CMadame Thérèse
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res derelicta est res publica,res vulgata.»
Je ne sais pas où il avait appris tout cela; c’est peut-être à l’Université de Heidelberg, en entendant discuter ses camarades entre eux. Mais alors toutes ces vieilles rubriques lui passaient par la tête, & il avait l’air de répondre à dix personnes qui lattaquaient.
Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait réveuse; les citations de l’oncle l’é- ‘ tonnaient sans doute, mais voyant les choses clairement, comme d’habitude, elle comprenait sa position véritable. Ce n’est qu’au bout d’une grande demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secrétaire, & qu’il s’assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu’elle lui posa doucement la main sur l'épaule, & lui dit avec attendrissement :
« N’écrivez pas, monsieur Jacob, c’est inutile; avant que votre lettre n’arrive, je serai déjà loin. » |
L’oncle la regardait alors tout pâle.
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« Vous voulez donc partir ? fit-il les joues tremblantes.
— Je suis prisonnière, dit-elle , je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, & qu’ils me délivreraient en marchant sur Landau ; mais puisqu’ilen est autrement, il faut que je parte.
— Vous voulez partir! répéta l'oncle d’un ton désespéré.
. — Oui, monsieur le dofteur, je veux . partir pour vous épargner de grands chagrins; vous étes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guërre : vous ne voyez que la justice | Mais en temps de guerre, la justice n’est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m’emmèneront parce que c’est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne :
la loi, la vie, honneur, la raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant
tout, »
—— me ——.
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L'oncle, renversé dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre; seulement il avait pris la main de madame Thérèse, & la serrait avec une émotion extraordinaire; puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en vouant les oppresseurs du genre humain à l’exécration des siècles futurs, en maudissant Richter & tous les gueux deson espèce, & déclarant d’une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu’il le voyait maintenant, & que toutes les vieilles lois, le vieux fatras des ordonnances, des règlements & des chartes de toutesorte n’avait jamais profité qu’aux nobles & aux moines contre les pauvres gens. Ses joues se gonflaient, il trébuchait, il ne parlait plus, il bredouillait; il disait que tout devaitétreaboli de fond encomble, que le règne du courage & de la vertu devait seul triompher, & finalement, dans une sorte d’enthousiasme extraordinaire,
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les bras étendus vers madame Thérèse, & les joues rouges jusqu’4 la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traineau, & de la conduire dans la haute montagne, chez un bûcheron de ses amis, où elle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains & disait :
« Partons... allons-nous-en... vous serez très-bien chez le vieux Ganglof... C’est un homme qui m'est tout dévoué. Je les ai sauvés, lui & son fils. ils vous cacheront.… Les Rrussiens n’iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz! »
Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arréteraient l'oncle à sa place, & qu’elle aimait mieux risquer de périr de fatigue & de froid sur la grande route, que d’exposer à un tel malheur l’homme qui lavait sauvée d’entre les morts.
” Elle dit cela d’une voix très-ferme, mais Poncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui
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Pennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée & s’écriait :
« Vous êtes faible... vous êtes encore malade... (Ces Prussiens ne respeétent rien. t’est une race pleine de jaétance & de brutalité... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... je l’ai vu, moi. c’est une honte pour mon pays.
J'aurais voulu Je cacher, mais il faut que je l’avoue maintenant : c’est affreux !
— Sans doute, monsieur Jacob, réponditelle, jeconnais cela pard’anciens prisonniers de mon bataillon : nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés par l’escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont de braves gens. ils ont de la pitié... & les Français sont gais, monsieur le doéteur.. 1il n’y aura que la route de pénible, & encore je
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trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet : les Français ont des égards pour les femmes. Je vois cela d’avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d’entre nous marchera devant en chantant un vieil air .de PAuvergne, pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence, pour éclaircir votre ciel gris; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monsieur Jacob. » | |
Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, & à mesure qu’elle parlait, je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, & mon cœur se fendait. Oh ! c’est alors que je sentis combien nous l’aimions, combien cela nous faisait de peine d’être forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, & l’oncle, s’asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son
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poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, & me donnait de gros baisers en me disant : |
«Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi. Vous penserez quelquefois à moi, n’est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais ! ». |
Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, & nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.
Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîimes un peu de calme.
Alors l’oncle se mouchant avec force, dit :
« Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici . camme une voleuse, et vous emmênent ay
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milieu de toùt le village. Si l’une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m’oublierais... car maintenant ma patience est à bout. je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaïiserslautern avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau ; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous serons 1à-bas. Y consentezvous?
— Oh ! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affettion? dit-elle tout attendrie.
J’accepte avec reconnaissance.
, — Cela se fera donc de Ia sorte, dit Pon-
cle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble. s
Ï1 vint m’embrasser, écarta les cheveux de mon front & dit :
« Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent cœur! Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour : c’est une bonne pensée de se dire qu’on a donné de la satisfation à ceux qui nous aiment!»
Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela’ ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines & des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de Koffel & du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait,
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plus on découvrait de nouveaux sujets d’être désolé.
Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio; je n’osais pas le dire, mais en pensant qu’il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de Padmiration universelle, que je n’aurais plus le bonheur de lui voir faire l’exercice, & que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches & le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur & sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m’abreuver d’amertume, c’est que Scipio, grave & pensif, était venu s’asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d’un air aussi chagrin que s’il.eût compris qu’il fallait nous séparer dans les siècles des siècles. Oh! quand je pense à ces choses, encore aujourd’hui je m’étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas deve-
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nues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; je restais le nez en l’air, mes grosses lèvres retroussées & les deux mains croisées autour d’un genou.
. L’oncle, lui, se promenait de long « en large , & de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.
Madame Thérèse, toujours aive, malgré sa tristesse & ses yeux rouges, avait ouvert l’armoire du vieux linge, & se taillait dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route; on entendait crier les ciseaux sur la table, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enfin, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille & du fil, puis elle s’assit, mit le dé au bout de son doigt, & depuis cet instant on ne vit plusique sa main aller & venir comme léclair.
Tout cela se fdisait dans le plus grand
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silence; on n’entendait que le pas lourd de loncle sur le plancher & la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer ou retarder d’une seconde. Ainsi va la vie; le temps qui marche ne demande pas :
« Etes-vous tristes? êtes-vous gais? riezvous? pleurez-vous? est-ce le printemps, automne ou l'hiver? » Il va, va toujours!
Et ces millions d’atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, & dont la vie commence & finit d’un tic-tac à lautre, ‘ comptent autant pour lui que l'existence d’un vieillard de cent ans. Hélas] nous sommes bien peu de chose.
Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s’arrêta & lui dit:
« Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin ; madame Thérèse part. »
Et comme la vieille servante le regardait toute saisie :
« Les Prussiens la réclament, dit-il d’une