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livre du mauser, qui raconte le présent, le passé & l'avenir

— Est-ce qu’il raconte aussi notre victoire ? » demanda Koffel en se rapprochant du’ fourneau.

L’oncle & le mauser se regardèrent étonnés.

« Quelle victoire? fit le mauser.

— Hé! celle d’avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c’est Richter, monsieur Richter, qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon d’or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l’honneur des Prussiens; les Républicains sont en pleine déroute!»

A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l’alcôve, songeant que la Française était là & qu’elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, & nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L’oncle leva la main, en

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hochant la tête d’un air désolé; puis il se leva doucement & entr’ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.

« C’est vous, monsieur le doéteur? ditelle aussitôt ; depuis une heure j'écoute les prédiétions du mauser, j’ai tout entendu.

— Ah! madame Thérèse, dit l’oncle, ce sont de fausses nouvelles. |

— Je ne crois pas, monsieur le doéteur.

Du moment qu’une bataille s’est livrée avant-hier à Kaïserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite ‘sur Landau, pour débloquer la place & couper la retraite aux Autrichiens ; leur

aile droite aurait traversé le village. »

= Puis élevant la voix :

« Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez? »

De toutes les choses lointaines de ce temps, celle-ci surtout est restée dans ma mémoire, car cette nuit-là, nous vimes quelle femme nous avions sauvée, & nous

le

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comprîmes aussi quelle était cette race de Français, qui se levait en foule pour çonvertir le monde.

Le mauser avait pris la chandelle sur la table, & nous étions tous entrés dans l’alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence, &, pour la première fois, je voyais que madame Thérèse était devenue si maigre, qu’elle ressemblait à un homme: sa longue figure osseuse, au nez droit, le tour des yeux & le menton dessinés en arêtes, était appuyée sur sa main; son bras sec & brun, sortait presque jusqu’au çoude de la grosse chemise de Lisbeth ; un mouchoir de soie rouge, noué sur le front, retombait derrière,sur sa nuque décharnée ; on ne voyait pas ses magnifiques cheveux noirs, mais seulement quelques petits au-dessous des oreilles, où pendaient deux grands anneaux d’or, Et çe qui surtout fixa mon attention, c’est qu’au bas de son cou pendait une médaille de cuivre rouge, repré-

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sentant une tête de jeune fille, coiffée d’un bonnet en forme de casque ; cette relique attira mes yeux; j'ai su depuis que c'était l'image de la République, mais alors je pensai que c'était la sainte Vierge des Français.

Comme le mauser levait la chandélle derrière nous, l’alcôve était pleine de lumière, & madame Thérèse me parut aussi beaucoup plus grande; sa hanche, sa jambe & son pied descendaient sous la couverture jusqu’au bas du lit. Je n’avais jamais remarqué ces choses, qui me frappèrent alors. Elle regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l’oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu’il fallait faire. |

« Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d’un air embarrassé; ce Richter ne mérite pas pour deux liards de confiance.

— C'est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, dit-elle: monsieur le doéteur

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le permet. N’est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?

— Sans doute, fit l'oncle d’un air de regret. Mais il ne faut pas croire tout ce qu’on rapporte.

— Non...;onexagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir les choses, que de se figurer mille idées ; cela tourmente moins. »

Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, & que, depuis sept heures du matin jusqu’à la nuit, ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers; qu’on ne voyait que des morts dags les ravins, sur la côte , le long des routes & dans la Lauter; que les Français avaient tout abandonné, leurs canons, leurs caissons, leurs fusils & leurs gibernes; qu’on les massacrait partout , & que la cavalerie de Brunswick, envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse,

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Madame Thérèse, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés au fond de Palcôve & les lèvres serrées, ne disait rien. Elle écoutait, & de temps en temps, lorsque Koffel voulait s’arrêter, — car de raconter ces choses devant cette pauvre.

femme, cela lui faisait beaucoup de peine, — elle lui lançait un regard très-calme, & il poursuivait, disant : « On raconte encore ceçi ou cela, mais je ne le crois pas. »

Enfin if se tut, & madame Thérèse, durant quelques instants, continua de réfléchir. Puis, comme loncle disait : « Tout cela ce ne sont que des bruits. On ne sait rien de positif... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse, » elle se releva légèrement, pour s’appuyer contre le bois de lit, & nous dit d’une voix très-simple :

« Écoutez , il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le doéteur, que cela me désole; non, cette affaire, qui vous paraît considérable,

est peu de chose pour moi. J’ai vu ce même Brunswick arriver jusqu’en Champagne, à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations qui n'avaient pas le sens commun, mena- cer toute la France, & ensuite reculer devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins jusqu’en Prusse. Mon père, — un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon, — mes frères, — de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage, — & moi, derrière, avec lespetit Jean dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite, après les défilés de l’Argonne & la bataille de Valmy. Ne croyez donc pas que de telles choses m’effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille : nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, & Dieu est i avéc nous. x Lo En parlant elle s’animait, elle étendait

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son grand bras maigre; le mauser, Poncle & Koffe] se regardaient stupéfaits.

« Ce n’est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n’est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c’est paur l’abolition des priviléges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l’homme ! — Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu’au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, & ce n’est pas aussi façile qu’on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves

‘gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois & des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c’est bien malheureux, & voilà ce qui me fait plus de peinæ que tout le reste. »

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Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, .

& l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.

Le mauser & Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés & qu’ils pensaient : « Cette femme a raison |! »

Au bout d’une minute suenené Poncle dit :

« Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux ; sur bien des choses nous pensons de même, & si cela ne dépendait

que de moi, nous ferions bientôt la paix

cosemble.

—"Oui, monsieur le doéteur, réponditclle, je le sais, car vous êtes un homme juste, & nous ne voulons que la justice.

— Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l’oncle Jacob; 1l ne vous faut plus “maintenant que du repos pour être en bonne santé,

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— Je tâcherai, monsieur le doéteur. »

Alors nous sortîmes de l’alcôve, & l’oncle, nous regardant tout rêveur, dit :

« Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps. »

Il reconduisit Koffel & le mauser dehors, & poussa le verrou comme à lordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.

Cette nuit-là j’entendis l'oncle se promener longtemps dans sa chambre; il: al.

lait & venait d’un pas lent & grave,comme un homme qui réfléchit. Enfin tout bruit cessa, & je m’endormis à la grâce de Dieu.

Le lendemain, lorsque je m’éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres ; ilen tombait encore tellement, qu’on ne voyait

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pas la maison en face. Dehors tintaient les clachettes du traîneau de l'oncle Jacob, son cheval Rappel hennissait; mais aucun autre bruit ne s’entendait, tous les gens du village ayant eu soin de fermer leurs portes,

Je pensai qu’il fallait quelque chose d’extraordinaire pour décider l'oncle à se met.

tre en route par un temps pareil, & m’étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être,

L’allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, son gros bonnet de loutre tiré sur la nuque, & le col de sa houppelande relevé, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traineau. |

« Tu pars, oncle ? lui criai-je en m’avançant sur le seuil.

— Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d’un ton joyeux ; est-ce que tu veux m’accom pagner P » |

J’aimais bien d’aller en traîneau, mais

Madame Thérèse 199 voyant ces gros flocds tourbillonner jusqu’à la cime des airs, & songeant qu’il ferait froid, je répondis : .

« Un autre jour, oncle; aujourd’hui j'aime mieux rester, x |

Alors il rit tout haut, & rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il] était de bonne humeur.

Nous entrâmes ensemble dans Ja cuisine, où le feu dansait sur l’âtre & répandait une bonne chaleur. Lisbeth lavait les écuelles, devant la petite fenêtre à vitres rondes qui donnait sur la cour. Tout était calme dans la cuisine ; les grosses soupières semblaient briller plus que de coutume, & sur leur ventre rebondi dansaient cine quante petites flammes, semblables à celles du foyer.

« Maintenant tout est prêt, » dit l'oncle en ouvrant le garde-manger & fourrant dans sa poche une croûte de pain.

Il mit sous sa houppelande la gourde de kirschenwasser, qu’ilemportait toujours en

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voyage; puis, au mofent d’entrer dans la salle, la main sur le loquet, il dit à la vieille servante de ne pas oublier ses recommandations : d’entretenir un bon feu partout, de laisser la porte ouverte, pour entendre madame Thérèse, & de lui donner tout ce qu’elle demanderait, à l’exception du manger; car elle ne devait prendre qu’un bouillon le matin & un autre le soir, avec quelques légumes, & de ne la contrarier en rien. |

Enfin il entra, & je le suivis, songeant au plaisir que j'aurais, lorsqu'il serait parti, de courir dans tout le village avec mon ami Scipio, & de me faire honneur de ses talents. |

« Eh bien, madame Thérèse, dit l'oncle d’un ton joyeux, me voilà sur mon départ.

Quel bon temps gour aller en traîneau ! »

Madame Thérèse, appuyée sur son coude, au fond de l'alcôve, les rideaux écartés, regardait les fenétres d’un air tout mélancolique.

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« Vous allez voir un malade, monsieur le dofteur ? dit-elle.

— Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d’ici, qui s’est laissé prendre sous sa schlitte ; c’est une blessure grave & qui ne souffre aucun retard.

— Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d’une voix attendrie ; sortir par un temps pareil, pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services |

— Eh! sans doute, répondit l’oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien souvent; mais que voulez-vous ? parce qu’un homme est pauvre, ce n’est pas une raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame Thérèse, & les ‘malheureux ont le droit de vivre comme les riches.

— Oui, vous avez raison, & pourtant combien d’autres, à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au

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lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien! »

Et levant les yeux avec expression :

« Monsieur le doéteur, dit-elle, vous êtes un Républicain.

— Moi, madame Thérèse ! que me ditesvous là ? s’écria oncle en riant.

— Oui, un vrai Républicain, reprit-elle; un homme que rien n’artéte, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères ‘pour accotnplir son devoir.

— Ah! si vous l’entendez ainsi, je sefais heureux de méritet ce nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis & dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.

…— Alors, monsieur Jacob, ils sont Ré:

publicains sans le savoir. »

L’oncle ne put s’empéther de sourire:

« Vous avez réponse à tout, dit-il eñ fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous! »

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Quelques instants de silence suivirent ces paroles. L’oncle battait le briquet. Moi, J'avais pris la tête de Scipio entre mes bras, & je pensais : «Je te tiens... tu vas me suivre. Nous reviendrons dîner, & après Ça, nous recommencerons. » Le cheval continuait à hennir dehors, & madame Thérèse s’était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, ur l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit ;

« Je vais rester absent jusqu’au soir; mais Fritzel vous tiendra compagnie, le temps ne vous durera pas trop. »

Il me passait la main dans les cheveux, & je devenais rouge comme une écrevisse, ce qui fit sourire madame Thérèse,

« Non, non, monsieur le doéteur, ditelle avec bonté, je ne m’ennuie jamais seule; il faut laisser courir Fritzel avec Scipio, cela leur fera du bien ; & puis ils aiment bien mieux respirer le grand air, que de rester enfermés dans la chambre, n'est-ce pas, Fritzel ?

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__ — Oh! oui, madame Thérèse, répondis-je en exhalant un gros soupir.

— Comment! tu n’as pas honte de dire cela de cette façon ? s’écria l'oncle.

— Eh! pourquoi, monsieur le dofteur ?

Fritzel est comme petit Jean, il dit tout ce qu’il pense, & il a raison. Va, Fritzel, cours, amuse-toi; l’oncle te donne congé. »

Que je Paimais alors & que son sourire me paraissait bon! L’oncle Jacob s'était mis à rire; il reprit son fouet au coin dela porte, & revenant :

« Allons, madame Thérèse, s’écria-t-il, au revoir & bon courage ? |

— Au revoir, monsieur le doéteur, fitelle en lui tendant sa longue main d’un air d’attendrissement; allez & que le ciel vous conduisel »

Ils restèrent ainsi quelques instants tout réveurs; puis l’oncle dit :

" « Ce soir, entre six & sept heures, je scrai de retour, madame Thérèse; ayez

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bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux. » : |

Après quoi nous sortîmes ; il enjamba l'échelle du traîneau, s’enveloppa les genoux de sa houppelande, & toucha Rappel du bout de son fouet, en me disant :

« Conduis-toi bien, Fritzel. »

Le traîneau fila sans bruit, remontant la rue. Quelques bonnes gens regardaient à leurs fenêtres & se disaient :

« Monsieur le doéteur Jacob est appélé bien sûr quelque part pour un malade en danger, sans cela 1l ne se mettrait pas en route par ce temps de neige. »

Quand loncle eut disparu au coin de la rue, je tirai la porte de l'allée & je rentrai manger ma soupe sur le bord de lâtre, Scipio me regardait, ses grosses moustaches en Pair, & se léchait de temps en temps le tour du museau en clignant de l’œil. Je lui laissai le fond de mon assiette à nettoyer, selon mon habitude ; ce qu’iliaisait gravement, sans mon-

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trer l’avidité des autres chiens du village.

Nous en étions là & j'allais sortir, lorsque Lisbeth, qui venait de finir son ouvrage, & qui S’essuyait les bras à la serviette, derrière la porte, me demanda :

« Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici ?

— Non, je vais voir le petit Hans Adeti.

— Eh bien, écoute : puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française ; monsieur le dotteur veut qu’on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle & va là-bas. Tu diras au mauser que c’est pour l’oncle Jacob. Voici l’argent. »

Rien ne me plaisait tant que d’avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l’écuelle & je sortis avec Scipio, pour me rendre chez le taupier, dans la ruelle des Orties, derrière Péglise.

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Quelques commères commençaient à balayer le devant de leur porte.

A Pauberge du Cruchon d’or, on entendait tinter les verres & les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient & descendaïient l'escalier, Un vendredi, cela me parut extraordinaire ; je m'arrétai pour voir si c'était une noce ou un baptême, Et comme je me tenais de l’autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se penchgr devant la flamme, son bout de pipe noir au coin des lèvres , & sa main brune qui posait une braise sur le tabac.

Plus loin, à droite, j'aperçus aussi la vieille Grédel, avec sa cornette à rubans tremblotants; elle arrangeait des assiettes sur un dressoir, & son chat gris se promepait au bord, en faisant le gros des & la queue en l'air.

Un instant après, le mauser ravint lens

tement dans lallée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai :

« Mauser ! mauser ! »

Il s’avança jusqu’au bord de Pescalier à me dit en riant :

« C’est toi, Fritzel ?

— Oui, je vais.chez vous chercher du miel.

— Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à l’heure. »

Et se tournant vers la cuisine :

« Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel. »

Je m'étais dépéché de monter, & nous entrâmes, Scipio sur nos talons.

Dans la salle, à travers la fumée grisâtre, on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, le bonnet ou le feutre sur l’oreille; les uns assis à la file, les autres à cheval au bout des bancs, levant leurs verres pleins, d’un air joyeux, & célébrant la grande victoire de Kaiserslautern. De tous les côtés on

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entendait chanter le Faterland ; quelques vieilles buvaient avec leurs fils & semblaient aussi joyeuses que les autres.

Je suivais le mauser, qui s’avançait le dos rond vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, Pami Koffel & le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans Pautre coin, en face, l’aubergiste Joseph Spick, son bonnet de laine frisée sut Poreille, comme un batailleur, & monsieur Richter, en veste de chasse & grandes guêtres de cuir, buvaient du gleiszeller au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux jusqu’aux oreilles, & criaient :

« À la santé de Brunswick ! à la santé de notre glorieuse armée !

— Hé! fit le mauser en s’approchant de notre table, place pour un homme. »

Et Koffel, $e retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait :

« À la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort.

Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, & Scipia vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez, d'un air de vieille connaissance.

« Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, ç’est toi, l’ancien ; tu me reconnais} »

Grédel apporta un verre & le mauser Pemplit.

Au même instant, monsieur Richter se mit à crier à l’autre bout de la table, d’un ton maqueur :

« Hé! Fritzel, comment va monsieur le doëteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille? C’est étonnant, étonnant, un si bon patriote! »

Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel :

« L’oncle est parti sur son traîneau, pour soigner un pauvre bûcheron qui s’est laissé prendre sous sa schlilte. »

Alors Koffel, se retournant, s’écria d’une voix claire :

« Pendant que le petit-fils d'un ancien

domestique de Salm-Salm s’allonge les jambes sous Ja table, près du poêle, & qui} boit du glerszeller en honneur des Prus+ siens, qui se moquent de lui, monsieur le docteur Jacob traverse les neiges, pour aller.voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ga rapporte moins que de prêter à gros intérêts, mais ça prouve plus de cœur tout de même. »

Koffel avait un petit coup de trop, & tous les gens l’écoutaient en souriant.

Richter, la figure longue & les lèvres serrées, ne répondit pas d’abord, mais au bout d’un instant il dit :

« Eh! que ne fait-on pas par amour des Droits de l’homme, de la déesse Raison & du Maximum, surtout quand une vrais citayenne yous encourage ! |

— Monsieur Richter, taisez-vous, s’écria le mauser d’une voix forte, Monsieur le doéteur est aussi bon Allemand que vous; & cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brava femme.

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Le doëteur Jacob n’a fait que son devoir en lui sauvant la vie; vous devriez rougir d’exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre : c’est abominable!

| — Je me tairai si cela me convient, s’écria Richter à son tour. Vous criez bien haut. Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la vidoirel»

Alors le mauser, les tempes & les joues couleur de brique, frappa du poing sur ka table, à faire tomber les verres ; il parut vouloir se lever, mais il se rassit & dit : |

« J’ai droit de me réjouir des viétoires de la vieille Allemagne autant pour le moins que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieux Allemand, comme mon père, comme, mon grand-père, & tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d’Anstatt, pour l'élevage des abeilles & la manière de prendre les taupes; au lieu que les çuisiniers des

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Salm-Salm. de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres, pour tourner la broche & lécher le fond des marmites. »

* Toute la salle partit d’un éclat de rire à ce propos, & monsieur Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d’un ton calme :

« Je n’ai jamais rien dit centre vous, ni contre le doëteur Jacob; au contraire, je sais que monsieur le doéteur est un homme habile & un honnéte homme. Mais cela n’empéche pas qu’en un jour comme celui-ci, tout bon Allemand doit se réjouir.

Car, écoutez bien, ceci n’est pas une victoire ordinaire, c’est la fin de cette fameuse République une & indivisible.

— Comment! comment! s’écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau |

— Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kai-

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serslautern, les Français seront balayés jusqu’à Hornbach, de Hornbach à Sarren bruck, à Mets, & ainsi de suite jusqu’à Paris. Une fois en France, nous trauver rons des amis en foule pour nous seçpurir; la noblesse, le clergé & les hannétes gens sont tous pour nous; ils n’attendent que notre arméé pour sa Jever, Et quant à ce tas de gueux, ramassés à droite & à gauche, sans officiers &. sans discipline, qu'est-ce qu’ils peuvent faire contre de vieux soldats, fermes comme des rochers, avançant en bon ardre de bataille, sous la canduita dg la vieille race guerrière ? Des tas de savetiors sans un seul général, sang même un vrai caparal schlague! Des aysans, des mendiants, de vrais sans culottes, comme ils s’appellent eux-mêmes, je vous le demande, qu'est-ce qu’ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser, & des centaines d’autres vieux çapitaines, éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept-Ans? Ile seront dispen

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sés & périront par milliers, comme les sauterelles en aütotmtie. »

Toute ld salle était alors dé lPavis de Richter, & plusieurs disaient !

« A la bonne heute, voilà ce qui s’appelle parler; depuis longtemps nous pèhsions les mêmes choses, »

Le mauser & Koffel 5e taisaient mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un inistaht de silence, il déposa sa pipe sûr la table & dit :

« Motsieur Richter, vous parlez eocntitrie l’almañach ; vous prédises l’avenit d’une facon admirable ; mais tout cela n’est pas atssi clair pour les autres que pour vous.

Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire lés généraux; puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines ; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de l4 race des paysans, & ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur.

Ces Républicains, qui vous paraissent si

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bêtes, ont quelquefois de bonnes idées, tout de même; par exemple, d’établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu’il en ait le courage & la capacité; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous & marchent en avant comme des boulets, parce qu’ils ont la chance de monter en grade s’ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, & les Français se battent pour s’en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates & des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m’a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure

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de paysan lorrain & ses petits yeux de sanglier. Il n’était pas aussi bien habillé qu’un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval, que si on lui avait joué un air de clarinette. Finalement ils se sont tous retirés, c’est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, & n’ont laissé que les fusils & les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource. Les vieilles races guerrières sont. bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, & quand les vieux pourrissent , ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, & s’il leur vient un général ou deux, gare! Et prenez bien garde que ce n’est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu’entre dix ou douze mille nobles ; la race n’est peut-

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être pas aussi fine, mais elle est plus solide. » D | Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, & comme tout le monde l’écoutait, il ajouta : | |

« Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d’être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins de pension, six blessures & quinze campagnes? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on à du courage , & quand il ne sert qu’à devenir sergent & à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau !

— Et l’instruétion! s’écria Richter, vous comptez donc linstruétion pour rien, vous?

Est-ce qu’un homme qui ne sait pas lire,

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vaut un duc de Brunswick qui sait tout ? »

Alors Koffel, se retournant, dit d’un air calme : | | . — C'est juste, monsieur Richter, l'instru&ion fait la moitié de l’homme, & peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu’à la mort; ils veulent que leurs fils reçoivent de Pinstruétion aussi bien que les nobles.

C’est le manque d’instruétion qui fait la mauvaise conduite & la misère, la misère fait les mauvaises tentations, & les mauvaises tentations amènent tous les vices.

Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c’est de refuser Pinstruétion aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus:

c’est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu’ils viennent au monde, pour profiter de leur travail. Dieu vengera ces fautes, monsieur Richter, car il | est juste. Et si les Républicains versent leur sang, comme ils le disent, pour que

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cela m'arrive plus sur la terre, tous les hommes religieux, qui croient à la vie éternelle, doivent les approuver. »

Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d’étre un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt & serait devenu quelque chose d’utile. Chacun pensait comme lui, & plusieurs se disaient entre eux : « Que serions-nous si l’on nous avait instruits? Est-ce que nous étions. plus bétes que les autres? Non, le ciel donne à tous sa douce lumière & sa bonne rosée.

Nous avions de bonnes intentions, nous voulions la justice; mais on nous a laissés dans les ténèbres, par esprit de calcul & pour nous maintenir dans la bassesse.

Ces gens-là pensent s’agrandir en empéchant les autres de croître, c’est abominable! » |

Et moi, songeant alors combien l’oncle Jacob se donnait de peine pour m’apprendre à lire dans monsieur de Buffon, je me

RE repentais de ne pas profiter davantage de ses leçons, & j'étais tout attendri.

Monsieur Richter, voyant tout le monde contre lui, & ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire : « Ce sont des fous gonflés d’orgueil, des êtres qu’il faudrait remettre à la raison. »

Or le silence commençait à se rétablir, & le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s’entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes & nous vîmes le grand :

chien roux de monsieur Richter, qui tournait autour de Scipio. Ce chien s’appelait . Max, il avait le poil ras, le nez fendu, les côtes saillantes, les yeux jaunâtres, les oreilles longues & la queue relevée comme un sabre. Il était grand, sec & nerveux.

Monsieur Richter avait Phabitude de chasser avec lui des journées entières, sans rien lui donner à manger, sous prétexte

que les bons chiens de chasse doivent avoir

223 Madame Thérèse |

faim pour sentir le gibier & le syivre à la piste. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute & la lèvre frémissante.

En regardant du côté de monsieur Richter, je vis qu’il excitait son chien en dessous; le père Schmitt s’en aperçut aussi, car il s’écria :

« Monsieur Richter, vous avez tort d’exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse & qui connaît toutes les ruses de la guerre; le vôtre est peut-être d’une vieille race; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l’'étrangler.

— Etrangler mon chien! s’écria Richter; il en avalerait dix comme ce misérable roquet, d’un coup de dent il LE casserait Péchine! »

En entendant cela je voulus me sauver avec Scipio, car monsieur Richter excitait toujours son grand Max, & tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la

. Madame Thérèse 223

bataille. J'avais envie de pleurer, mais le vieux Schmitt me retenait par l’épaule en me disant tout bas : | j

« Laissez faire... laissez fairé.. ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre chien connaît la politique... l’autre n’est qu’une grosse bête qui n’a rien vu!»

Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours : nn

« Attention! attention! »

Scipio ne bougeaïit pas; il se tenait le derrière dans le coin de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, & dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très-pointue.

Le grand roux s’avançait la tête penchée & le poil hérissé tout le long de son échine maigre. Ils grondaient tous deux, jusqu’au moment où Max fit un bond pour saisir Scipio à la gorge; aussitôt trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois : Scipio s'était baissé, pendant que

224 Madame Thérèse

Pautre Pattrapait à la tignasse, &, d’un coup de dent sec, il lui faisait claquer la patte. C’est alors qu’il fallut entendre les cris plaintifs de Max, & qu’il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables; il filait comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles.

Monsieur Richter s'était levé furieux .pour tomber sur Scipio; mais, au*même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de la porte & disait :.

« Monsieur Richter, si votre grosse bête est mordue, à qui la faute? Vous l'avez assez excitée; mainteñant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra ! »

Et le vieux Schmitt, riant jusqu’aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux & criait :

« Je savais bien qu’il connaissait les finesses de la guerre; hé! hé! hé! nous avons remporté les drapeaux & les canons. »

Madame Thérèse 225

Tous les assistants riaient avec lui; de sorte que monsieur Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands coups de pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien voulu en faire autant à Scipio, mais tout le monde était dans l’étonnement de son courage & de son bon sens naturel.

« Allons, s’écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive! il est temps que Je te donne ce que tu veux. Je vôus salue, monsieur Richter; vous avez un fameux chien. Grédel, vous marquerez deux bouteilles sur l’ardoise. » .

Schmitt & Koffel s'étaient aussi levés, & nous sortîmes tous ensemble, riant comme des bienheureux. Scipio nous suivait de près, sachant qu’il n’avait rien de bon à espérer quand nous serions sortis.

Au bas de lescalier, Schmitt & Koffel

‘ tournèrent à droite pour descendre Îa

grande route; le mauser & moi nous tra-

d rm -

226 — Madame Thérèse

versâmes la place, à gauche, pour:entrer dans la ruelle des Orties.

Le mauser marchait devant, le dos rond, une épaule un peu plus haute que Pautre,

selon son habitude, lançant de grosses

bouffées de tabac coup sur coup, & riant tout bas, sans doute à cause de la déconfiture de Richter. ” k

Nous arrivâmes bientôt à sa petite porte enfoncée sous terre; alors 1l descendit les marches & me dit : |

« Arrive, Fritzel, arrive; laisse lé chien dehors, il n’y a pas trop de place dans‘e trou. »

Ilavait bien raison d'appeler sa ne un trou, car elle n’avait que deux petites fenêtres à fleur de terre donnant sur li ruelle. A l'intérieur, tout était sombre:

le grand lit & l'escalier de bois au fond, les vieux escabeaux, la table couverte de scies, de pointes, de pincettes; l’armoire

ornée de deux citrouilles, le plafond tra-

versé de perches, où la vieille Berbel, la

Madame Thérèse 227

mère du mauser, suspendait le chanvre qu’elle filait; les attrapes de toutes sortes placées sur le vieux baldaquin, dans un -enfoncement tout gris de: poussière & de toiles d’araignée; les centaines de peaux de martres, de fouines, de belcttes accrochées aux murs, les unes retournées, Îles autres encore fraîches & bourrées de paille pour les faire sécher, tout cela vous laissait” à peine assez de place pour se. retourner, & tout cela me rappelle le bon temps de la jeunesse, car je l'ai vu cent fois, été comme hiver, qu’il fit du soleil ou de Ia pluie, que les petites fenêtres fussent ouvertes ou fermées.

C’est là-dedans que je me représente toujours le mauser, assis devant la table très-basse, montant ses attrapes, la joue tirée, les lèvres serrées, & la vieille Berbel, — toute jaune, le bonnet de crin sur.la nuque, ses petites mains sèches aux ongles noirs, sillonnées de grosses veines bleu4tres, — filant du matin au soir à côté du

228 Madame Thérèse

poêle. De temps en temps elle levait sa petite tête, froncée de rides innombrables, & regardait son fils d’un air de satisfaction.

Mais ce jour-là Berbel n’était pas de bonne humeur, car à peine fûmes-nops entrés qu’elle se mit à quereller le mauser d’une voix aigre, disant qu’il passait sa vie au cabaret, qu’il ne songeait qu’à boire, sans se soucier du lendemain, toutes choses très-fausses auxquelles le mauser ne répondit pas, sachant qu’il faut tout entendre de sa mère sans se plaindre.

Il ouvrit tranquillement l’armoire, tandis que la vieille Berbel criait, & prit sur le plus haut rayon une large écuelle de terre vernissée, où le miel couleur d’or, dans des rayons blancs comme ha neige, s'élevait par couches régulières. Il la déposa sur la table, & plaça deux beaux rayons dans une assiette très-propre, en me disant :

« Tiens, Fritzel, voilà du beau miel pour la dame française. Le miel en rayon

Madame Thérèse :. 227)

est tout ce qu’on peut souhaiter de mieux pour des malades; c’est d’abord plus appétissant, & puis c’est plus frais et plus sain. »

J'avais déjà posé largent au bord de ta table, & Berbel étendait la main d’un air content pour le prendre; mais le mauser me le rendit :

« Non, fit-il, non, je ne veux pas étre :

payé de cela; mets cet argent dans ta poche, Fritzel, & prends Passiette. ‘Laisse ton écuelle ici; je vous la rapporterai ce soir ou demain matin. »

Et comme la vieille semblait Fee il ‘ajouta :

« Tu diras à la dame française, Fritzel, que c’est le mauser qui lui fait présent de ce miel, avec plaisir, entends-tu..… de bien bon cœur. car c’est une femme respeétable.. N'oublie pas de dire « respectable, » tu m’entends ?

— Oui, mauser, je dirai ça. Bonjour, Berbel, dis-je en ouvrant la porte. » |

D Te TS = 2230 Madame Thérèse

Elle me répondit en inclinant la tête brusquement ; cette vieille avare ne vou-

lait rien dire, à cause de Poncle Jacob;

mais de voir partir le miel sans argent, cela lui paraissait bien dur.

Le mauser me reconduisit jusque dehors, & je retournai chez nous, bien content de.

ce qui venait-d’arriver. |

Au coin de l’église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui revenait de glisser sur le guévoir,; il s’en retournait, les mains dans les poches jusqu’aux coudes, & me cria :

« Fritzel! Fritzel! »

S’étant approché, d’abord il regarda les deux beaux rayons de ntiel & me dit :

« C’est pour vous, ça?

mm ifadame Thérèse . 231

— Non, c’est pour faire de la boisson à la dame française.

— Je voudrais bien étre malade à sa ‘place, » dit-il en se léchant d’un air expressif, le bord de ses grosses lèvres retroussées. |

Puis il demanda :

« Qu’est-ce que tu fais, cette après-midi ?

— Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio. »

Alors il regarda le chien, &, se grattant le bas du dos :

« Ecoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes derrière le fumier de la poste; il y a’ beaucoup de verdiers & de moineaux le long des haies, sous les hangars & dans les arbres du Postthäl.

— Je veux bien, lui répondis-je.

— Oui, arrive ici, sur le perron; nous partirons ensemble. »

Avant de nous séparer, Hans Aden me demanda s’il pouvait passer le doigt. au fond de lassiette; je lui donnai cette per-

232 €Madan:: ‘hérèse’

mission, & il trouva le miel très-bon.

Après quoi chacun reprit son chemin, & je rentrai chez nous vers onze heures & demie.

.« Ah te voilà! s’écria Lisbeth en me voyant entrer dans la cuisine, je croyais que tu ne reviendrais plus; Dieu du ciel, il t’en faut, à toi, du temps pour faire une commission |! »

Je lui racontai ma rencontre avec le mauser sur l'escalier du Cruchon d’or, la dispute de Koffel, du vieux Schmitt & du taupier contre monsieur Richter, la grande bataille de Max & de Scipio, &, finalement, la manière dont le mauser m'avait recommandé de dire qu’il ne voulait pas d’argent pour son miel, & qu’il loffrait de bien bon cœur à la dame française, une personne « respeétable. »

Comme la porte était ouverte, madame Thérèse entendit ces choses & me dit de venir. Alors je vis qu’elle était attendrie,& quand je lui présentai le miel, elle accepta.

- Madame: Thérèse 233

« C’est bien, Fritzel, dit-elle les larmes aux yeux, c’est bien, mon enfant, je suis contente, bien contente de ce présent; lestime des honnétes gens nous fait toujours beaucoup de plaisir. Lorsque le mauser viendra, je veux le remercier moi-même. »

Puis elle se pencha & passa la main sur la téte de Scipio, qui se tenait devant le lit, le nez en air ; elle souriait & dit :

-« Hé! Scipio, tu soutiens donc aussi la bonne cause? »

Lui, voyant la joie briller dans ses yeux, se mit à aboyer tout haut; il se plaça.

même sur son derrière, comme pour faire Pexercice.

« Oui, oui, je vais mieux maintenant, lii dit-elle, je me sens plus forte... Ah!

nous avons beaucoup souffert! »

Puis, exhalant un soupir, elle se remit le coude dans oreiller en disant :

« Une bonne nouvelle... seulement une bonne nouvelle, & tout sera bien ! »

Lisbeth venait de dresser la table, elle

234 Madame Thérèse ne disait rien, madame Thérèse redevenait rêveuse.

La pendule sonna midi, &, quelques instants après, la vieille servante apporta la petite soupière pour nous deux; elle fit le signe de la croix & nous dînâmes.

A chaque instant je tournais la tête, pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà ‘sur le perron de Péglise.

Madame Thérèse, qui venait de se recoucher, nous tournait le dos, la couverture sur l’épaule; elle avait sans doute encore de grandes inquiétudes. Moi, je ne songeais qu’aux fumiers du Postthäl ; je voyais déjà nos attrapes en briques posées autour dans la neige, la tuile levée soutenue par deux petits bois en fourche, & les grains de blé au bord & dans le fond. Je voyais des verdiers tourbillonner dans les arbres, & les moineaux rangés à la file, sur le bord des toits, s’appelant, épiant, écoutant, tandis que nous, tout au fond du hangar, derrière les bottes de paille, nous atten-

Madame Thérèse 235

dions, le cœur battant d’impatience. Puis un moineau voltigeait sur leefumier, la

* queue en éventail, puis un autre, puis

toute la bande. Les voilà ! les voilà près de nos attrapes !.… Ils vont descendre.

déjà un, deux, trois sautent autour & becquètent les grains de: blé... Frouu!

tous s’envolent à la fois; c’est un bruit à la ferme... c’est le garçon Yéri avec ses gros sabots, qui vient de crier dans lécurie, à l’un de ses chevaux : « Allons, te ‘retournerastu, Foux? » Quel malheur!

Bi seulement tous les chevaux étaient crevés, & Yéri avec! Enfin, il faut attendre encore. les moineaux sont partis bien loin. Tout à coup un d’eux se remet à crier. ils reviennent sur les toits. Ah!

Seigneur Dieu! pourvu que Yéri ne crie plus... pourvu que tout se taise.. S'il n°y avait seulement pas de gens dans cette ferme ni sur la route! Quelles transes!

Enfin , en voilà un qui redescend... Hans Aden me tire par le pan de ma veste.

236 Madame Thérèse

Nous ne, respirons plus... nous sommes comme muets d’espérance & de crainte!

Tout cela, je le voyais d’avance, je ne me tenais plus-en place. |

.« Maïs, au nom du ciel, qu’as-tu donc?

me disait Lisbeth; tu vas, tu cours comme une âme en peine... tiens-toi donc tranquille. »

Je n’entendais plus; le nez aplati contre la vitre, je pensais :

« Viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas?

J1 est peut-être déjà là-bas. il en aura emmené un autre! »

Cette idée me paraissait tèrrible.

J’allais partir, quand enfin Hans Aden traversa la place; il regardait vers notre maison, épiant du coin de l'œil, maisil n’eut pas besoin d’épier longtemps : j'étais déjà dans l'allée & j’ouvrais la porte, sans prévenir Scipié cette fois. Puis je courus le long du mur, de crainte d’une commission ou de tout autre empêchement : il peut vous arriver tant de malheurs dans:

Madame Thérèse 237

ce bas monde! Et ce n’est que bien loin de là, dans la ruelle des Orties, que’ Hans Aden & moi nous fimes ue pour reprendre haleine.

« Tu as du blé, Hans Aden?

— Oui.

— Et ton couteau ?

— Sois donc tranquille, le voilà. Mais écoute, Fritzel, je ne peux pas tout porter; il faut que tu prennes les briques & moi les tuiles.

— Oui; allons. »

Et nous repartîmes à travers champs, derrière le village, ayant de’ la neige jusqu’aux hanches. Le mauser, Koffel, l’oncle lui-même nous auraient appelés alors, que nous nous serions sauvés comme des voleurs, sans tourner la tête.

Nous arrivâmes bientôt à la vieille tuilerie abandonnée, car on cuit rarement en hiver, & nous prîimes notre charge de briques. Puis, remontant la prairie, nous traversâimes les haies du Postthäl toutes

238 Madame Thérèse

couvertes de givre, juste en face des grands fumiers carrés, derrière les écuries & le hangar. “Déjà de loin nous voyions les moineaux alignés au bord du toit.

« Jete le disais bien, faisait Hans Aden; écoute. écoute |... »

Deux minutes après nous posions n05 attrapes entre les fumiers, en déblayant la neige au fond. Hans Aden tailla les petites fourches, plaça les tuiles avec délicatesse, puis ilsemaleblétoutautour. Lesmoineaux nous contemplaient du haut des toits, en tournant légèrement la tête, sans rien dire.

Hans Aden se releva, s’essuyant le nez du revers de la manche, & clignant de Pæil pour observer les moineaux.

« a fit-il tout bas; ils vont tous descendre. »

Nous entrâmes sous le hangar, Hieirs de bonnes espérances, & dans le même instant toute la bande disparut. Nous pensions qu’ils reviengraient; mais jusque vers quatre heures nous restâmes blottis

derrière les bottes de paille, sans entendre un cri de moineau. Ils avaient compris ce que nous faisions, & s’en étaient allés bien loin, à Pautre bout du village.

Qu'on juge ‘de notre désespoir! Hans Aden, malgré son bon caraétère, éprouvait

une indignation terrible, & moi-même je

faisais les plus tristes réflexions, pensant qu’il n’y a rien de plus bête au monde que de vouloir prendre des moineaux en hiver, lorsqu'ils n’ont que la peau & les os, & qu’il en faudrait quatre pour faire une bouchée.

Enfin, las d’attendre & voyant le jour baisser, nous revinmes au village, en suivant là grande route, grelotant, les mains dans les poches, le nez humide & le bonnet tiré sur la nuque d’un air piteux.

Lorsque jarrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper; mais comme j'éprouvais une sorte de honte à lui raconter la façon dont les moineaux s'étaient moqués de nous, au lieu de cou-

240 €fadame Thérèse,

rir à la cuisine, $elon mon habitude, j’ouvris tout doucement la porte de la salle obscure, & j'allai m’asseoir sans bruit derrière le fourneau.

Rien ne bougeait ; Scipio dormait sous le fauteuil, la tête sur la hanche, & je me réchauffais depuis un quart d’heure, écoutant bourdonner la flamme, lorsque madame Thérèse, qui semblait dormir, me dit d’une voix douce :

« C’est toi, Fritzel ?

— Oui, madame Thérèse, lui répondis-je.

— Tu te réchaufles ?

— Oui, madame Thérèse.

— Tu as donc bien froid?

— Oh! oui.

— Qu'est-ce que vous avez donc fait cette après-midi ?

— Nous avons pcsé des attrapes aux moineaux, Hans Aden & moi.

— Ah! Et vous en avez pris beaucoup?

— Non, madame Thérèse, pas beaucoup.

Cadam: Thérèse 241

— Combien ? »

Cela me saignaït le cœur de dire à cette honnéte personne que nous n’en avions pas pris du. tout.

« Deux ou trois, n'est-ce pas, Fritzel?

fit-elle.

— Non, madame Thérèse.

— Vous n’en avez donc pas pris?

— Non. » |

Alors elle se tut, & je me fis une grande idée de son chagrin.

« Ce sont des oiseaux bien malins, reprit-elle au bout d’un instant.

— Ohoui!..

— Tu n'as pas les piéds mouillés, Fritzel ? |

— Non, j'avais mes sabots.

— Allons, allons, tant mieux. Il faut te consoler, uné autre fois tu seras plus heureux. »

Comme nous causions ainsi, Lisbeth entra, Jaissant la porte de la cuisine ouverte.

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