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L'AMI

votre intérêt pour ceux qui en sont dignes : à vos yeux, ma vie ne peut pas avoir de prix.

Paul pensa que Camille foulait aux pieds, en lui parlant, des usages qui ont du bon, tels que celui de faire semblant de prendre pour argent comptant les banalite's dont on se paye en pareil cas ; cette demoiselle excentrique le mettait dans un cruel embarras ! Fallait-il lui avouer qu'en effet il se souciait peu d'elle, ou bien répondre par une protestation plus chaleureuse? Si l'exemple de Camille l'autorisait à agir suivant la première motion, ses habitudes d'homme du monde le forçaient à suivre la seconde, et c'est ce qu'il fît.

— Nous vous aimons beaucoup, mademoiselle, dit-il chaleureusement ; vous êtes une ancienne amie pour nous, et nous n'oublions rien!

Camille secoua la tête ; ce nous la gênait , et cependant elle s'e'tait jure' de ne rien dire, de mourir plutôt que de parler de son amour ; elle chercha un biais.

— Laissons cela, dit-elle, parlons de vous.

Mais ce n'était pas l'affaire de Paul, qui voulait savoir ce que signifiaient ces réticences , ces paroles

véhémentes, soudain interrompues et comme reprises avec regret.

— Avez- vous vu un médecin ? dit-il.

— Oui...

— Que dit-il?

— Rien qui puisse vous intéresser. Les heureux de ce monde ont une autre manière de voir que nous autres déshérités.

Une idée lumineuse traversa le cerveau de Brécàrt.

— Vous serez heureuse quand vous le voudrez, dit-il ; je suis sûr que Mirmont...

— Je n'épouserai jamais M. Mirmont ! s'écria Camille, les lèvres frémissantes, en s' arrêtant soudain. Jamais, entendez-vous, monsieur Brécart? jamais.

— Pourquoi ? demanda à mi-voix Paul troublé. Il se sentait entraîné quelque part dans les ténèbres, et craifjnait tout en même temps qu'il désirait de voir le but.

— Pourquoi? demanda Camille en haussant les épaules. Elle se remit en marche d'un pas rapide. Les hommes veulent toujours savoir pourquoi !

— Mais, il me semble qu'il est fort bien, riche, aimable ; il vous aime, cela n'est pas douteux !...

— Pourquoi? pourquoi? répétait Camille en marchant si vite que Paul ne pouvait plus mode'rer son allure. Vous voulez savoir pourquoi? Dites, vous le voulez ?

— Oui, balbutia Paul, de plus en plus trouble'. Camille s'arrêta et le reg^arda bien en face. Ses

yeux brûlaient comme des charbons ardents ; son visagpe pâle, contracte' par Fang^oisse, e'tait d'une beauté' presque surhumaine ; ses dents brillaient comme des opales sous ses lèvres entr ouvertes.

— Parce que j'en aime un autre, dit-elle d'une voix e'trang^le'e. Parce que j'en aime un autre, à en mourir, et j'en mourrai. Un autre qui ne m'aime pas et qui ne peut pas m' aimer...

Paul sentit une main implacable lui e'treindre le cœur ; il avait peur de ce qu'elle allait dire.

— Vous ne me demandez pas pourquoi il ne peut pas m' aimer ? Vous faites bien ! Allez, monsieur Paul, que cette confidence vousôte l'envie de m'en arracher d'autres. Je ne suis pas faite comme tout le monde, sans doute! Vous voilà bien interdit? Une jeune fille qui avoue à un homme qu'elle aime quelqu'un, quelqu'un qui ne l'aime pas ! Cela renverse toutes

Ua L'AMIE.

VOS idées? Une fallait pas m' interroger ! Qui sait? si vous me demandiez le nom de celui que j'aime, je vous le dirais peut-être ! Vous ne me le demandez pas?

Elle parlait avec tant de colère, de haine et de mépris pour le monde entier que Paul sentit son cœur se desserrer.

— Je ne vous demande rien que vous ne puissiez ni ne deviez me dire , mademoiselle , repondit-il g^ravement; je reg^rette mes questions indiscrètes et vous promets de ne plus en faire.

Camille se remit en marche, mais sa vaillance e'tait tombe'e ; elle semblait ploye'e par une indicible lassitude, et Paul dut la soutenir, car elle faiblit plus d'une fois. Arrive'e devant sa porte, elle leva le marteau et frappa :

— Je vous de'fends , dit-elle , de parler de ceci à Claire. Je vous le de'fends. Vous n'en avez pas le droit.

Avant qu'il eût repondu, elle e'tait entre'e, et la porte retombait.

Paul revint perplexe. Devait-il obe'ir à l'injonction de Camille et taire à sa femme cet e'trange aveu ? Il

médita sa conduite pendant tout le chemin de retour, et rentra chez lui avant d'avoir trouvé une solution.

— Eh bien ? demanda Claire quand ils furent re'unis .

— C'est une fille e'trang^e , lui re'pondit-il en he'sitant; elle a des ide'es bizarres; je lai crois l'esprit plus malade que le corps.

— Si elle se de'cidait à e'pouser M. Mirmont, dit Claire avec la ferveur d'une âme convaincue, je crois bien qu'elle serait sauve'e. Et toi?

— Elle ne l'aime pas, re'pondit e'vasivement Bre'cart.

Sa femme n'en demanda pas davantagpe. Un peu plus de confiance de la part de Paul , un peu plus de curiosité' de la sienne eussent peut-être amené' un e'claircissement dans cette situation qui se tendait de plus en plus; mais le sort en avait de'cidé autrement.

Camille revint le surlendemain. Son habitude de se juger et d'être contente d'elle-même lui avait fait approuver de tout point l'e'trang^e conversation du dimanche.

— Il ne pensera jamais que c'est lui, se dit-elle;

j'ai détourné à jamais ses soupçons et endormi sa clairvoyance.

Elle revint donc, l'humeur change'e, gaie et presque bruyante; c*e'tait le soir; le soir, Paul e'tait chez lui, et la reconduisait. Elle ne lui fit plus de confidences, mais peu à peu se rapprocha de lui, Tintéressa aux e've'nements de sa vie , lui fit une part de plus en plus large à son amitié, et sut devenir, non plus lamie de Claire, qu'elle laissait dans une dédaigneuse indifférence, parfois émaillée d'épi grammes, mais l'amie du mari.

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