Madame Thérèse
ne
: Puis elle poursuivit ses histoires de vil-
lage, que madame Thérèse semblait écouter avec plaisir. Moi, j'allais, je venais de la salle à la cuisine, & Scipio me suivait pas à pas; il avait sans. doute les mêmes idées que moi.
La nuit dehors devenait noire.
De temps en temps madame Thérèse interrompait la vieille servante, levant le doigt et disant :
« Écoutez! »
Alors tout le monde restait tranquille une seconde.
« Ce n’est rien, faisait Lisbeth; c’est la charrette de Hans Bockel qui passe; » ou bien : « c’est la mère Dreyfus qui sen va maintenant à la veillée chez les Brémer. »
Elle connaissait les habitudes de tous les gens d’Anstatt, & se faisait un véritable bonheur d’en parler à la dame française, maintenant qu’elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou; car sa nouvelle amitié
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venait de là, comme je l’appris plus tard.
Sept heures sonnèrent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, & je pris dans un rayon l'Histoire naturelle de monsieur de Buffon, chose qui ne m'était . jamais arrivée; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en français. Il me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée; mais à chaque instant je levais la tête, regardant la fenétre, les yeux tout grands ouverts & prétant loreille. :
Je venais de trouver lhistoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l’homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre; ce n’était encore qu’un bruissement presque imperceptible, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochäit vite, et bientôt madame Thérèse dit:
« C’est monsieur le doéteur.
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— Oui, fit Lisbeth en se levant & remettant son rouet au coïn de Phorloge, cette fois c’est lui. »
Elle courut à la cuisine.
J'étais déjà dans lall&, abandonnant monsieur de Buffon sur la table, & je tirais la porte extérieure en criant :
« C'est toi, oncle?
, — Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s’est bien passé à la maison ?
— Très-bien, oncle, tout le monde se porté bien.
— Bon, bon! »
Au même instant Lisbeth sortait avec la lanterne, & je vis Poncle sous le hangar,
‘en train de dételer le cheval. Il était tout blanc au milieu des ténèbres, & chaque poil de sa houppelande & de son gros bonnet de loutre scintillait à la lanterne comme une étoile. Il se dépéchait; Rappel, "tournant la tête vers l’écurie, semblait ne pouvoir attendre,
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« Seigneur Dieu, qu’il fait froid dehors!
dit la vieille servante en accourant l'aider; vous devez être gelé, monsieur le dofteur.
Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule. »
Mais loncle Jacob n’avait pas l’habitude de laisser le soin de son cheval à d’autres; ce n’est qu’en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu’il dit :
« Entrons maintenant. » Et nous entrâmes tous ensemble.
« Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s’écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles! J’arrive de Kaiserslautern , tout va bien Jà-bas. » ;
Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.
Et tandis qu’il secouait son bonnet & se débarrassait de sa houppelande :
« Comment, monsieur le doéteur, fit- ‘elle, vous venez de Kaiserslautern?
— Oui, j'ai poussé jusque-là... Je vou-
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lais en avoir le cœur net. J'ai tout vu... je me suis informé de tout, dit-il en souriant; mais je ne vous cache pas , madame Thérèse, que je tombe de fatigue & de faim. »
Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, & regardait Lisbeth mettre la nappe, d’un œil aussi luisant que celui de Scipio & le mien.
__ « Tout ce que je puis vous dire, s’écria-t-il en se relevant, c’est que la bataille de Kaïiserslautern n’est pas aussi décisive qu’on le croyait, & que votre bataillon n’a . pas donné; le petit Jean n’a pas couru de nouveaux dangers.
— Ah! cela suffit, dit madame Thérèse en se recouchant d’un air de bonheur & d’attendrissement inexprimables, cela suffit! Vous ne m’en diriez pas plus, que je serais déjà trop heureuse. Réchauffez-vous, monsieur le dotteur, mangez, ne vous piessez pas, je puis attendre maintenant, » | | #
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Lisbeth servait alors la soupe, & loncle, en s’asseyant, dit encore : |
« Oui, c’est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à l’heure je vous dirai le reste. »
Puis nous nous mîmes à manger, & l'oncle, me regardant de temps en temps, souriait comme pour dire : « Je crois que ‘tu veux me rattraper; où diable as-tu pris un appétit pareil, toi? »
Bientôt cependant notre grande faim se ralentit; nous songeâmes au pauvre Scipio, :
qui nous regardait d’un œil stoïque, & ce iut son tour de manger. L’oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, & se rapprochant de Palcôve, il prit la main de madame Thérèse, comme pour lui tâter le . pouls, en disant :
« M'y voilà! »
Elle ne disait rien & souriait.
Alors il avança le fauteuil, écarta les rideaux, plaça la chandelle sur la table de nuit, & s'étant assis, il commença l’his-
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toire de la bataille. Je l’écoutais, le bras appuyé derrière lui sur le fauteuil. Lisbeth se tenait debout dans l’ombre de la salle.
« Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautern le 27 au soir, dit-il; depuis trois jours les Prussiens y étaient; ils avaient fortifié la position en plaçant des canons au haut des ravins qui montent sur le plateau. Le général Hoche les suivait depuis la ligne de PErbach; il avait même voulu les entourer à Bisingen, & résolut aussitôt de les culbuter le lendemain. — Les Prussiens étaient 40,000 hommes, & les Français 30,000.
« Le lendemain. donc, l'attaque commença sur la gauche; les Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge en criant : « Landau ou la mort! » Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre; maïs il était couvert de bois & de hauteurs, il lui fut impossible d’arriver à
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temps; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens ; il avait toute Parmée de Brunswick contre lui. Le jour suivant 29 novembre, c’est Hoche qui attaqua par le centre; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s’égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l'attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre.
Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, & les Républicains, de crainte d’être coupés, se mirent en retraite.
« Voilà ce que je sais de positif, & de la bouche même d’un commandant républicain, blessé d’un coup de feu à la hanche, le second jour de la bataille. Le doéteur Feuerbach, un de mes vieux amis d’Université, m'a conduit près de cet homme; sans cela je n’aurais rien appris au juste car des Prussiens on ne peut tirer que de vanteries.
« Toute la ville parle de ces événements, mais chacun à sa manière; une grande