Madame Thérèse
D ee mm = = — qe me
yeux tout grands ouverts, nous vimes * qu'elle devenait toute rouge. |
« Ah! fit l'oncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses ; ça, c’est grand, ça, c’est beau! Oui... oui. quoique je sois partisan de la paix, ça ma tout à fait touché. |
— Mais, monsieur le doëteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvezvous croire.
— Oh! interrompit l’oncle en étendant la main, ce n’est pas ce commandant tout seul qui m’a dit cela; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore,‘se sont bien réjouis... son histoire du drapeau est connue du dernier soldat.
Voyons... oui ou non, est-ce qu’elle a fait ça? » dit l'oncle en fronçant les sourcils & regardant madame Thérèse en face.
Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant ;
« Le chef de bataillon qui venait d’être
me
Madame Thérèse 259
tué était notre père.... nous voulions mourir, le petit Jean & moi... nous étions désespérés. »
En songeant à cela elle sanglotait.
L’oncle, la regardant alors, devint trèsgrave & dit :
« Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d’avoir sauvé la vie d’une femme telle que vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c'était toujours grand, noble & courageux; c'était mênse extraordinaire, car des milliers d’autres femmes se seraient contentées de gémir,; elles seraient tombées là sans force, & l’on n’aurait pu leur faire de reproches. Mais vous étes une femme courageuse, & longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous*pleurez lorsque d’autres commencent à oublier; vous n'êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d’entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, & voilà pourquoi je vous estime. — Et je dis que
60 Madame Tliérèse
le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père & mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré! »
Ainsi parla l’oncle, gravement, en appuyant sur les mots, & déposant sa pipe sur la table, parce qu’il était vraiment ému.
Et madame Thérèse finit par dire :
« Monsieur le doéteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m'’én aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.
— Je vous ai dit ce que je pense, répondit l’oncle en se levant, & maintenant je n’en parlerai plus, puisque telle est votre volonté; mais cela ne m’empéchera pas d’honorer en vous une douce & noble créature, & d’être fier de vous avoir donné mes soins. Et le commandant m’a dit aussi quel était votre père & quels étaient ves frères: des gens simples, naïfs, partis tous ensemble pour défendre ce qu’ils croyaient être la justice. Quand tant de milliers d'hommes orgueilleux ne pensent qu’à
Madame Thérèse 261
leurs intérêts, &, je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant qu’aux choses de la matière, on aime à voir que la vraie noblesse, celle qui vient du désintéressement & de l’héroïsme , se réfugie dans le peuple. Qu'ils soient Républicains ou non, qu'importe! je pense, en âme & conscience, que les vrais nobles à la face de l'Eternel sont ceux qui remplissent leur devoir. » |
L’oncle, dans son exaltation, allait & venait dans la salle, se parlant à lui-même.
Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le regardait en souriant & lui dit:
« Monsieur le dofteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci Maintenant je vais aller mieux.
—Oui, répondit l’oncle ens’arrétant,vous irez de mieux en mieux. Mais voici l’heure du repos; la fatigue a été longue, & je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbeth, en route! Bonsoir, madame Thérèse.
262 Madame Phérèse
— Bonne nuit, monsieur le doëteur. »
Il prit la chandelle, & le front penché, tout réveur, il monta derrière nous.
Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l'oncle Jacob.
Il était bien tard lorsque je m’éveillai de mon profond sommeil; j'avais dormi ‘ douze heures de suite comme une seconde, & la première chose que je vis, ce furent mes petites vitres rondes couvertes de ces fleurs d’argent, de ces toiles transparentes & de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne pourrait en dessiner. Ce n’est pourtant qu'une simple pensée de Dieu, qui nous rappelle le printemps au milieu de l'hiver; mais c’est
Madame Thérèse 263
aussi le signe d’un grand froid , d’un froid sec & vif qui succède à la neige; alors toutes les rivières sont prises & même les fontaines, les sentiers humides sont durcis & les petites flaques d’eau couvertes de cette glace blanche & friable qui craque sous les pieds comme des coquilles d’œufs.
En regardant cela, le nez à peine hors de ma couverture & le bonnet de coton tiré jusqu’au bas de la nuque, je revoyais tous les hivers passés & je me disais :
« Fritzel, tu n’oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n’oseras pas! »
Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine & m’inspirait un terrible courage.
J'étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure, & j'avais arrêté d’avance que je sauterais du lit, que je prendrais mes habits sous le bras, & que je courrais dans la cuisine m’habiller près de Pâtre, lorsque
j'entendis l'oncle Jacob se lever dans la
204 Madame Thérèse
chambre à côté de la mienne, ce qui me fit juger que les grandes fatigues de la veille Pavaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants après, je le vis entrer dans ma chambre, riant & grelottant, en culotte & manches de chemise.
« Allons, allons, Fritzel, s’écria-t-il, hop! hop! du courage... Tu ne sens donc pas l'odeur de la soupe? »
Ï agissait ainsi tous les hivers, quand il faisait bien froid, & s’amusait de me voir dans une grande incertitude.
« Si l’on pouvait m'apporter la soupe ici, lui dis-je, je la sentirais encore bien mieux.
— Oh! le poltron, le poltron | dit l’oncle, il aurait le cœur de manger au lit, voilà de la paresse! »
Alors, pour me montrer le bon exemple, il versa Peau froide de ma cruche dans la grande écuelle, & se lava la figure des deux mains devant moi, en disant .:
« C'est ça qui fait du bien, Fritzel,
Madame Thérèse 265
c’est ça qui vous ragaillardit & vous ouvre les idées. Allons, lève-toi. Arrive ! »
Moi, voyant qu’il voulait me laver, je sautai dé mon lit, & d’un seul bond je pris mes habits & je descendis quatre à quatre.
Les éclats de rire de l'oncle remplissaient toute la maison.
« Ah! tu ferais un fameux Républicain, toi ! s’écriait-il; le petit Jean aurait besoin de te battre joliment la charge pour te donner du courage. » a
Mais une fois dans la cuisine, je me moquais bien de ses railleries! Je m’habillai auprès d’un bon feu, je me lavai avec de Peau tiède que me versa Lisbeth ; cela me parut bien meilleur que d’avoir tant de courage, & je commençais à contempler la soupière d’un œil attendri, lorsque oncle descendit à son tour; il me pinça l'oreille & dit à Lisbeth:
« Eh bien! eh bien! comment va madame Thérèse ce matin? La nuit s’est bien passée, j’espère?
—— eme ee à eee 0 QU ee ne De enr mate
266 Aifadame Thérèse
— Entrez, répondit la vieille servante d’un accent de bonne humeur, entrez, monsieur le dofteur, quelqu'un veut vous parler. » °
L’oncle entra, je le suivis, & d’abord nous fûmes étonnés de ne voir personne dans la salle, & les rideaux de l’alcôve tirés. Mais notre étonnement fut encore bien plus grand lorsque, nous étant retournés, nous vimes madame Thérèse dans son habit de cantinière, — la petite veste à boutons de cuivre fermée jusqu’au menton, & la grosse écharpe rouge autour du cou, — assise derrière le fourneau; elle était comme nous l’avions vue la première fois, seulement un peu plus pâle, & son chapeau sur la table, de sorte que ses beaux cheveux noirs, partagés au milieu du front, lui retombaient sur les épaules, & qu’on aurait dit un jeune homme. Elle:
souriait à notre étonnement, & tenait la main posée sur la tête de Scipio assis auprès dieiles
EMadame Thérèse 26%
« Seigneur Dieu! fit l’oncle. Comment, cest vous, madame Thérèse! Vous êtes levée! »
Puis il ajouta d’un air d'inquiétude :
« Quelle imprudence | »
Mais elle, continuant de sourire, lui tendit la main d’un air de reconnaissance , en le regardant de ses grands yeux noirs avec expression, & lui répondit :
« Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très-bien; vos bonnes nouvelles d’hier m'ont rendu la santé.
Voyez vous-même? »
I] lui prit la main en silence & compta le pouls d’un air rêveur; puis son front s’éclaircit, & d’un ton joyeux il s’écria :
« Plus de fièvre! Ah! maintenant, maintenant tout va bien! Mais il faut encore de la prudence, encore de la prudence. »
Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui mo souriait aussi :
268 ; Madame Thérèse
« Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle je vous revois, madame Thérèse. Ah! nous avons eu du bonheur, bien du bonheur!
— C'est vous qui m'avez sauvé la vie, monsieur Jacob, dit-elle, les yeux pleins de larmes. »
Mais hochant la tête & levant la main:
« Non, fit-il, non, c’est celui qui conserve tout & qui anime tout, c’est celui-là seul qui vous a sauvée ; car il ne veut pas que les grandes & belles natures périssent toutes , 1l veut qu’il en reste pour donner Pexemple aux autres. Allons, allons, qu’il en soit remercié! » |
Puis, changeant de voix & de figure, il s’écria :
« Réjouissons-nous !..... réjouissonsnous !..... Voilà ce que j'appelle un beau jour! »
En même temps il courut à la cuisine, .& comme il ne revenait pas tout de suite, madame Thérèse me fit signe d’approcher;
Madame Thérèse 269
elle me prit la tête entre ses mains & m’embrassa, écartant mes cheveux.
« Tu es un bon enfant, Fritzel, meditelle; tu ressembles à petit Jean. »
J'étais tout fier de ressembler à petit Jean. |
Alors l’oncle rentra, clignant des yeux d’un air de satisfaétion intérieure.
« Aujourd’hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous; il faut aussi de temps en temps que l’homme se repose. Je vais seulement faire un petit tour au village, pour avoir la conscience nette, & puis je rentre passer toute la journée en famille, comme au bon temps où la grand’mère Lehnel vivait encore. On a beau dire, ce sont les femmes qui font l’intérieur d’une maison |
.Tout en parlant de la sorte, il se coiffait de son gros bonnet & se jetait la houppelande sur lPépaule. Puis :1l sortit en nous souriant. |
Madame Thérèse était devenue toute
270 dAifadame Thérèse
réveuse; elle se leva, poussa le fauteuil près d’une fenétre , & se mit à regarder la place de la fontaine d’un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la cuisine avec Scipio.
Environ une demi-heure après, j'entendis l’oncle qui rentrait en disant:
«. Eh bien |! me voilà libre jusqu’au soir, madame Thérèse; j’ai fait ma tournée, tout est en ordre, & rien ne m'oblige plus de sortir. »
Depuis un instant Scipio grattait à la porte , je lui ouvris & nous entrâmes ensemble dans la salle. L’oncle venait de suspendre sa houppelande au mur, & regardait madame Thérèse encore à la même place & toute mélancolique.
« À quoi pensez-vous donc, madame Thérèse ? lui dit-il, vous avez l'air plus triste que tout à l’heure.
— Je pense, monsieur le doéteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre
difatame Thérèse 253
pour quelque temps, dit-elle d’une voix émue.
— Pour quelque temps! s’écria l'oncle, dites donc pour bien des années ; car, Dieu merci, vous êtes d’une bonne constitution, et d’ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu’autrefois.
— Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a relevée d'entre les morts à la dernière minute, c’est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire: « Sans lui, je ne serais plus là! »
L'oncle alors comprit qu’elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par sor bataillon contre la division autrichienne; que cette vieille fontaine, ces vieux murs décrépits, ces pignons, ces lucarnes, enfin toute la place étroite & sombre lui rappelait les incidents de la lutte, & qu’elle savait aussi le sort qui lattendait, si par bonheur il n’était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le
D à om Ce ngmmne onu 0 ru
272 Madame Thérèse
tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, & seulement au bout d’un instant il demanda:
« Qui donc vous a raconté ces choses,
— Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m’a dit ce que je vous dois de reconnaissance.
— Lisbeth vous a dit cela! s’écria l’oncle désolé; j’avais pourtant bien défendu.
— Ah! ne lui faites pas de reproches, monsieur le doéteur, dit-elle, je lai bien aidée un peu... Elle aime tant à causer! »
Madame Thérèse souriait alors à l’oncle, qui, s’apaisant aussitôt, dit:
« Allons, allons, j'aurais dû prévoir cela, n’en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau, cest nécessaire au rétablissement de votre santé.
Tout va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréa-
Madame Thérèse 273
bles, selon le précepte judicieux du père
* de la médecine, le sage Hippocratès :.« Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un corps affaibli! » La vigueur de l’âme vient des pensées douces & non des idées sombres.
Je voudrais que cette fontaine fût à l’autre bout du village; mais puisqu’elle est là, & que nous ne pouvons l’ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux.
— Je veux bien, » répondit madame Thérèse en se levant.
Elle s’appuya sur le bras de l’oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, & nous reprîimes tous notre place autour du fourneau, dont le petillement nous réjouissait.
Quelquefois, au loin dehors, on entendait un chien aboyer au village, & cette voix claire, qui s’étend sur la campagne silencieuse au temps des grands froids, éveillait Scipio, qui se relevait, faisait quatre pas vers la porte en grondant, les
274 €Madame Thérèse
moustaches ébourifiées, puis revenait s’étendre près de ma chaise, se disant sans doute qu’un bon feu vaut mieux que le plaisir de faire du bruit.
Madame Thérèse, dans sa pâleur, ses grands cheveux noirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait heureuse & calme. Nous causions là tranquillement, l’oncle fumait sa grosse pipe de faïence avec une gravité pléine de satistaétion.
« Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais avoir découpé votre veste, fit-il au bout de quelques instants, & je la vois comme neuve.
— Nous l’&vons recousue hier, Lisbeth & moi, monsieur Jacob, répondit-elle.
— Ahl bon, bon... Alors vous: savez coudre Pr... Cette idée ne m'était pas encore venue... Je vous voyais toujours à la tête d’un pont, ou quelque part ailleurs, le long d’une rivière, éclairée par les coups de fusil, »
Madime Thérèse 275
Madame Thérèse sourit.
« Je suis la fille d’un pauvre maître d’école, dit-elle, & la première chose à jaire en ce monde, quand on est pauvre, Cest d'apprendre à gagner sa vie. Mon père le savait, tous ses enfants connaissaient un état. Il n’y a qu’un an que nous sommes partis, & non-seulement notre famille, mais tous les jeunes gens de la ville & des villages d’alentour, avec des fusils, des haches, des fourches & des taux, tout ce qu’on avait, pour aller à la rencontre des Prussiens. La proclamation de Brunswick avait soulevé tous les pays iron tières ; on apprenait l’exercice en route.
« Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d’abord capitaine à l’életion populaire, & plus tard, après quelques ren- . contres, il devint chef de bataillon. Jusqu’à notre départ je l'avais aidé dans ses classes, je faisais l’école des jeunes filles; je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.
276 d'adame Thérèse
« Ah! monsieur Jacob, si l’on m'avait dit dans ce temps-là qu’un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de Ia nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, & que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu’à la lueur des coups de feu, je n’aurais pu le croire, car je n’aimais que les simples devoirs de la famille; j’étais même trèstimide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l’obscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants! Alors le cœur s’élève, on n’est plus le même, on marche, la peur s’oublie, & longtemps après, on est étonné d’être si changé, d’avoir fait tant de choses que l’on aurait crues tout à fait impossibles!
— Oui, oui, faisait l’oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais. je
‘vois les choses clairement... Ah! c'est
LS
Madame Thérèse 297
el
ainsi qu’on s’est levé... c’est ainsi que Jes gens ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée!
Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner; nousla regardions aller & venir, étendre la nappe & placer les couverts, avec un vrai plaisir, & quand enfin elle apporta la soupière fumante :
« Allons, madame Thérèse, s’écria Poncle tout joyeux, en se levant & lPaidant à marcher, mettons-nous à table.
Vous êtes maintenant notre bonne grand’mère Lehnel, la gardienne du foyer domestique, comme disait. mon vieux professeur Eberhardt, de Heidelberg. »
Elle souriait aussi, & quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans. l’ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, & que jusqu’à ce jour il nous avait manqué quelqu’un de la famille, dont la
275 Madame Thérèse
présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même, en apportant le bouilli, les légumes &. le rôti, s’arrétait chaque fois à nous contempler d’un air de satisfaction profonde, & Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu’auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de diflérence entre nous.
L’oncle servait madame Thérèse, & comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette, disant:
« Encore ce petit morceau! ce qu'il vous faut maintenant, ce sont des forces ; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, çar tout doit arriver avec ordre et mesure. »
Vers la fin du repas il sortit un instant, : & comme je me demandais ce qu’il était allé faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute couverte de poussière.
« Ça, madame Thérèse, dit-il en dépo-
me me me en
dMadame Thérèse 279
sant la bouteille sur la table, c’est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaétion, car il. arrive de Bourgogne & on le dit d'humeur joyeuse.
— Est-ce ainsi que vous traiteztous vos malades, monsieur Jacob? demanda madame Thérèse d’une voix émue.
— Oui, tous, je leur ordonne tout ce qui peut leur faire plaisir.
— Eh bien, vous possédez la vraie science, celle qui vient du cœur & qui guérit. » |
L’oncle allait verser, mais, s’arrétant tout à coup, il regarda la malade d’un air grave & dit avec expression :
« Je vois que nous sommes de plus en plus d’accord , et que vous finirez par vous convertir aux doétrines de la paix. »
Ayant dit cela, il versa quelques gouttes dans mon verre, & remplit le sien & celui de madame Thérèse jusqu’au bord, en s’écriant :
280 Madame Thérèse
« À votre santé, madame Thérèse!
— À la vôtre & à celle de Fritzel! » ditelle.
Et nous bûmes ce vieux vin couleur pelure d’oignon, qui me parut très-bon.
Nous devenions tous gais, les joues de madame Thérèse prenaient une légère ‘teinte rose, annonçant le retour de la santé; elle souriait & disait:
« Ce vin me ranime. »
Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison.
« — Je me sens déjà forte, disait-elle, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge; vous devez en avoir, monsieur Jacob ?
— Oh! sans doute, sans doute, répondait l’oncle en souriant; Lisbeth n’a plus ses yeux de vingt ans, elle passe des heures à faire une reprise, vous me serez très-utile, très-utile. Mais nous n’en sommes pas encore là, le repos vous est encore nécessaire.
Madame Thérèse 2857
— Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous remplacer quelquefois auprès de Fritzel; vous n’avez pas toujours le temps de lui donner vos bonnes lecons de français, & si vous voulez...
— Ah! pour cela, c’est différent, s’écria l'oncle, oui, voilà ce qui s’appelle une idée excellente, à la bonne heure. Ecoute, Fritzel, à avenir tu prendras les leçons de madame Thérèse ; tu tâcheras d’en profiter, car les bonnes occasions de s’instruire sont
rares, bien rares. »
| J'étais devenu tout rouge, en songeant que madame Thérèse avait beaucoup de temps de reste; elle, devinant ma pensée, me dit d’un air bon :
« Ne crains rien, Fritzel, va, je te laisserai du temps pour courir. Nous lirons ensemblemonsieur Buffon, une heurelematin seulement & une heure le soir: Rassure-toi, mon enfant, je ne t’ennuierai pas trop. »
282 Madame Thérèse
Elle m'avait attiré doucement & m'embrassait, lorsque la porte s'ouvrit & que le mauser & Koffel entrèrent gravement en habits des dimanches; ils venaient prendre le café avec nous. Il était facile de voir que Poncle, en allant les inviter le matin, leur avait parlé du courage & de la grande renommée dé madame Thérèse dans les armées de la République, car ils p'étaient plus du tout les mêmes. Le mauser ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux & regardait tout attentif, & Koffel avait mis une chemise blanche, dont le collet lui remontait jusque par-dessus les oreilles; il se tenait tout droit, les mains dans les poches de sa veste, & sa femme avait dû lui mettre un bouton pour attacher la seconde bretelle de sa culotte, car, au lieu de pencher sur la hanche, elle était relevée également des deux côtés; en outre, au lieu de ses savates percées de trous, il avait mis ses souliers des jours de fêtes. Enfin tous
Madame Thérèse 283
deux avaient la mine de graves personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, & tous deux saluèrent en se courbant d’un air digne et dirent :
« Salut bien à lacompagnie, salut!
— Bon, vous voilà, dit Poncle, venez vous asseoir. ». |
Puis se tournant vers la cuisine, il s’écria: |
« Lisbeth, tu peux apporter le café. »
Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieux Adam Schmitt, &, se levant aussitôt , il alla frapper à la vitre, en disant: - « Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thérèse; vous serez heureuse de faire sa connaissance, c’est un brave homme. »
Le père Schmitt était venu voir pourquoi monsieur le doéteur l’aäppelait, et … l'oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit : |
« Père Adam, faites-nous donc le plaisir
ne
284 | Madame Thérèse
de, venir prendre le café avec nous ; j’ai toujours de ce vieux cognac, vous savez?
— Hé volontiers, monsieur le doéteur , répondit Schmitt, bien volontiers. »
Puis il parut sur le seuil, la main retournée contre l'oreille, disant :
__« Pour vous rendre mes devoirs. »
Alors le mauser, Koffel et Schmitt, debout autour de la table d’un air embarrassé, se mirent à parler entre eux tout bas, regardant madame Thérèse du coin de l'œil, comme s’ils avaient eu à se communiquer des choses graves; tandis que Lisbeth levait la nappe & déroulait la toile cirée sur la table, & que madäme Thérèse continuait à me sourire & à me passer la main dans les cheveux, sans avoir lair de -s’apercevoir qu’on parlait d’elle.
. Enfin Lisbeth apporta les tasses & les petites carafes de cognac & de kirschenwasser sur un plateau, & cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux
° Cm ne
Madame Thérèse 285
se plissèrent. Lisbeth apporta la cafetière, & l'oncle dit :
« Asseyons-nous. »
Alors tout le monde s’assit, & madame Thérèse, souriant à tous ces braves gens :
« Permettez que je vous serve, Messieurs, » dit-elle.
Aussitôt le père Schmitt, levant la main à son oreille, répondit :
« À vous les honneurs militaires! »
Koffel et le mauser se lancèrent un regard d’admiration, & chacun pensa : « Ce père Schmitt vient de dire une chose pleine d’a-propos & de bon sens! »
Madame Thérèse emplit donc les tasses, & tandis qu’on buvait en silence, l’oncle, plaçant la main sur./lépaule du père Schmitt, dit :
« Madame Thérèse, je vous présente un vieux soldat du grand Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes & ses blessures, son courage & sa bonne conduite, n’est devenu que simple sergent, mais que tous
SF rm —
se =
286 Madare Thérèse les braves gens du village estiment autant qu’un hauptmann.
Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt, qui s'était redressé sur sa chaise, plein d’un sentiment de dignité naturelle.
« Dans les armées de la République, monsieur aurait pu devenir général, ditelle. Si la France combat maintenant toute PEurope, c’est qu’elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune & tous les biens de la terre reposent sur la tête de quelques-uns, malgré leurs vices, & toutes les misères, toutes les humiliations sur la
tête des autres, malgré leur mérite et leurs
vertus. La nation trouve cela contraire à la loi de Dieu, & c’est pour en obtenir le
changement que mous mourrons tous sil
le faut. »
D'abord personne ne répondit; Schmitt regardait cette femme gravement, ses grands yeux gris bien ouverts, & son nez légèrement crochu, recourbé : il avait les lèvres serrées & semblait réfléchir; le
SO nn
Madame Thérèse 287
mauser & Koffel, lun en face de l’autre, s’observaient; madame Thérèse paraissait un peu animée & l’oncle restait calme.
Moi, j'avais quitté la table, parce que Poncle ne me laissait pas prendre de café, disant que c'était nuisible aux enfants; je me tenais derrière le fourneau, regardant & prêtant l'oreille.
Au bout d’un instant l’oncle Jacob dit à Schmitt : |
« Madame était cantinière au 2° bataillon de la 1"° brigade de l’armée de la Moselle.
— Je le sais déjà, monsieur le doéteur, répondit le vieux soldat, & je sais aussi ce qu’elle a fait. »
Puis, élevant la voix, il s’écria:
«a Oui, Madame, si javais eu le bonheur de servir dans les armées de la République, je seraïs devenu capitaine, peut-être même commandant, ou je serais mort! »
Et s'appuyant la maïn sur la poitrine:
« J'avais de Pamour-propre, dit-il;
288 Madame Thérèse
sans vouloir me flatter, je ne manquais pas de courage, & si j'avais pu monter, j'aurais eu honte de rester en bas. Le roi, dans plusieurs occasions, m’avait remarqué, chose bien rare pour un simple soidat, & qui me fait honneur. A Rosbach, pendant que le hauptmann derrière nous criait : « F'orvertz! » c’est Adam Schmitt qui commandait la compagnie. Eh bien!
tout cela n’a servi à rien; & maintenant, quoique je recoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de dire que les Républicains ont raison. Voilà mon opinion. » |
Alors il vida brusquement son petit verre, & clignant de l'œil d’un air bizarre, 1] ajouta :
« Etils se battent bien. j'ai vu ça.
oui, ils se battent bien. Ils n’ont pas encore les mouvements réguliers des vieux soldats; mais ils soutiennent bien une charge, & c’est à cela qu’on reconnaît les hommes solides dans les rangs. »
Madame Thérèse 289
Après ces paroles du pèré Schmitt, chacun se mit à célébrer les idées nouvelles ; on aurait dit qu’il venait de don ner le signal d’une confiance plus grande, & que chacun mettait au jour des pensées depuis longtemps tenues secrètes. Koffel, qui se plaignait toujours de n’avoir pas reçu d’instruétion, dit que tous les enfants devraient aller à l’école aux frais du pays; que Dieu n’ayant pas donné plus de cœur & d'esprit aux nobles qu’aux autres hommes, chacun avait droit à la rosée & à la lumière du ciel; qu’ainsi l’ivraie n’étoufferait pas le bon grain, & qu’on ne prodiguerait pas inutilement aux chardons la culture qui pouvait faire prospérer des plantes plus utiles.
Madame Thérèse répondit que la Convention nationale avait voté cinquantequatre millions de francs pour l’instruction publique, — avec le regret de ne pouvoir faire plus, — dans un moment où toute l’Europe se levait contre elle, &
290 Madame Thérèse
où il lui fallait tenir quatorze armées sur pied. |
Les yeux de Koffel, en entendant cela, se remplirent de larmes, & je me rappellerai toujours qu’il dit d’une voix tremblante :
« Eh bien! qu’elle soit bénie; qu’elle soit bénie! Tant pis pour nous; mais; quand je devrais tout y perdre, c’est pouf elle que sont mes vœux. »
Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu’il eut commenté, il n’en finit plus; ce n’est pas seuletnent l’instruction des enfants qu’il demandait, lui, c’était le bouleversement de tout de fond en comble. On n’aurait jamaïs cru qu’un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.
« Je dis qu’il est honteux de vendre des régiments comme des troupeaux de bœufs, s’écriait-il d’un ton grave, la main étendue sur la table; — je dis qu’il est encore plus honteux de vendre des places de juges,
pärce que les juges, pour rentrer dans leur ätgent, vendent la justice; — je dis que les Républicains ont bien fait d’abolir les couvents, où s’entretiennent la paresse & tous les vices, — & je dis que chacun doit étre libre d’aller, de venir, de commercer, de trâVailler, d’âvancer dans tous les grades, sans que personne s’y oppose. — Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s’en aller ni travailler, le bon Dieu veut que les abeilles s’en débarrassent, ce qu’on a toujours vu, & ce qu’on verra toujours jusqu’à la fin des siècles. »
Le vieux Schmitt, alors plus à son aïse, dit qu’il avait les mêmes idées que le mausér et Koffel; & l'oncle, qui jusqu’alors avait gardé son calme, ne put s’empêcher d’approuver ces sentiments, Îles plus vrais, les plus naturels & les. plus justes. |
.« Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux äller tentement & progressivement ; il fau-
292 €ifadame Thérèse
drait employer des moyens de persuasion & de douceur, comme la fait le Christ; ce serait plus sage, & lon obtiendrait les mêmes résultats.
Madame Thérèse, souriant alors, lui dit: |
« Ah! monsieur Jacob, sans doute, sans doute, si tout le monde vous ressemblait; mais depuis combien de centaines d’années le Christ a-t-il prêché la bonté, la justice & la douceur aux hommes? Et pourtant, voyez si vos nobles l’écoutent; voyez s’ils traitent les paysans comme des frères... non. non! C’est malheureux, mais il faut la guerre. Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits de l’homme, que les dix-huit cents ans avant. Croyez-moi, monsieur le doëéteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l'audace aux gueux & ne produit rien de bon. » |
Tous ceux qui se trouvaient là pensaient
CE = 2m er nm bn =
Madame Thérèse 293
. comme madame Thérèse, & l’oncle Jacob allait répondre , lorsque le messager Clémentz, avec son grand chapeau recouvert d’une toile cirée & sa gibecière de cuir roux, entr'ouvrit la porte & lui tendit le journal.
« Vous ne prenez pas le café, Clémentz?
lui dit Poncle. | |
— Non, monsieur Jacob, merci... je suis pressé, toutes les lettres sonten retard.
Une autre fois.
Il sortit, & nous le vimes repasser devant nos fenêtres en courant.
L’oncle rompit la bande du journal & se mit à lire d’une voix grave les nouvelles de ces temps lointains. Quoique bien jeune alors, j’en ai gardé le souvenir; cela ressemblait aux prédictions du mauser & m’inspirait un intérêt véritable. Le vieux Z'eitblatt traitait les Républicains d’espèces de fous, ayant formé l’entreprise audacieuse de changer les lois éternelles de la nature.’Il rappelait au commencement la manière
204 Madame ‘Thérèse
terrible dont Jupiter avait accablé les Ti-
tans révoltés contre son trône, en les écrasant sous des montagnes, de sorte que, depuis, ces malheureux yomissent de la cendre & de la flamme dans les sépulcres du Vésuvius & de l’Etna. Puis il parlait . de la fonte des cloches, dérobées au culte de nos pères & transformées en canons, Pune des plus grandes profanations qui se puissent concevoir, puisque ce qui devait donner la vie à l’âme était destiné maintenant à tuer le corps.
Il disait aussi que les assignats ne yalaient rien & que bientôt, quand les nobles seraient rentrés en possession de leurs châteaux & les prêtres de leurs couvents, ces papiers sans hypothèque ne seraient plus bons que pour allumer le feu des çuisines. Il avertissait charitablement les gens de les refuser à n’importe quel prix.
Après cela venait la liste des exécutions capitales, & malheureusement elle était longue; aussi le Zeitblatt s'écriait que ces
CHadame Thérèse 295
Sn ee émet a
Républicains feraient changer le proverbe « que les loups ne se mangent pas entre £ eux. »
Enfin il se moquait de la nouvelle ère, prétendue républicaine, dont les mois s’appelaient vendémiaire, brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, &ç. Il disait que.
ces fous avaient l’inténtion de changer le cours des astres & de pervertir les saisons, de mettre l'hiver en été & le printemps en automne, de sorte qu’on ne saurait plus quand faire les semailles ni les moissons; que cela n’avait pas le sens commun, & que tous les paysans de France en étaient indignés.
Ainsi s’exprimait le Zeitblatt.
Koffel & le mauser, pendant cette lecture, se jetaient de temps en temps un coup d’œil rêveur; madame Thérèse & le père Schmitt semblaient tout pensifs; personne ne disait rien. L’oncle Jisait toujours, en s’artétant une seconde à chaque nouveau paragraphe, & Ia vieille
296 Madame Thérèse
horloge poursuivait sa cadence éternelle.
Vers la fin, il était question de la guerre de Vendée, de la prise de Lyon, de l’occupation de Toulon par les Anglais & les Espagnols, de linvasion de lAlsace par Wurmser & de la bataille de Kaiserslautern, où ces fameux Républicains s’étaient ‘ sauvés comme des lièvres. Le Zeitblatt prédisait la fin de la République pour le printemps suivant, & finissait par ces paroles du prophète Jérémie, qu’il adressait au peuple français : « Ta malice te châtiera « & tes infidélités te reprendront; tu seras « remis sous ton joug & dans tes liens « rompus, afin que tu saches que c’est « une chose amère que d’abandonner VE- « ternel ton Dieu! »
Alors l'oncle replia le journal & dit:
« Que penser de tout cela? Chaque jour on nous annonce que cette République va finir; il y a six mois elle était envahie de tous côtés, les trois quarts de ses provinces étaient soulevées contre elle,
SR
Madame Thérèse 297
la Vendée avait remporté de grandes victoires & nous aussi; eh bien! maintenant elle nous a repoussésde presque partout, elle tient tête à toute l’Europe, ce que ne pourrait faire une grande monarchie ; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s’avance même chez nous, & l’on nous dit qu’elle va périr! Si ce n’était pas le sa-:
vant doéteur Zacharias qui écrive ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur sincérité.
— Hé! monsieur. Jacob, répondit madame Thérèse, ce doéteur-là voit peut-être les choses comme il les désire; cela se présente souvent & n’ôte rien à la sincérité des gens; ils ne veulent pas tromper, mais ils se trompent eux-mêmes.
— Moi, dit le père Schmitten se levant, tout ce que je sais, c’est que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j'ai vus, j'ai plus peur
Lines Ÿ
298 Madame Thérèse
pour nous que pour eux. Voilà mon idée.
‘Quant à Jupiter, qui met les gens sous le Vésuvius, pour leur faire vomir du feu, c’est un nouveau genre de batterie que je ne connais pas, mais je voudrais bien le voir. ,
— Et moi, dit le mauser, je pense que ce doéteur Zacharias ne sait pas ce qu’il dit; si j'écrivais le journal à sa place, je le ferais autrement. » | |
Il se baissa près du fourneau pour ramasser une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux Schmitt suivit son exemple, & comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l'oncle Jacob & saluant madame Thérèse.
en ne me
a —— ne
Le lendemain madame Thérèse s’occupait déjà des soins du ménage ; elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes, les chemises, & même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand”mère Lehnel; elle mettait à part ce qu’on pouvait encore réparer, tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau plein de cendres dans la buanderie. Il fallut faire bouillir de l’eau jusqu’à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants ce fut . bien autre chose encore, lorsqu’il s’agit de blanchir, de sécher, de repasser : de raccommoder tout cela. |
Madame Thérèse n’avait pas son égalg pour les travaux del’aiguille; çette femmgs
300 Madame Thérèse .
qu’on n’avait crue propre qu’à verser des verres d’eau-de-vie & à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes, en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d’Anstatt. Elle apporta même chez nous l’art de broder des guirlandes, & de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complétement ignorée jusqu'alors dans la montagne, & qui prouve combien les grandes révolutions répandent les lumières.
De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu’on dérange leurs affaires.
« Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelquefois la vieille servante, comme les idées changent; dans les premiers temps je ne pouvais pas vous souffrir, à cause de votre République, & maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s’en va, & que nous ne pouvons plus vivre sans vous,
e Madame Thérese 301
— Hé! lui répondait-elle en souriant, c’est tout simple, chacun tient à ses habitudes ; vous ne me connaissiez pas, je vous inspirais de la défiance; chacun, à votre place, eût été de même. »
Puis elle ajoutait tristement:
« Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth; ma place n’est pas ici, d’autres soins m’appellent ailleurs. »
Elle songeait toujours à son bataillon, & lorsque Lisbeth s’écriait: |
« Bah! vous resterez chez nous; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant.
Vous saurez qu’on vous considère: beaucoup dans le village, & que les gens de bien vous respeétent. Laissez 1à vos sans-culottes ; ce n’est pas la vie d’une honnête personne, d’attraper des balles ou d’autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir. »
Alors elle hochait la tête, & lon voyait bien qu'un jour ou l’autre elle dirait: « Au-
EE RS 7 te Se TS D Se A L RER RE
302 Madame Thérèse
jourd’hui je ‘pars! » & que rien ne pourrait la retenir.
D’un autre côté, les don sur la guerre & sur la paix continuaient toujours, & c'était l’oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir madame Thérèse, disant que la paix devait régner sur la terre , que dans les premiers temps la paix avait été fondée par Dieu lui-même, non-seulement entre les hommes, mais encore entre les animaux ; que toutes les religions recommandent la paix; que toutes les souffrances viennent de la guerre: la peste, le meurtre, le pillage, l'incendie; qu’il faut un chef à la tête des États pour maintenir Pordre, & par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef; que ces choses avaient existé de tout temps, chez les Hébreux, chez les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs & les Romains; que la république de Rome avait compris cela, que les consuls & les diétateurs étaient des espèces de pois
TT
À ne ee Re nn
€Walane Théri cse 303
soutenus par de nobles sénateurs, soutenus eux-mêmes par de nobles chevaliers, lesquels s’élevaient au-dessus du peuple; — que tel était l’ordre naturel & qu’on ne pouvait le changer qu’au détriment des plus pauvres’ eux-mêmes, car, disait-il, les pauvres, dans le désordre, ne trouvent plus à gagner leur vig
& périssent comme les feuilles en au-
tomne, lorsqu'elles se détachent des branches qui leur portaient la séve. |
I] disait encore une foule de choses non moins fortes; mais toujours madame Thérèse trouvait de bonnes réponses, soutenant que les hommes sont égaux en droits par la volonté de Dieu; que le rang doit appartenir au mérite & non à la naissance; que des lois sages, égales pour tous, établissent seules des différences équitables entre les citoyens, en approuvant les actions des uns et condamnant celles des autres ; qu’il est honteux & misérable d’ac- : corder des honneurs & de l'autorité à ceux
304 Madame Thérèse
qui n’en méritent pas; que c’est avilir l'autorité & lhonneur lui-même en les faisant représenter par des êtres indignes, & que c’est détruire dans tous les cœurs le sentiment de la justice, en montrant que cette justice n’existe pas, puisque tout dépend du hasard de la naissance; que pour établir un tel état de choses, il faut abrutir les hommes, parce que des êtres intelligents ne le souffriraient pas ; qu’un tel abrutissement est contraire aux lois de l’Éternel ; qu’il faut combattre par tous les moyens ceux qui veulent le produire àleur profit, même par la guerre, le plus terrible de tous , il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le provoquent, en voulant fonder liniquité éternelle!
Chaque fois que l’oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles & plus fortes
Cifatame Tic. ese 305
raisons pour convaincre madame Thérèse.
Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu’il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs & des Égyptiens, voyait tout de suite le fond des choses, & détruisait les preuves historiques de l'oncle par le bon sens. |
Malgré tout cela, l’oncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire, il s’écriait d’un air d’admiration :
« Quelle femme vous êtes, madame Thérèse! Sans avoir étudié la logique, vous :
répondez à tout! Je voudrais bien voir la mine que ferait le rédacteur du Z'eitblatt en discutant contre vous; je suis sûr que vous l’embarrasseriez, malgré sa grande science & même sa bonne cause; car la bonne cause est de notre côté, seulement je la défends mal. »
Alors ils riaient tous deux ensemble, & madame Thérèse disait :
306 Madame Thérèse
« Vous défendez très-bien la paix, je suis
de votre avis; seulement tâchons de nous
débarrasser d’abord de ceux qui veulent la
guerre, & pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux. Vous & moi nous serions bientôt d’accord, car nous sommes de bonne foi, & nous voulons la justice; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c’est la seule yoix qu’ils entendent, & la seule raison qu’ils comprennent. » |
L’oncle ne disait plus rien alors, &, chose qui m’étonnait beaucoup, il avait même lair content d’avoir été battu.
Après ces grandes discussions politiques, ge qui faisait le plus de plaisir à l’oncle Jaab, c'était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, Je bras autour de ma taille, & moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement, pour ne pas nous déranger, & s'asseyait en silence derrière le fourngau, al-
Madame Thérèse 307.
longeant les jambes & prétant l'oreille, dans une sorte de ravissement; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes & de mettre sa camisale, tant il craignait de me distraire, & quand la leçon était finie, il s’écriait :
« À la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t’explique si bien. Quel bonheur pour toi d’avoir un ‘maître pareil! Tu ne sauras cela que plus tard. » | ù
H m’embrassait tout attendri : ce que madame Thérèse faisait pour moi, il Pestimait plus que pour lui-même.
Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m’ennuyait pas une minute durant ses lecons; voyait-elle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient; elle avait surtout un certain catéchisme républicain, plein de traits nobles & touchants, d’a&tions héroïques & de belles sentences,
308 Madame Thérèse
dont le souvenir ne s’effacera jamais de ma mémoire. |
Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs jours. Le mauser & Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude ; madame Thérèse était complétement rétablie, & cela semblait devoir durer jusqu’à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, & pousser l’oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.
Un matin l'oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait près de la fenétre, et moi j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.
€Wadame Thérèse 3c9
Dehors, notre voisin Spick fendait du bois; aucun autre bruit ne s’entendait au village.
La lecture de l’oncle semblait l’intéresser beaucoup, de temps en temps il levait su:
nous un regard en disant :
« Ces Républicains ont de bonnes choses ; ils voient les hommes en grand... leurs principes élèvent l’âme... C’est vraiment beau! Je conçois que la jeunesse adopte leurs doétrines, car tous les êtres jeunes, sains de corps et d’esprit, aiment la vertu; les êtres décrépits avant l’âge par l’égoïsme & les mauvaises passions peuvent seuls admettre des principes contraires. Quel dommage que de pareilles gens recourent sans cesse à la violence !.. »
Alors madame Thérèse souriait, & l’oncie se remettait à lire. Cela durait depui:
environ une demi-heure, & Lisbeth, après avoir balayé le seuil de la maison, étaïi sortie faire sa partie de commérage chez I:
vieille Roësel, comme à l’ordinaire, lorsque
mn
310 Madame Thérèse
tout à coup un homme à chèval s’arrêta devant notre porte. Il avait un gros manteau de drap bleu, un bonnet de peau d’agneau, le nez camatd & la barbe grise.
L’oncle venait de déposer son livre; nous repardions tous cet inconnu par les fenétres.
« On vient vous chercher pour quelque malade, münsieur le doéteur, » dit madame Thérèse.
L’oncle tie répondit pas.
L’homrie, après avoir attaché son chevél aü Dilier du hangar, entrait dans Pallée. ; « Monsieur le doëteur Jacob? fit-il en ouvrant la porte.
— C’est moi, monsieur.
— Voici une lettre de la part de monsieur le doéteur Feuerbach, de Kaiserslautern.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, »
dit l’oncle.
L'homme resta debout.
Madame Thérèse : 3r1
L’oncle,en lisantlalettre, devinttoutpâle & durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d’un œ1l vague.
« Je dois rapporter la réponse s’il y en a; dit l’homme.
— Vous direz à Feuerbach que je le remercie, c’est toute la réponse. »
Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que nous vîmes s'éloigner dans la rue, conduisant son cheval par la bride, vers l'auberge du Cruchon d’or. Il allait sans doute se rafraîchir avant de se remettre en route. Nous vimes aussi l’oncle passer devant les fenêtres & entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alôrs inquiète. |
« Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle. »
Je sortis aussitôt & je vis l'oncle qui se promenait de long en large devant la grange; 1l tenait toujours la lettre, sans avoir l’idée de la mettre en poche. Spick,
Guurasiniemert a das
at,
312 fadame Thérèse
du seuil de sa maison, le regardait d’un air étrange, les mains croisées sur sa hache; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres. |
Il faisait très-froid dehors, je rentrai.
. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage & restait pensive, le coude au bord de la fenêtre; moi, je m’assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.
Toutes ces choses, je m’en suis toujours souvenu durant mon enfance; mais ce qui vint ensuite m’a longtemps produit leffet d’un rêve, car Je ne pouvais le comprendre, & ce n’est qu’avec l’âge, en y pensant plus tard, que j’en ai saisi le sens véritable.
Je me rappelle bien que loncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu’à se nuire; qu’il s’assit à l'intérieur de la petite fenétre, non loin de la porte, & qu’il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach ; tandis que madame Thérèse l’écoutait debout à gauche, dans
om €VMadame Thérèse 313
sa petite veste à double rangée de boutons, les cheveux tordus sur la nuque, droite & calme. |
Tout cela je le vois, & je vois aussi Scipio, le nez-en l’air & la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe, tout ce que je pus y comprendre, c’est qu’on avait dénoncé l’oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution; — que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, & qu’un officier prussien, accompagné d’une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain & la diriger sur Mayence avec lès autres prisonniers.
Je me rappelle également que. Feuerbach conseillait à l’oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres
du pays, qu’ils emmenaient tous les gens
Re —
314 Madame Thérèse.
dangereux, & qu’ils les envoyaient jusqu’en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des maraïs, pour donner le bon exemple aux autres.
Mais ce qui me parut inconcevable, c’est la façon dont l'oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s’indigna contre l'avis & les conseils de son vieux camarade, Ce jour-là notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d’un terrible orage, & je doute que, depuis les premiers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblables. L’oncle accusait Feuerbach d’être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l’arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat & le Hündsruck en pays cohquis; il s’écriait qu’il existait des lois à Mayence, à Trèves, à Spire, aussi bien qu’en France; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu’on n'avait pas le droit de réclamer les personnes & les choses abaridonnées; qu’elle était libre, qu’il ne souffriraît
Madame Thérèse ‘315 pas qu’on mît la main sur elle ; qu’il protesterait; qu’il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel de Heidelberg; qu’il écrirait, qu’il se défendrait, qu’il remuerait le ciel & la terre; qu’on verrait si Jacob . Wagner se laisserait mener de la sorte ; qu’on serait étonné de ce qu’un homme paisible était capable de faire pour la justice & le droit. dr
En disant ces choses, il allait & venait, il avait les cheveux ébouriffés; il mélait toutes les anciennes ordonnances qui lui.
revenaient en mémoire, & les récitait en latin. Il parlait aussi de certaines sentences des droits de l’homme qu’il venait de lire, & de temps en temps il s’arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en pliant le genou, & s’écriant :
« Je suis sur les fondements du dront, sur les bases d’airain de nos anciennes chartes.
Que les Prussiens arrivent... qu’ils arrivent! Cette femme est à moi, je lai recueillie et sauvée : « La chôse abandonnée,