Madame Thérèse
nappe ; elle déposa les assiettes & la miche sur le buffet. Midi sonnait; la femme semblait s’être assoupie,
Enfin l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse & me dit :
-« Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, & dépéche-toi. Tu demanderas aussi le journal à la mère Eberhardt; c’est samedi, nous aurons des nouvelles de la guerre. »
Je sortis en courant & je mis la lettre à la boîte du village. Mais le journal n’était pas arrivé ; Clémentz avait été retenu par les neiges, ce qui n’étonna pas loncle, pareille chose arrivant presque tous les hivers.
En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin, dans la grande prairie com-
Madame Thérèse 149
munale ,; derrière l’église, Hans Aden, Frantz Sépel & bien d’autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir. On les voyait prendre leur élan à la file, & partir comme des flèches, les reins pliés & les bras en Pair pour tenir l'équilibre; on entendait le bruit prolongé de leurs sabots sur la glace & leurs cris de joie.
Comme mon cœur galopaitenles voyant!
comme j'aurais voulu pouvoir les rejoindre! Malheureusement l’oncle Jacob m’attendait alors, & je rentrai la tête pleine de ce joyeux speétacle. Pendant tout le dîner, idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde; mais je me gardai bien d’en parler à l’oncle, car il me défendait toujours de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin, il sortit pour aller faire une visite à monsieur le curé, qui souffrait de "ses rhumatismes.
J’attendis qu’il fût entré dans la grande rue, puis je sifflai Scipio, & je me mis Is à courir jusqu’à la ruelle des Houx, comme
150 Madame Thérèse
un lièvre. Le caniche bondissait derrière moi, & ce n’est que dans la petite allée pleine de neige que nous reprîmes haleine.
Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés diner; je ne vis, au tournant de l’église, que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, & comme il faisait froid, au bout d’une demi-heure, j’en eus bien assez.
Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel & deux ou trois autres, les joues rouges, le bonnet de coton tiré sur les oreilles & les mains dans les poches, débouchèrent d’entre les haies couvertes de givre.
« Tiens! c’est toi, Fritzel! me dit Hans Aden; tu t'en vas?
— Oui, je viens de glisser, & l'oncle Jacob ne veut pas que je glisse ; ; j'aime mieux m'en aller.
— Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, & mon
Madame Thérèse 151
père l’a raccommodé. Voyez un peu. »
11 défit son sabot & nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers, avec quatre gros clous à téte pointue. Cela nous fit rire, & Franta Sépel s’écria :
« Ça, ce n’est pas commode pour glisser! Écoutez, allons plutôt en traîneau ; nous monterons sur l’Altenberg, & nous descendrons comme le vent. »
L’idée d’aller en traîneau me parut alors si magnifique, que je me voyais déjà dessus, descendant la côte en trépignant des talons, & criant d’une voix qui montait jusqu’aux nuages: « Himmelsfarth}! Him melsfarth! »
J’en avais des éblouissements.
« Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau?
— Laiss:z-moi faire, répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous. Mon père en avait un l’annéé dernière; maïs il était tout vermoulu, la grand’mère en a
152 Madame Thérèse
fait du feu. C’est égal, arrivez toujours. »
Nous le suivîmes pleins de doute & d’espérance. Tout en descendant la grande rue, devant chaque hangar nous faisions halte, le nez en l'air, & nous regardions, d’un œil d’envie, les schlittes (1) pendues aux poutres.
« Ca, disait l’un, c’est une belle schlitte, nous pourrions tous y tenir sans gêne.
— Oui, répondait un autre, mais elle serait trop lourde à traîner sur la côte:
elle est en bois vert.
— Eh! faisait Hans Aden, nous la prendrions tout de même, si le père Gitzig voulait nous la prêter ; maïs c’est un avare : il garde sa schlitte pour lui seul, comme si les schlittes pouvaient s’user.
— Arrivez donc ! » s’écriait Frantz Sépel, qui marchait en avant.
Et toute la troupe se remettait en route.
(1) Traîneaux,
Madame Thérèse 153
De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi. |
« Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c’est un chien français; ils ont de la laine comme les moutons & se laissent tondre sans rien dire. »
Frantz Sépel soutenait qu’il avait vu, Pannée précédente, à la foire de Kaïiserslautern, un chien français avec des lunettes, & qui comptait sur un tambour jusqu’à cent. Il devinait aussi toutes sortes de choses, & la grand’mère Anne pensait que ce devait étre un sorcier.
Scipio, pendant ces discours, s’arrétait & nous regardait. J'étais tout fier de lui.
Le petit Karl, le fils du tisserand, disait que si c'était un sorcier, il pourrait nous faire avoir une schlitte, mais qu’il faudrait lui donner son âme en échange, & pas un de nous ne voulait lui donner son âme.
Nous allions donc ainsi, de maison en maison, & deux heures sonnaient à église,
t54 Madame Thérèse
lorsque monsieur Richter passa sur son traîneau, en criant à sa grande bique décharnée : :
« Allez, Charlotte, allez! »
La pauvre bête allongeait ses hanches, & monsieur Richter, contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria :
« Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle ! »
Il faisait claquer son fouet, & Hans Aden dit :
« Monsieur Richter est un peu gris; 1l aura trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien. »
Alors toute la bande rit de bon cœur, car tout le village savait que Richter était un avare.
Nous étions arrivés au bout de la grande rue, devant la maison du père Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric I], qui recevait une petite pension pour ache-
Madame Thérèse 155
ter son pain, son tabac, & de temps en temps du schnaps (1).
Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept-Ans & toutes les campagnes de Silésie & de Poméranie. Maintenant il était tout vieux, & depuis la mort de sa sœur Ræsel, il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison couverte de chaume, n’ayant qu’une seule pièce en bas, une au-dessus & le toit avec ses deux lucarnes. Elle avait aussi son hangar sur le côté, derrière un réduit à porcs, & vers le village, un petit jardin entouré de haies vives, que le père Schmitt cultivait avez soin. |
L’oncle Jacob aimait ce vieux soldat ; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre & lui criait : « Adam, entrez donc! »
Aussitôt l’autre entrait, sachant que Poncle avait du véritable cognac de France
(r) Eau-de-vie.
dans une armoire, & qu’il l’appelait pour lui en offrir un petit verre.
Nous fimes donc halte devant sa maison, & Frantz Sépel, se penchant sur la haie, nous dit :
« Regardez-moi ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prétera, pourvu que Fritzel entre hardiment, qu’il mette la main à côté de Poreille du vieux, & qu’il dise : « Père Adam, prétez-nous votre « Schlitte! » Oui, je parie qu’il nous le prétera, j'en suis sûr; seulement il faut du courage. »
J'étais devenu tout rouge; d’un œil je régardais le traîneau, & de Pautre la petite fenétre à ras de terre. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par épaule en disant : »
« Entre, il te le prétera!
— Je n’ose pas, leur disais-je tout bas.
— Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j’entretais tout de suite.
— Laissez-moi seulement regarder un peu s’il est de bonne humeur. »
Alors je me penchai vers la petite fenétre, &, regardant du coin de l’œil, je vis le père Schmitt assis sur un escabeau, devant la pierre de lâtre, où brillaient quelques braises au milieu d’un tas de cendres. Il nous tournait le dos; on ne voyait que sa longue échine, ses épaules voûtées, sa petite veste de toile bleue, qui ne rejoignait pas sa culotte de grosse toile grise, : tant elle était courte, sa touffe de cheveux blancs tombant sur la nuque, son bonnet de coton bleu, la houppe sur le front, ses larges oreilles rouges écartées de la tête, & ses gros sabots appuyés sur la pierre de Pâtre. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté sa joue creuse.
Voilà tout ce que je vis, avec les dalles cassées de la masure, & dans le fond, à gauche, une sorte de crèche hérissée de paille. Cela ne m'’inspirait pas beaucoup de confiance, & je voulais me sauver, lors-
158 Madame Thérèse
que tous les autres me poussèrent dans Pallée en disant tout bas :
« Fritzel.. Fritzel... il te le prétera, :
bien sûr! |
— Non!
— Sil
— Je ne veux pas, »
Mais Hans Aden avait ouvert la porte, & j'étais déjà dans la chambre avec Sci- . pio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant & prétant l'oreille. ‘
Oh! comme j’aurais voulu m’échapper!
Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée ; il n’y avait de place que pour sa tête & celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui.
Le vieux Schmitt s’était retourné.
« Tiens! c'est Fritzell dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc ? »
Il ouvrit la porte, & toute la bande s’enfuit comme une volée d’étourneaux. Je
Madame Thérèse 159
restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.
« Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzel ? » fit-il en prenant une braise sur Pâtre, pour rallumer sa pipe éteinte.
Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement, en tirant de grosses bouffées de tabac. | |
Moi, javais repris un peu d’assurance.
« Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau, pour descendre de l’Altenberg. »
Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'œil & souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l’oreille en relevant son bonnet, & me demanda :
« C’est à vous, ce chien, Fritzel?
— Oui, pèrt Adam, c’est le chien de la femme que nous avons chez nous.
— Ah bon [ ça doit être un chien de soldat ; il doit connaître l’exercice. »
Scipio nous regardait le nez en Pair, &
pme - —
160 Madame Thérèse
le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit : |
« C’est un chien de régiment; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie. » |
Alors, élevant la pipe, il s’écria : « Portez armes! » d’une voix si forte, que toute la baraque en retentit.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s’asscoir sur son derrière, les pattes de devant pendantes, & se tenir comme un véritable soldat!
« Ha! ha! ha ! s’écria le vieux Schmitt, je le savais bien! »
Tous les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entr’ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, & le père Schmitt, aussi joyeux qu’il avait paru grave auparavant, lui dit : |
« Attention au commandement de marche!»
Puis, imitant le bruit du tambour, et
fadame Thérèse 161
marchant en arrière sur ses gros sabots, 1l se mit à crier :
« Arche! Pan... pan.… rantanplan… Une... deusse..…. Une... deusse! »
Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules & la queue en trompette.
C'était merveilleux; mon cœur sautait.
Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d’admiration.
« Halte! » s’écria Schmitt, & Sie s'arrêta.
Alors je ne pensais plus à la sclitte; j’étais tellement fier des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, & crier à l’oncle : « Nous avons un chien qui fait l'exercice ! »
Mais Hans Aden, Frantz Sépel & tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés & se tenaient en extase, le dos à la ponte & le bonnet sous le bras.
« En place, repos ! » dit le père Schmitt,
162 Madame Thérèse
.& Scipio retomba sur ses quatre pattes, en
secouant la tête & se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire : « Depuis deux minutes une puce me démange; mais on n’ose pas se gratter sous les armes! »
J'étais devenu muet de joie en voyant ces choses, & je n’osais appeler Scipio, de peur de lui faire honte; mais il vint se ranger de lui-même près de moi, modes tement, ce qui me ‘combla de satisfaction ; je me considérais en quelque sorte comme un feld-maréchal à la tête de ses armées; tous les autres me portaiënt envie.
Le père Schmitt regardait Scipio d’un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.
« Oui, fit-il au bout de quelques instants, c’est un vrai chien de soldat. Mais reste à savoir s’il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique. »
En même temps il prit un bâton der-
Madame Thérèse 163
rière la porte & le mit en travers, en .
criant : |
« Attention au mot d’ordrel »
Scipio se tenait déjà prêt. |
« Saute pour la République! » cria le vieux soldat.
Et Scipio sauta par dessus le bâton, comme un cerf.
« Saute pour le général Hoche! »
Scipion sauta.
« Saute pour le roi de Prusse! »
Mais alors Scipio s’assit sur sa queue d’un air très-ferme, & le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas, les yeux plissés, en disant :
« Oui, il connaît la politique. hé! hé!
hé! Allons. arrive! »
Il lui passa la main sur la tête, & Scipio parut très-content.
« Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d’or; c'est un vrai chien de soldat. »
Et, nous regardant tous, il ajouta :
104 €Maltame Thérèse
« Puisque vous avez un’sj bon chien, je vais vous prêter ma schlitte; maïs vous me la ramènerez à cinq heures, & prenez garde de vous casser le cou. »
I] sortit avec nous & décrocha son tratneau du hangar. \
Mon esprit se partageait alors entre le désir d’aller annoncer à l’oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre PAltenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser & tirer en galopant comme des bienheureux, je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.
Schmitt nous regardait de sa porte.
« Prenez garde de rouler ! » nous dit-il encore.
Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je-vous laisse à penser notre joie, nos cris & nos éclats de rire jusqu’au sommet de la côte.
Madame Thé: èse 165
Et quand nous fûmes en haut, Hans Aden devant, les deux mains cramponnées aux patins recourbés, hous autres derrière, assis trois à trois, Scipio au milieu, & que tout à coup la schlitte partit, ondulant dans les ornières & filant par - dessus les rampes : quel enthousiasme | nf
Ah ! Pon n’est jeune qu’une fois!
Scipio, à peine le traîneau parti, avait passé d’un bond par-dessus nos têtes. Il aimait mieux courir, sauter, aboyer, se rouler dans la neige comme un véritable enfant, que d’aller en schlitte. Mais tout cela ne nous empéchait pas de-conserver un grand respeét pour ses talents; chaque fois que nous remontions, & qu’il marchait près dé nous plein de dignité, Pun ou l'autre se retournait, & tout en poussant disait : |
& Vous êtes bien heureux, Fritzel, d’avoir un chien pareil; Schmitt Adam dit qu’il vaut son pesant d’or.
160 Madame Thérèse
— Oui, mais il n’est pas à eux, criait un autre, il est à la femme. »
Cette idée que le chien était à la nos me rendait tout inquiet, & je pensais :
« Pourvu qu'ils restent tous les deux à la maison | »
Nous continuâmes à monter & à descendre ainsi jusque vers quatre heures.
Alors la nuit commençait à se faire, & chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat , nous le vîimes debout sur sa porte. Il nous avait entendus rire & causer de loin.
« Vous voilà! s’écria-t-il; personne ne s’est fait de mal?
— Non, père Schmitt. ,
— A la bonne heure. »
I] remit sa schlitte sous le hangar, & moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d’annoncer à l'oncle quel chien nous avions l’honneur
€\adame Thérèse 167
de posséder. Cette idée me rendait si con tent, que j'arrivai chez nous sans m’en apercevoir ; Scipio était sur mes talons.
« Oncle Jacob, m’écriai-je en ouvrant “la porte, Scipio connaît lexercice! le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un véritable chien de soldat; il l’a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu’en disant : « Une...
deusse! »
L’oncle lisait derrière le fourneau; en me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée & me dit d’un air émerveillé :
« Est-ce bien possible, Fritzel’ Comment! comment!
— Oui! m'écriai-je, & il sait aussi la politique : il saute pour la République, pour le général Hoche; mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse. »
L’oncle alors se mit à rire, &, regardant la femme, qui souriait aussi dans lalcôve, le coude sur loreiller :
168 €Madame Thérese
« Madame Thérèse, dit-il d’un ton grave, vous ne m’aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses ?
— C’est vrai, monsieur le doéteur, ditelle en caressant le caniche, qui s’était approché du lit & qui lui tendait la téte d’un air joyeux; oui, il sait tout cela, c'était l’amusement du bataillon; Petit- Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N'est-ce pas, mon pau vre Scipio, tu jouais à la drogue, tu remuais les dés pour la bonne chance, tu battais la diane? Combien de fois notre père & les deux aînés, à la grande halte, ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde, par ton air grave & tes talents; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon cœur! »
Elle disait ces choses, tout attendrie, d’une voix douce, en souriant un peu tout
. de même. Scipio avait fini par se.-dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.
Mais l'oncle Jacob, voyant que madame Thérèse s’attendrissait de plus en plus à ces souvenirs, ce qui pouvait lui faire du mal, me dit :
« Je suis bien content, Fritzel, d’apprendre que Scipio sache faire l’exercice & qu’il connaisse la politique; mais toi, qu’as-tu fait depuis midi?
— Nous avons été en traîneau sur l’AItenberg, oncle ; le père Adam nous a prêté sa schlitte. |
— C’est très-bien. Maïs tous ces événements nous ont fait oublier monsieur de Buffon & Klopstock; si cela continue, Scipio en saura bientôt plus que toi. »
En même temps 1l se leva, prit dans Parmoire l'Histoire naturelle de monsieur de Buffon, & posant la chandélle sur la table: |
« Allons, Fritzel, me dit-il, souriant en
170 Madame Thérèse
lui-même de ma mine longue, car je me repentais d’être revenu si tôt, allons! »
IT s’assit & me fit asseoir sur ses genoux.
Cela me parut bien amer, de me remettre à monsieur de Buffon après huit jours de bon temps; mais l’oncle avait une patience qui me forçait d’en avoir aussi, & nous commençâmes la leçon de français.
Cela dura bien une heure, jusqu’au moment où Lisbeth vint mettre la nappe.
Alors, en nous retournant, nous vimes que madame Thérèse s’était assoupie. L’oncle ferma le livre & tira les rideaux, pendant que Lisbeth plaçait les couverts.
Ce même soir, après le souper, l'oncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le
€WMadame Thérèse 171
fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, assis devant la petite porte de tôle, la tête de Scipio entre les genoux, & je regardais le reflet rouge de la flamme avancer & reculer sur le plancher. Lisbeth avait emporté la chandelle selon son habitude; nous étions dans l'obscurité; le feu bourdonnait comme au temps des grands froids, la pendule marchait lentement, & dehors, dans la cuisine, nous entendions la vieille servante laver les assiettes sur l’évier. jé
Que d’idées me passaient alors par la tête! Tantôt je songeais au soldat mort dans la grange de Réebock, au’ coq noir de la lucarne ; tantôt au père Schmitt fai« sant faire l'exercice à Scipio ; puis à l’Alteñberg, à la descente de notre traineau.
Tout cela me revenait comme un rêve; les siflements plaintifs du feu me paraissaient être la musique de ces souvenirs, & je sentais tout doucement mes yeux se fermer.
172 €Madame Thérèse
Cela durait depuis environ une demiheure, lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l’allée ; en même temps la porte s’ouvrit, & la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre :
« De la neige, monsieur le doéteur, de la neige ! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit. »
Il paraît que loncle avait fini par s’assoupir, car seulement au bout d’un instant, je l’entendis se remuer & répondre:
« Que voulez-vous, mauser, c’est la saison ; il faut s’attendre à cela maintenant. »
Puis il se leva & alla dans la cuisine chercher de la lumière.
Le mauser s’approchait dans l’ombre.
« Tiens! Fritzel est la! dit-il. Tu n’as donc pas encore sommeil ? » ;
L’oncle rentrait. Je tournai la tête, & je vis que le mauser avait ses habits d’hi-.
ver ; son vieux bonnet de martre, la queue . râpée pendant sur le dos, sa veste en peau de chèvre, le poil en dedans, son gilet
Madame Thérèse 173
rouge, les poches ballottant sur les cuisses, & sa vieille culotte de velours brun, ornée de pièces aux genoux. Il souriait,
en plissant ses petits yeux, & tenait quelque chose sous le bras. |
« Vous venez pour la gazette, mauser ?
dit oncle. Elle n’est pas arrivée ce matin, le messager est en retard. |
— Non, monsieur le doéteur, non, je viens pour autre chose. »
Il déposa sur la table un vieux livre carré, à couvercle de bois d’au moins trois lignes d'épaisseur, & tout couvert de larges pattes en cuivre, représentant des feuilles de vigne; les tranches étaient toutes noi- ‘res & graisseuses à force de vieillesse, & de chaque page sortaient des cordons & des ficelles, pour marquer les bons endroits.
« Voilà pourquoi j'arrive! dit le mauser; je n’ai pas besoin de nouvelles, moi; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvre & je regarde. »
174 Madame Thérèse
Alors il sourit, & ses longues dents jaunes apparurent sous les quatre poils de ses moustaches effilés comme des aiguilles.
L’oncle ne disait rien; il approcha la table du fourneau & s’assit dans son coin.
« Oui, reprit le mauser, tout est la-dedans; mais il faut comprendre. il faut comprendre, fit-il en se touchant la téte d’un air rêveur. Les lettres ne sont rien; c’est l'esprit... l'esprit qu’il faut comprendre. »
Puis il s’assit dans le fauteuil, & prit le livre sur ses cuisses maigres avec une sorte de vénération ; il ouvrit, &, comme l’oncle le regardait : | .. « Monsieur le doëteur, dit-il, je vous ai
parlé cent fois du livre de ma tante Rosel, de Héming ; eh bien, aujourd’hui je vous l’'apporte, pour vous montrer le passé, le présent & l'avenir. Vous allez voir, vous allez voir ! Tout ce qui est arrivé depuis quatre ans était écrit d’avance; je le com-
prenais bien, seulement je ne voulais pas le dire, à cause de ce Richter, qui se serait moqué de moi, car il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Et avenir est aussi là-dedans ; mais je ne l’expliquerai qu’à vous, monsieur le dofteur, qui êtes un homme sensé, raisonnable & clairvoyant. Voilà pourquoi j'arrive. |
— Écoutez, mauser, dit oncle, je sais bien que tout est mystère dans ce bas monde, & je ne suis pas assez vaniteux pour refuser de croire aux prédiétions & aux miracles rapportés par des auteurs graves, tels que Moïse, Hérodote, Thucydide, Tite-Live & beaucoup d’autres.
Malgré cela, je respeéte trop la volonté du Seigneur pour vouloir pénétrer les secrets réservés par sa sagesse infinie; j'aime mieux voir dans votre livre l’accomplissement des choses déjà passées que l'avenir.
D'abord ce sera beaucoup plus clair.
— C'est bon, c’est bon, vous saurez
176 Madame Thérèse
tout, » répondit le taupier, satisfait de Pair grave de loncle.
I] poussa son fauteuil vers la table, posa le livre au bord; puis se mettant à fouiller dans sa poche, il en tira de vieilles besicles en cuivre, & les enfourcha sur son
nez, ce qui lui donnait une figure vrai-
ment bizarre. |
On peut s’imaginer mon attention : je m'étais aussi rapproché de la table, les coudes au bord, le menton dans les mains, & je regardais, retenant mon haleine, les yeux écarquillés jusqu’aux tempes.
Toujours cette scène sera présente à mon esprit : le silence profond de la chambre, le tic-tac de l’horloge, le bruissement du feu, la chandelle comme une étoile au milieu de nous; en face de moï l'oncle dans son coin grisâtre; Scipio à mes pieds; puis le mauser, courbé sur le livre des prédiétions, & derrière lui les petites vitres noires, où descendait la neige dans les ténèbres; je revois tout cela, & méme il
Madame Thérèse 177
me semble entendre encore la voix de ce pauvre vieux taupier, & celle de ce bon ‘oncle Jacob, descendus tous deux depuis si longtemps dans la tombe.
C'était une scène étrange.
« Comment, mauser! dit oncle, vous avez besoin de lunettes à votre âge ? moi qui vous croyais une vue excellente ?
— Je n’en ai pas besoin pour lire des choses ordinaires, ni pour regarder dehors, répondit le taupier; j’ai de bons yeux, & d’ici jusque sur la côte de PAItenberg , au printemps, je vois un nid de chenilles sur les arbres ; mais vous saurez que ces lunettes sont celles de ma tante Rosel, de Héming, & qu’il faut les avoir pour comprendre ce livre. Quelquefois ça me. trouble, mais je lis au-dessus ou audessous ; le principal est que je les aie sur le nez.
— Ah! cest différent, bien différent, dit Poncle d’un ton sérieux; car il avait
nt D ne ne
178 Ciadame Tics cse
trop bon cœur pour laisser voir au taupier que cela Pétonnait. »
Aussitôt le mauser se mit à lire :
« Anno 1793. — L’herbe est séchée & « la fleur est tombée, parce que le vent a « soufflé dessus ! » Cela signifie que nous sommes en hiver : l’herbe est séchée, parce que le vent a soufflé dessus | »
L’oncle inclina la tête, & le taupier poursuivit :
« Les îles ont vu & ont été saisies de « crainte; les bouts de la terre ont été ef- « frayés ; ils se sont approchés & sont ve- « nus. » Ça, monsieur le doéteur, c'est pour faire entendre que l’Angleterre, & même les îles qui sont plus loin dans la mer, ont été effrayées à cause des Républicains. « Ils se sont approchés & sont ve nus! » Tout le monde sait que les Anglais ont débarqué en Belgique, pour faire la guerre aux Français. Mais écoutes bien le reste : « En ce temps-là, les conducteurs « des peuples seront comme le eu d'un
€WMadame Thérèse 179
« foyer parmi du bois, & comme un flam- « beau parmi des gerbes ; ils dévoreront à « droite & à gauche tous les pays. »
Le mauser alors leva le doigt d’un air grave & dit :
« Ga, ce sont les rois & les empereurs qui s’avancent au milieu de leurs armées, & qui dévorent tout dans les pays qu’ils traversent. Nous connaissons malheureusement ces choses pour les avoir vues; notre pauvre village s’en souviendra longtemps. »
Et comme l'oncle ne répondai pas, il reprit :
« En ce temps-là, malheur au pasteur « du néant qui abandonnera son trou- . « peau ; Pépée tombera de son bras & son « œil droit sera entièrement obscurci. » Nous voyons, par ces mots, l’évêque de Mayence, avec sa nourrice & ses cinq maîtresses, qui s’est sauvé l’année dernière, à l’arrivée du général Custine.
C'était un vrai pasteur du néant, qui fai-
180 Madame Thérèse
sait le scandale de tout le pays : son bras s’est desséché & son œil droit s’est obscurci.
— Mais, dit l'oncle, songez donc, mauser, que cet évêque n’était pas le seul, & qu’il y en avait beaucoup ayant la même conduite, en Allemagne, en France, en Italie & dans tout le monde.
— Raison de plus, monsieur le doéteur, répondit le taupier, le livre parle pour toute la terre, « car, — fit-il, le doigt ap- « puyésur la page, —car, en ce temps-là, « dit l'Éternel, j’ôterai du monde les faux « prophètes, les faiseurs de miracles & « l'esprit d’impureté. » Qu’est-ce que cela peut signifier, doéteur Jacob, sinon tous ces hommes qui parlent sans cesse d’amour du prochain, pour obtenir notre argent; qui ne croient à rien, & nous menacent de lenfer ; qui s’habillent de pourpre & d’or, & nous préchent l'humilité; qui disent :
« Vendez tous vos biens pour suivre le « Christ! » & ne font qu’entasser richesses
Madame Thérèse : 18t
sur richesses, dans leurs palais & leurs couvents; qui nous recommandent la foi, & rient entre eux des simples qui les écoutent? — N'est-ce pas l’esprit d’impureté ?
— Oui, dit l'oncle, c’est abominable.
— Eh bien, c’est pour eux, cest pour tous les mauvais pasteurs, que ces choses sont écrites, » dit le taupier.
Puis il reprit :
« En ce temps-là, 1l y aura aux mon- « tagnes le bruit d’une multitude, tel que «celui d’un grand peuple qui se lève, «un bruit de nation assemblée. C’est « pourquoi les peuples d’alentour écoute- « ront, & tout cœur d’homme se fondra.
« Et les orgueilleux seront éperdus; le « monde sera en travail comme celle qui x enfante; les bons se regarderont avec « des visages enflammés; ils entendront « pour la première fois parler de grandes « choses ; 1ls sauront que tous sont égaux « à la face de l'Éternel , Que tous sont nés
ee
182 Madame Thérèse
is ne « pour la justice, comme les arbres des « forêts pour la lumièreÏ »
— Est-ce bien écrit cela, mauser? demañda l'oncle.
— Voyez vous-même , » répondit le taupier en lui remettant le livre.
Alors l’oncle Jacob, les yeux troubles, regarda :
« Oui, c’est écrit, fit-il à voix bas, Cest écrit! Ah! puisse l’Éternel accomplir de si grandes choses de notre temps!
puisse-t-il réjouir notre cœur d’un tel speétacle ! »
Et s’arrétant tout à coup, comme étonné de son propre enthousiasme :
« Est-il possible qu’à mon âge je me laisse encore émouvoir à ce point? Je suis un enfant, un véritable enfant. »
I rendit le livre au mauser, qui dit en souriant :
« Je vois bien, monsieur le doéteur, que vous comprenez ce passage comme moi :
ce bruit d’un grand peuple qui se lève,
c’est la France qui proclame les droits de
l’homme.
— Comment! vous croyez que éela se rapporte à la Révolution française? demanda loncle.
— Eh! à quoi donc? fit le mauser; c’est clair comte le jour. »
Puis il remit ses besicles, qu’il avait ôtées, et lut :
« Il y a soixante & dix semaines pout « consomtmer le péché, pour expier lini- « quité & pour amener la justice des siè- « cles. Après quoi les hommes jetteront «aux taupes & aux chauves-souris les « idoles faites d’argent. Et plusieurs peu- « ples diront ‘ « Forgeons les épées ef « hoyaux & les hallebatdes en serpes! »
En cet endroït, le mauser posa ses deux coudes sur le livre, & se grattant la barbe, le nez en l'air, il parut réfléchir profondément. Moi, je ne le quittais plus de Pœil ; il me semblait voir des choses étranges, ufh motide inconnu s’agiter dans l’om-
184 Madame Thérèse
bre autour de nous; le faible petillement du feu & les soupirs de Scipio, endormi près de moi, mé produisaient l'effet de voix lointaines, & même le silence m'inquiétait. |
L’oncle Jacob, lui, semblait avoir repris son calme. Il venait de bourrer sa grande pipe & l’allumait avec un bout de papier, en lançant deux ou trois grosses bouffées lentement , pour bien laisser prendre le tabac. Il referma le couvercle & s’étendit dans le fauteuil en .exhalant un soupir. :
« Les hommes jetteront leurs idoles « d'argent, » fit le mauser, ça veut dire leurs écus, leurs florins & leurs monnaies de toute espèce. « Ils les jetteront aux tau- « pes,» c'est-à-dire aux aveugles, car vous savez, monsieur le doéteur, que les taupes sont aveugles; les malheureux aveugles, comme le père Harich, sont de véritables taupes; ils marchent en plein jour dans les ténèbres, comme s’ils étaient sous terre.
Madame Thérèse 185
Les hommes, dans ce temps-là, donneront donc leur argent aux aveugles & aux chauves-souris. Par chauves-souris, il faut entendre les vieilles, vieilles femmes qui ne peuvent plus travailler, qui sont chauves & qui se tiennent dans le creux des cheminées, à la manière de Christine Besme, que vous connaissez aussi bien que moi. Cette pauvre Christine est tellement maigre, & conserve si peu de cheveux, que chacun pense en la voyant :
« C’est une chauve-souris. »
— Oui, oùi, oui, faisait l’oncle d’un ton particulier, eñ balançant la tête lentement, c’est clair, mauser, c’est très-clair. ” Maintenant je comprends votre livre ; c’est quelque chose d’admirable !
— Les hommes donneront donc leur argent aux aveugles & aux vieilles femmes par esprit de charité, reprit le mauser, & ce sera la fin de la misère en ce monde; il n’y aura plus de pauvres « dans soixante « & dix semaines, » qui ne sont pas des
— = ce
185 Madame Thérèse
ee
semaines de jours, mais des semaines de mois, & « ils aiguiseront leurs épées sen hoyaux » pour cultiver la terre & vivre en paix] »
Cette explication des taupes & des chauves-souris m'avait tellement frappé, que je restais les yeux tout grands ouverts, m’imaginant voir s’accomplir cette transformation bizarre dans le coin où se tenait oncle. Je n’écoutais plus, & la voix du mauser continuait sa Jeéture monotone, lorsque la porte s’ouvrit de nouveau, J'en eus la chair de poule ; le vieil aveugle Harich & la vieille Christine seraient entrés bras dessus bras dessous, avec leur noue velle figure, que je n'en aurais pas été plus effrayé. Je tournai la tête, la bouche béante, et je respirai : C'était notre ami Koffel qui venait nous voir; il me fallut regarder deux fois, peur bien le reconnaître, tant les idées de chauves-souris & de taupes s'étaient arparées de mon es prit.
Madame Thérèse : | 187 in — Koffel avait son vieux tricot gris de hiver, son bonnet de drap tiré sur la nuque & ses gros souliers éculés, dans lesquels il mettait de vieux chaussons pour sortir; il se tenait les genoux pliés &:-les mains dans les poches, comme un être frileux ; des flocons de neige innombrables le couvraient,
« Bonsoir, monsieur le doéteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule; j’arrive tard, beaucoup de gens m'ont arrété sur la route, au Bœuf rouge & au Cruchon d’or.
— Entrez, Koffel, lui dit l’oncle. Vous avez bien fermé la porte de l'allée?
— Oui, dofteur Jacob, ne craignez ‘rien. » |
Il entra, & souriant :
« La gazette n’est pas arrivée ce Pt dit-il.
— Non, mais nous n’en avons pas besoin, répondit oncle d’un accent de bonne humeur un peu comique; nous avons le
"188 Madame Thérèse