au fond de âme, comme elle avait regardé l'oncle.

— Et ensuite, Fritzel?

— Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon, quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin, quand on a mis le feu dans la rue, & que les Républicains sont partis, je l’ai revu derrière.

— Blessé? fit la femme d’une voix si faible, qu’on pouvait à peine l’entendre,

— Oh! non; il avait son tambour sur Pépaule & pleurait en marchant, & un autre plus grand lui disait : « Allons, courage, petit Jean, courage!» Mais il n’avait pas l’air d’entendre.… il avait les joues toutes mouillées.

— Tu es bien sûr de lavoir vu s'en aller, Fritzel? demanda l’ofcle.

— Oui, mon oncle : il me faisait de la peine; je l’ai regardé jusqu’au bout du village. » :

Alors la femme referma les yeux, & nous entendîmes qu’elle sanglotait intérieurement. Des larmes lui coulaient le long ds joues, l’une après l’autre, sans

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bruit. C’était bien triste, & l’oncle me dit tout bas :

« Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne. »

Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, & me retint en murmurant quelques paroles. L’oncle Jacob la comprit &t lui demanda :

« Vous voulez embrasser l'enfant?

— Oui, » fit-elle.

Il me pencha sur sa figure; elle m’embrassa en sanglotant toujours. Moi, je n'étais mis aussi à pleurer.

« C’est bon, fit l’oncle, c’est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra... Vous reverrez votre jeune frère.

Du courage! »

Il m’emmena dehors & referma les rideaux. |

Le mauser se promenait de long en large dans la salle ; il avait la figure rouge & dit :

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« Ca, monsieur le dofteur, cest une brave femme, une honnête femme... qu’elle soit Républicaine ou tout ce qu’on voudra.

celui qui penserait le contrdire ne serait qu’un gueux.

— Oui, répondit l'oncle, c’est une nature généreuse, je l’ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l’enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout 1ra mieux, les larmes soulagent. »

Ils sortirent ensemble dans l’allée ; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison...

Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, & que je m’essuyais les joues du revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait: avec douceur. Il me posa la patte sur le genou & se mit à me caresser; pour la première

132 Madame Thérèse

fois, je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me sembait que nous étions amis depuis longtemps & que je n’avais jamais eu peur de lui.

En levant les yeux au bout d’une minute, j’aperçus l’oncle qui venait d’entrer & qui m’observait en souriant.

«a Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t’aime, dit-il; maintenant il te suivra, Car il a reconnu ton bon cœur. »

Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m’accompagner ; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village, ce qui me rendait encore plus fier que Zaphéri Schmouck avec son pistolet de uhlan;, :1l s’asseyait près de ma chaise pour lécher mes assiettes, & faisait tout ce que je voulais.

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La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés, & qu’on ne reverrait plus ni les uhlans ni les Républicains; mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, & les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas monde.

C'était le lendemain du jour où la femme :

avait repris connaissance, entre huit & neuf heures du matin. La porte de la cuisine restait ouverte, pour laisser entrer la chaleur dans la salle. Je me tenais à côté de Lisbeth, qui battait le beurre auprès de Jâtre. En tournant un peu la tête, je voyais

nn — —————

l'oncle assis près de la fenétre blanche; il lisait l’almanach, & souriait de temps en temps.

Le chien Scipio était assis près de moi, fixe & grave, & comme je goûtais à chaque instant la crème qui sortait de la baratté, il bâillait d’un air mélancolique.

« Mais, Fritzel, disait Lisbeth, à quoi penses-tu donc? Si tu manges toute la crème, nous n’aurons plus de beurre. »

Dans la salle l’horloge marchait lentement; dehors le silence était absolu.

Cela durait depuis une demi-heure, & Lisbeth venait de mettre le beurre frais sur une assiette, lorsque des voix s’enten-

dirent dans la rue; puis la porte de l'allée

s’ouvrit, des pieds chargés de neige battirent les dalles du vestibule. L’oncle raccrocha son almanach au mur; il regardait vers la porte, quand le bourgmestre Meyer entra, son bonnet de laine frisée, à double gland, tiré sur les oreilles, le collet de sa casaque tout blanc de givre, & les mains

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fourrées dans ses mouffles de peau de lièvre jusqu’aux coudes.

« Salut, monsieur le doéteur, salut ! dit le gros homme. J’arrive par un temps de neige; mais que voulez-vous, il le faut, il le faut! » |

Alors secouant ses mouffles, qui restèrent pendues à son cou par une ficelle, il releva son bonnet & reprit :

« Un pauvre diable, monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C’est un soldat, ou bien un caporal, ou bien un hauptmann (1), je ne sais pas au juste. Il se sera retiré là, pour mourir sans trouble pendant le combat. A cette heure, il faudrait dresser l’acte mortuaire; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort, cela n’entre pas dans mes attributions.

— C’est bien, bourgmestre, dit l’oncle

(2) Capitaine.

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en se levant, j'arrive. Mais il PAGE encore un témoin.

— Michel Furst est dehors, dit le bourgmestre, il m’attend sur la porte. Quelle neige | quelle’ neige ! jusqu’aux genoux, monsieur le doéteur. Ca fera du bien aux semailles, & aux armées de Sa Majesté, qui vont prendre leurs quartiers d’hiver.

Que Dieu les bénisse! Jaime mieux qu’elles les prennent du côté de Kaiserslautern qu’ici : on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. »

Tandis que le bourgmestre se faisait ces réflexions, l’oncle mettait ses bottes, sa grosse houppelande & son bonnet de loutre. Après quoi il dit :

« M’y voilà!»

Ils sortirent, &, malgré les prières de Lisbeth, qui voulait me retenir, je n’eus rien de pluspressé que de m’échapper & de les suivre à la piste ; la curiosité du diable m’avait repris : je voulais voir le soldat.

L’oncle Jacob, le bourgmestre & Furst

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marchaient seuls dans la rue déserte ; mais à mesure qu’ils avançaient, des figures se montraient aux vitres des maisons, & l’on entendait des portes s’ouvrir au loin. Les gens, voyant passer le bourgmestre, le médecin & le garde champêtre , pensaient qu’il devait y avoir quelque chose d’extraordinaire; plusieurs même sortaient, mais ne découvrant rien, ils rentraient aussitôt.

En arrivant à la maison de Réebock, — lune des plus vieilles du village, avec granges, écuries & hangar derrière sur les champs, les étables de chaurme tout moisi, à droite, — en arrivant là, le bourgmestre, Furst & l’oncle entrèrent dans la petite allée sombre, aux dalles concassées.

Je les suivais, ils ne me voyaient pas.

Le vieux Réebock, qui les avait vus passer devant ses petites fenêtres, ouvrit la chambre, pleine de vapeur comme une étuve, où se tenaient la vieille grand’mère, ses deux fils & ses deux brus.

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Leur chien , au long poil gris &t la queue traînante, sortit aussi, & flaira Scipio qui me suivait & qui se redressa fièrement, tandis que lautre tournait autour de lui pour faire connaissance.

« Je vais vous montrer, dit le vieux Réebock, c’est là-bas, au fond... derrière la grange. |

— Non, restez, père Réebock, répondit Poncle ; il fait froid , vous êtes vieux; votre fils nous montrera cela. »

Mais le fils, après avoir découvert le soldat, s’était sauvé.

Le vieux marcha devant. Nous suivions à la file. Il faisait extrémement noir dans l’allée. En passant, nous vimes l’étable,

éclairée par une vitre dans le toit, cinq chèvres aux mamelles gonflées, qui nous regardèrent de leurs yeux d’or, & deux biquets, qui se mirent # chevroter d’une voix plaintive & grêle; puis l'écurie, les deux bœufs & la vache, avec leur râtelier vermoulu & leur litière de feuilles mortes.

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Les animaux se retournèrent en silence.

Nous filions le long du mur; quelque chose déboula sous mes pieds, c'était un lapin qui disparut sous la crèche; Scipio ne bougea point.

Plus loin nous arrivâmes à la grange basse, encombrée de paille & de foin.

jusqu’au toit. Tout au fond nous vimes une lucarne bleuâtre, donnant sur le jardin; un grand tas de bûches & quelques . sots rangés contre le mur recevaient sa lumière; plus bas tout était sombre.

Chose bizarre, dans la lucarne se tenaient un coq & deux ou trois poules, la tête sous l’aile, se détachant en noir sur cette lumière. |

D’abord je ne vis pas grand’ chose, à cause de l'obscurité. Tout le monde s'était arrêté. On entendait les poules caqueter tout bas.

« J’aurais peut-être bien fait d’allumer la lanterne, dit le vieux Réebock; on ne voit pas bien clair. »

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Comme il parlait, j'aperçus à droite de la lucarne, étendu contre le mur, entre deux fagots, un grand manteau rouge, puis, en regardant mieux, une tête noire avec de longues moustaches jaunâtres : le coq venait de sauter de la lucarne & avait donné du jour.

Alors la peur s’empara de moi; si je n’avais pas senti Scipio contre ma jambe, je me serais enfui.

« Je vois, fit oncle, je vois! »

Et il s’approcha en disant :

« C’est un uhlan Voyons, Furst, 1l faudrait le tirer un peu sur le devant. »

Mais Furst ne bougeait pas, ni le bougmestre.

L’oncle alorstira l’homme par une jambe, & le fit glisser en pleine lumière : il avait la tête couleur de brique, les yeux enfoncés, le nez mince, les lèvres serrées, une touffe roussâtre au menton.

L’oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les plis sur les bâches, & nous

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vimes que le uhlan tenait son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté gauche de sa veste, une large plaque noire indiquait qu’il avait saigné là. |

L’oncle défit les boutons & dit :

« Îl est mort d’un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre.

Il se sera retiré de la bagarre. Ce qui m'étonne, père Réebock, c’est qu’il n’ait pas frappé à votre porte & qu’il soit venu mourir si loin.

— Nousétions tous cachés dans la cave, dit le vieux; la porte de la chambre était fermée. Nous avons entendu courir dans Pallée, mais il y avait tant de bruit dehors! Je crois plutôt que ce pauvre homme aura voulu se sauver à travers la maison; malheureusement il n’y avait pas de porte derrière. Un Républicain laura suivi comme une bête sauvage, jusqu’au fond de

‘la grange. Nous n’avons pas vu de sang dans l’allée. C’est ici, dans l’ombre, qu’ils auront livré bataille ; & l’autre, après lui

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avoir donné ce mauvais coup, sèra ressorti tranquillement. Voilà ce que je pense. Sans cela nous aurions trouvé du sang quelque part; mais personne n’a rien vu, ni dans Pétable, ni dans l'écurie. Ce n’est que ce matin, quand nous avons eu besoin de gros bois pour le fourneau, que Sépel, en entrant au bûcher, a découvert le malheu- Feux. »

En écoutant ces explications, chacun se représentait le Républicain, avec sa grande tignasse en boudin & son grand chapeau à cornes, poursuivant le uhlan dans l’obscurité, & cela faisait frémir.

« Oui, dit l’oncle en se redressant & regardant Je bourgmestre d’un air triste, c’est ainsi que doivent s'être passées les choses. »

Tout le monde devenait rêveur; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.

« Enfin voilà le décès constaté, fit l’oncle au bout d’un instant, nous pouvonspartir,»

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Puis, se ravisant :

« Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cette homme! »

Il s’agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste & trouva des papiers. En même temps il tira une chatnette de cuivre en travers de la poitrine, & une grosse montre d’argent sortit du gousset du pantalon.

« Tenez, voici la montre, dit-il au bourgmestre; je garde les papiers pour dresser l'acte. |

— Gardez tout, monsieur le dofteur, répondit le bourgmestre; je n’aimerais pas emporter dans ma demeure une montre qui a déjà marqué la mort d’une créature de Dieu... non! gardez tout. Plus tard nous recauserons de cela. Maintenant nous pouvons partir.

— Oui; et vous pouvez aussi envoyer Jefier. »

L’oncle, m’apercevant alors, dit :

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« Te voilà, Fritzel? Il faut donc que tu voiestout?»

Il ne me fit pas d’autres reproches, & nous rentrâmes ensemble à la maison. Le bourgmestre & Furst s’en étaient allés chez eux.

Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du uhlan En ouvrant la porte

de notre chambre, nous vîmes que la:

femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts & l’assiette sur la table de nuit. |

« Eh bien, madame, dit loncle Jacob en souriant, vous allez mieux ? »

Alors, elle, qui s’était retournée, & qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit :

« Oui, monsieur le doéteur, vous m’avez sauvée, je me sens revivre. »

Puis, au bout d’une seconde, elle ajouta d’un ton plein de compassion :

« Vous venez encore de reconnaître une malheureuse viétime de la guerre. »

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L’oncle comprit qu’elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.

« C’est vrai, dit-il, c’est vrai, madame:

encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n’embrassera plus son fils. »

La femme semblait émue, & demanda tout bas : | |

« C’est un des nôtres ?

— Non, madame, c’est un uhlan Je viens de lire en marchant une lettre que.

sa mère lui écrivait il y a trois semaines.

La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin & du soir, & de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rose & tout blond , comme le jour où, pour la dernière fois , elle l'avait embrassé en sanglotant. »

La voix de l’oncle, en parlant de ces choses, s’attendrissait ; il regardait la

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femme, qui, de son côté, semblait aussi touchée.

« Oui, vous avez raison, dit-elle, ce . doit étre affreux d’apprendre qu’on n° verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d’aussi grandés douleurs à ceux qui m'aimaient. »

Alors elle détourna la tête, & l'oncle, devenu très-grave, lui demanda :

« Vous n’étes pourtant pas seule au monde ?

— Je n’ai plus ni père ni mère, fit-elle d’une voix basse ; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père &les deux aînés ; il ne reste plus que moi & Jean, le petit tambour. »

La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L’oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se

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promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.

Tout à coup la Française reprit :

« J’aurais quelque chose à vous demander, monsieur le doéteur.

— Quoi, madame ?

— Ce serait d’écrire à la mère du malheureux uhlan C’est terrible, sans doute, d'apprendre Ia mort de son fils, mais de l’attendre toujours, d’espérer pendant des années qu’il reviendra, & de voir- qu’il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore. »

Elle se tut, & l'oncle tout rêveur répondit :

« Oui... oui... c’est une bonne pensée!

Fritzel, apporte l'encre & le papier. Quelle

. misère, mon Dieul dire qu’on annonce : des choses pareilles, & que ce sont encore . de bonnes aétions! Ah! la guerre. la guerre! »

Il s’assit & se mit à écrire.

Lisbeth entrait alors pour mettre la

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