‹ L'amie de Noël Trémont, romanChapitre 3 sur 5 · NOEL · texte numérisé non relu

NOEL

Dès le lendemain, Trémont demandait un congé à l'Assemblée et, après avoir prévenu les Le Faucheux par un mol, il prenait le soir même la route de Juvigny.

Pendant ce temps, à Juvigny, la vie de tous les jours continuait son tran-tran uniforme et monotone. Dans le magasin de « Modes et confections » de M"'^ Saintot, on s'éveillait dès le matin, au moment oii les laitières de Véel, débouchant de la place de la Couronne avec leurs canes de ferblanc pleines de lait, sonnaient aux portes de leurs clientes de la rue du Bourg.

Les deux sœurs préparaient le déjeuner, aéraient l'atelier, puis à la cloche de 8 heures, ouvrières et apprenties arrivaient à la file. Elles s'installaient bruyamment, se mettaient lentement à la besogne en se communiquant à mi-voix les menus commérages récoltés en ville. Nanine Saintot, ayant terminé sa toilette matinale, apparaissait dans l'atelier et un silence relatif succédait au bourdonnement des bavardages. La patronne distribuait les tâches journalières. Encore qu'on fût dans la morte-saison, la maison était si bien achalandée que le travail n'y chômait jamais et que Nanine elle-même était

obligée parfois de lirer Taiguille en compagnie de ses ouvrières.

Pourtant, depuis quelques semaines, son habituelle activité se ralentissait. Les chaleurs de la fin de l'été l'éprouvaient; elle perdait de sa vivacité et de son entrain. Sa démarche s'était alourdie, son cœur battait, et elle s'essoufflait très vite. Ces légers malaises, néanmoins, n'altéraient pas sa bonne mine : ses yeux conservaientleur lumineux éclat, ses joues pleines et rondes gardaient leurs mignonnes fossettes, et ses lèvres, que Noël Trémont comparait à des œillets rouges, avaient toujours leur fraîcheur fleurie. Même il semblait qu'elle eût pris un peu plus d'embonpoint. En la regardant s'habiller un matin. Rose s'était écriée :

— Vraiment, Nanine, on dirait que tu engraisses !

Cette réflexion ayant paru inquiéter M"'' Saintot aînée, la petite sœur s'était hâtée d'ajouter : « Ne le regrette pas, je t'assure que cela te va très bien ! » Et de fait, ce développement du buste et des hanches donnait à Nanine je ne sais quoi de plus savoureux et de plus appétissant. Le charme de sa personne demeurait entier; seulement son ordinaire bonne humeur, cette gaieté communicative qu'elle répandait autour d'elle, s'était depuis quelques jours teintée de mélancolie. Elle ne riait plus aussi volontiers qu'autrefois; à certaines heures, on la surprenait pensive, le front barré d'un pli soucieux. Les ou-

vrières s'étonnaient de la voir si rêveuse, etNanine, devinant tout à coup ces yeux curieux braqués sur elle, secouait brusquement la tète pour se débarrasser de pensées trop absorbantes, comme on chasse des mouches importunes...

Un après-midi de septembre, tandis que l'alelier bourdonnait autour d'elle, Nanine s'était laissée aller à cette songerie envahissante, quand elle en fut tirée en sursaut par le tintement de la, sonnette du magasin.

— Mademoiselle Saintot, cria la voix bien connue du facteur, une lettre pour vous I

La jeune femme se hâta de passer dans la pièce voisine, prit la lettre et reconnut l'écriture de Noël sur la suscription. Le sang lui afllua aux joues et, toute palpitante, elle s'appuya contre un meuble en attendant que l'homme de la poste eût gagné la rue. Alors, elle enfonça la lettre dans sa poche et rentra dans l'atelier.

L'enveloppe lui brûlait les doigts et elle avait hâte de la décacheter; mais elle voulait lire à son aise la missive de Noël, sans être gênée par des yeux inquisiteurs. Pendant quelque temps, elle se contraignit et, affectant l'indifférence, acheva distraitement le travail qu'elle avait commencé. Enfin, n'y tenant plus, elle se leva :

— Héloïse, dit-elle à la première de ses ouvrières, j'ai la migraine et je me sens mal en train... Vous aurez loblii^eance de recevoir les clientes au maga-

sin... Je vais remonter dans ma chambre et m'étendre sur mon lit...

— Ma grande, demanda Rose inquiète, veux-tu que je monte avec toi et que je te prépare une infusion de feuilles d'oranger?

— Non, reste avec ces demoiselles, tu sais bien qu'en pareil cas le repos est mon seul remède... Je l'appellerai si j'ai besoin de toi...

Elle gravit lentement l'escalier en colimaçon qui, de l'arrière-boutique, conduisait au premier étage, gagna sa chambre et s'y enferma.

La pièce, qui prenait jour sur le canal, était assez spacieuse, sobrement meublée, tendue de rideaux de cretonne et tapissée d'un papier gris à ramages. Nanine s'assit dans l'unique fauteuil, près de la fenêtre ouverte où le vent balançait des tiges d'œillels épanouis et où le frais clapotement du canal montait. La réverbération du soleil dans l'eau dessinait sur le mur de blonds reflets moirés qui y dansaient fantastiquement, et la jeune femme était si émue, en dépliant la lettre de son ami, que les lignes dansaient devant ses yeux d'une façon aussi capricieuse que les moires blondes sur le papier de tapisserie.

Elle parvint pourtant à la lire tout d'une traite ; après l'avoir dévorée, elle la relut plus posément et un frisson lui parcourut le corps. La lettre était imprégnée de tendresse, elle contenait à la fin la nouvelle inespérée de l'arrivée prochaine de Trémont, et malgré tout, une angoisse étreignait le cœur de

Nanine, tandis que ses yeux s'emplissaient de larmes. Il se dégageait de ce billet si court une mystérieuse tristesse; on y pressentait comme une menace d'orage. D'où venaient ces souffrances dont Noël se plaignait et qu'il ne pouvait pas expliquer par écrit? Quels étaient ces tourments qu'il tremblait de confier à son amie? En quoi consistaient ces aveux, si pénibles à formuler et qu'il préférait faire de vive voix ?...

Ces alarmantes réticences angoissaient d'autant plus fort la jeune femme qu'elle se trouvait ellemême dans un embarras analogue. Elle avait, elle aussi, un secret à apprendre à Noël et jusqu'alors elle ne s'était point décidée à le lui confesser par lettre. Mais, pour elle, ce secret n'était accompagné d'aucun sentiment pénible ; il n'éveillait aucune crainte; au contraire, il suscitait plutôt une sourde joie, presque une orgueilleuse satisfaction. Si elle avait différé de le révéler à Trémont, c'était uniquement parce qu'elle voulait attendre qu'elle lut en possession d'une complète certitude, et cette certitude était maintenant évidente.

Comme Nanine se levait nerveusement et marchait avec agitation à travers sa chambre, l'armoire à glace placée en face de la croisée refléta tout entières les lignes onduleuses de son corps, et elle s'arrêta pour se contempler dans le champ du miroir...

Oui, ainsi que l'avait remarqué Rose, elle engrais-

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sait sensiblement; la poitrine se gonflait, les hanches devenaient plus volumineuses. La taille seule gardait ses formes voluptueuses et souples. — « Cela » ne se voj'ait pas encore, mais pour Nanine le doute n'était plus possible. Elle avait des signes certains de sa grossesse, et cette grossesse datait déjà de plus de quatre mois; elle coïncidait avec les derniers soirs qui avaient précédé le départ de Trémont pour Paris.

Avant un mois « cela » serait visible et il n'y aurait plus moyen de le cacher... Chose curieuse, en un milieu aussi intolérant et peu charitable que Juvigny, cet accident survenu dans des conditions irrégulières n'avait jusque-là éveillé dans Tàme de Nanine ni remords ni anxiété. La joie de porter daiis ses flancs un enfant de Noël étoun"ait toute appréhension des embarras et des afl'ronls qu'allait lui causer ce changement d'état.

Pendant ces quatre mois, elle avait envisagé vaillammeiit les conséquences de « sa faute ». Elle se rappelait les dernières paroles de Trémont : « Si j'acquiers à Paris plus d'influence et d'autorité, je m'en servirai pour dire au monde : « Voici mon amie Nanine, que j'aime et que je veux épouser... » Elle avait condance dans son amour et ne doutait pas de son empressement à régulariser la situation, dès qu'il la connaîtrait.

Pourtant, à cette heure, après avoir relu la lettre découragée et tourmentée de son ami, une terreur

envahissait pour la première fois le cœur de M"''Saintot. Entre les lignes de ce billet, à travers les protestations de tendresse qu'il contenait, elle voyait poindre la menace de quelque malheur. De quelle nature pouvaient être ces misères dont il voulait lui faire le récit et pour lesquelles il sollicitait son indulgence? Pourquoi lui écrivait-il que Paris était funeste aux gens de province? Aurait-il subi là-bas quelque influence néfaste? Son amour s'y serait-il amoindri; son cœur s'y serait-il gâté?... Elle n'y voulait pas croire.

S'il eût été infidèle, il n'aurait pas pu tracer les lignes si tendres qui terminaient sa lettre. Il n'aurait pas osé appeler encore Nanine « son uniqueamour, son unique tendresse!... » Elle n'avait pas le droit de le soupçonner témérairement et elle devait attendre avec patience ce loyal aveu qu'il devait lui faire de vive voix. D'ailleurs, l'attente, maintenant, ne serait plus longue. D'après sa lettre, Noël était parti la veille au soir et l'heure approchait où la diligence de Paris arrivait à Juvigny.

Dès demain, le facteur apporterait un mot fixant la date du rendez-vous à la Percherie... Oh! cette réunion tant souhaitée, cette joie de se revoir tous deux dans leur retraite silencieuse et d'y échanger leurs confidences et leurs caresses, comme Nanine sentait sa poitrine se gonfler en y songeant, et comme, malgré ses raisonnements, malgré ses exhortations à la patience, elle eût voulu brusquer la

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marche du temps, précipiter les heures les unes sur les autres ainsi que des capucins de cartes !

Elle était revenue s'accouder à la croisée. La tête penchée au milieu des gerbes d'œillets, et prêtait l'oreille, espérant entendre au loin, dans la direction du faubourg de Véel, le cor du postillon et le galop des chevaux ; elle maudissait l'eau du canal, qui se répandait tumultueusement hors du déversoir, et dont le bouillonnement sonore empêchait de percevoir les bruits de la route lointaine...

La diligence dont Nanine épiait le passage avait quitté depuis longtemps déjà le relais de Saint-Dizier; elle roulait sur le plateau de Brillon, dans un nuage de poussière, éclairé par les rayons obliques du soleil couchant. Quand elle eut dépassé le village de Combles, Noël Trémont, enfoncé dans l'une des encoignures du coupé, aperçut soudain ce carrefour du Poteau, où quelques mois auparavant ses compatriotes lui avaient fait une dernière ovation et où il avait échangé un dernier regard avec son amie. Son cœur se crispa... Hélas! dans un si court espace, que de changements s'étaient opérés I

Ces mêmes lisières de bois dont la jeune verdure avait salué sa victoire, voyaient maintenant le triomphateur d'avril revenir amoindri et désenchanté. Tandis que la voiture dévalait entre les talus, Noël contemplait tristement le paysage dont les lignes familières se noyaient dans la brume du soir : — les vignobles revêtaient le coteau de leurs pampres

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déjà rougis, les vergers étageaient au-dessus de la roule leurs arbres fruitiers à demi effeuillés et leurs maisonnettes drapées de vignes vierges ; à l'horizon, les toits aigus de la ville haute fumaient dans le crépuscule.

Que de fois, au retour de la chasse, ses yeux s'étaient reposés avec une joie tranquille sur cette pittoresque entrée du faubourg! mais, ce soir, un sentiment de terreur l'angoissait à mesure qu'il constatait la marche accélérée de la diligence. Il eût voulu ralentir le trot des chevaux, s'arrêter indéfiniment au seuil de cette ville où il n'apportait que des déceptions et des douleurs.

Il lui fallut descendre pourtant devant l'hôtel en rumeur et gagner la rue des Pressoirs, en compagnie d'un facteur chargé de son bagage. L'homme le précédait, maussade, pliant le dos sous le poids de la valise ; et il semblait à Noël voir marcher devant lui le vivant symbole de toutle mal qu'il allait causer.

]\jme Edmond Trémont, prévenue dès la veille, attendait son fils dans la salle à manger, oîi elle avait préparé un friand souper de gibier, de poisson et de fruits. Au tintement de la sonnette, elle apparut au seuil du vestibule et reçut Noël dans ses bras. Après une muette et longue étreinte, elle le fît asseoir à sa place accoutumée, s'attabla en face de lui et ne voulut rien entendre avant qu'il se fût rafraîchi et restauré. Tandis que Trémont mangeait

sans entrain, la vieille dame le dévisageait attentivement et constatait avec ennui qu'il avait le teint brouillé, les traits fatigués, le front chagrin.

— L'air de Paris ne te réussit pas, mon fi, observat-elle, et tu n'as pas trop bonne mine... Faites-vous au moins, là-bas, de bonne besogne ?

— Nous travaillons de notre mieux, répondit mélancoliquement A'oël, mais nous avons passé par de cruelles épreuves.

— On en a reçu ici le contre-coup, soupira gravement la veuve du Conventiounel, et l'esprit de la population ne s'en est pas amélioré. Le parti de la réaction s'est grossi d'un tas de mécontents ; la ville est divisée en deux fractions inégales, qui luttent entre elles de violence et d'exagérations... La confiance dans l'Assemblée a diminué.

— Oui, l'horizon se rembrunit, mais je t'assure que nous valons mieux que notre réputation... Nous nous efforçons de donner au pays une constitution républicaine; quand cette besogne sera achevée, nous résignerons notre mandat et les électeurs nous jugeront...

— Je suis heureuse de t'entendre... Néanmoins vos travaux vous laissent des loisirs, puisque tu as trouvé le temps de venir à Juvigny... Ne prends pas ma réflexion en mauvaise part ; tu ne doutes pas de la joie que j'ai à te revoir... Mais je suppose qu'un motif sérieux t'a poussé à t'absenter en plein vole de la Constitution.

— En effet, répliqua Noël, après un moment de silence..., j'ai voulu, maman, vous entretenir de vive voix d'une grave détermination pour laquelle j'ai besoin de votre assentiment... Je songe à me marier.

— Enfin ! s'écria la veuve avec cependant une pointe d'inquiétude, je suis aise que tu sois devenu raisonnable et je suis persuadée d'avance que tu n'as pu faire qu'un bon choix... Quelle est la personne que tu dois épouser ?... Est-ce que je la connais?...

— Oui, maman, vous la connaissez, au moins de vue... C'est la fille de l'un de mes collègues, M"" Sabine Le Faucheux.

— Hein? s'exclama M™^ Edme Trémont, étonnée.

Elle demeura un moment pensive, la bouche serrée et le front barré d'un pli soucieux, puis elle reprit en hochant la tête :

— On la dit jolie... La familleest riche et influente... Seulement, mon ami, tu te trouveras là dans un milieu peu en harmonie avec tes goûts et tes façons de vivre... Les femmes de cette maison ont la réputation d'être frivoles et assez légères. J'aime à penser que M"*' Sabine est plus posée et n'a pas les mêmes principes que sa mère et sa grand'mère... Pourtant, à ta place, je ne serais pas tranquille,

— Depuis que j'habite Paris, repartit Trémont, j'ai beaucoup fréquenté chez les Le Faucheux, et je vous assure qu'on exagère... D'ailleurs, on n'épouse

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pas les parents, et la jeune fille est tout à fait charmante.

— Tant mieux !... Mais ne crains-tu pas que le père ne soit pour toi un embarras au point de vue politique ?... Le Faucheux est un ambitieux, je ne crois j)as à la solidité de ses convictions républicaines.

— Ses convictions !... Il n'en a pas... Jusqu'à présent il vote avec nous, c'est l'essentiel... Et puis la politique n'a rien à voir avec mon mariage.

— Ah!... Alors tu aimes la jeune fille ?

A celle question, posée nettement et les yeux dans les yeux, le député rougit et parut gêné.

— M"*^ Sabine, répondit-il évasiveuient, a tout ce qu'il faut pour être aimée et je m'efforcerai de la rendre heureuse.

M'""-' Edme Trémont semblait médiocrement rassurée. Ses prunelles d'un bleu d'acier continuaient à se fixer sur les yeux de son fils, qui s'obstinaient, eux, à fuir ce regard fouilleur.

— Ce n'est pas chose facile, murmura-t-elle, de rendre une femme heureuse... Il ne suffît pas d'être entraîné par un attrait purement sensuel ; il faut l'aimer avec son cœur, avec sa raison et avec une volonté entièrement libre.

La vieille dame hocha de nouveau la tête :

— Tu es de mon avis, n'est-ce pas ? poursuivitelle, et je suis persuadée que tu te maries avec la ferme résolution d'aimer sérieusement ta femme. Aussi je me hâte de donner mon assentiment à tes

projets... Je suis d'autant plus aise de cet événement qu'il fermera la bouche aux sottes gens qui prétendaient que tu avais ici une liaison illégitime... J'espère, ajouta-t-elle, en accentuant nettement chaque mot, qu'il n'en est rien... Tu es trop lo/al, mon fi, pour n'entrer dans le mariage que délié de tout engagement antérieur ?. . .

Noël rougit de nouveau et son embarras redoubla. Il lui semblait qu'en répondant affirmativement, il allait commettre un odieux reniement, et ce crime envers Nanine lui déchirait le cœur. Pourtant il fal- . lait satisfaire la soupçonneuse interrogation maternelle :

— Rassurez-vous, ma mère, déclara-t-il, j'envisage comme vous les obligations du mariage. Le jour où j'épouserai M"'' Le Faucheux, je le ferai avec le cœur absolument libre.

M'"'' Edme Trémont comprit à demi-mot et n'insista pas.

— C'est bien, dit-elle, ta parole d'honnête homme me suffit.

Un peu avant midi, Nanine avait reçu un billet de Noi'l, lui assignant un rendez vous pour le soir même, à la Percherie. On était à la veille de la petite Notre- Dame, qui tombe le 8 septembre, mais qu'on célèbre seulement le dimanche d'après, en même temps que la fête de Combles, où toute la jeunesse de Juvigny va danser. Nanine profita de cette coïncidence pour envoyer dès l'après-midi sa sœur chez une cousine de Combles, oîi Rose était invitée à passer les deux jours de fête. Elle donna campo à ses ouvrières à six heures, soupa sommairement et, à la brune, gagna par des rues détournées la promenade des Saules qui conduisait à Savonnières.

Le tenips était d'une humide douceur. Des berges de la rivière et de celles du canal, qui longent parallèlement la promenade, des buées grises montaient et ajoutaient encore à l'obscurité du chemin, en cette saison où la nuit vient vile. Enveloppée dans sa cape et ayant noué simplement un fanchon de dentelle sur sa tète nue, Nanine cheminait légèrement sous la voûte noire des érables entre-croisés. Un par-

fum de coings mûrissants s'exhalait des vergers et se mêlait à l'odeur plus acre des feuilles déjà jaunissantes. Cela donnait une précoce impression d'automne qui imbibait de mélancolie le cœur ému de M"'' Saintot. Elle pensait aux instants très proches de sa réunion avec Noël, à la situation d'esprit dans laquelle elle retrouverait son ami, aux explications qu'ils devaient échanger l'un et l'autre, et avec son glouglou mélodieux comme une flûte invisible, l'eau courante du canal berçait sa méditation.

Elle songeait d'avance à la façon dont elle s'y prendrait pour annoncer sa grossesse et pour motiver le silence qu'elle avait gardé jusqu'à présent... D'abord elle se tiendrait debout devantNoël en pleine lumière et lui demanderait s'il la trouvait changée. Mais probablement il ne s'apercevrait de rien, les hommes n'étant guère perspicaces en pareille matière. Alors, elle le ferait asseoir près d'elle et, serrée tout contre lui, le bras sur ses épaules, elle lui chuchoterait tendrement dans l'oreille l'aveu de sa future maternité.

Elle lui dirait qu'elle avait d'abord eu de simples soupçons et qu'elle n'avait rien voulu lui annoncer avant de posséder une entière certitude, mais que maintenant elle ne pouvait plus douter de son état et qu'elle attendait avec une joyeuse sérénité la venue de « leur » enfant... Seulement lui, Noël, accueillerait-il avec la même joie la nouvelle de sa paternité? Il parlait dans sa lettre de mystérieuses

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souffrances qui l'avaient assailli récemment ; cette peine dont il se plaignait n'influerait-elle pas sur ses dispositions d'esprit?... Et si, par impossible, au lieu d'être aussi heureux que son amie, Trémont paraissait troublé, ennuyé, alarmé, comment supporteraitelle un si cruel désappointement ?

Elle était trop fiére pour solliciter une réparation qui la sauverait aux yeux du monde. L'offre de tout régulariser par un mariage ne pouvait venir que d'un élan spontané du cœur. Cependant si Noël reculait devant une mésalliance, si l'idée de la réparation ne se présentait pas immédiatement à son esprit?... Alors c'était pour Nanine un désastre. C'étaient sa vie gâtée, son amour perdu, sa sécurité et son gagne-pain compromis, sa conduite livrée aux mépris et aux commentaires injurieux d'une ville malveillante.

La possibilité d'un pareil dénouement glaçait soudain le sang de Nanine, engourdissait tous ses membres et ralentissait son pas. Elle s'arrêtait songeuse devant le domaine de Salvanges, dont un bras de rOrnainbaignaitlahaiedeses eaux tumultueuses.. Ce coin de la promenade, tant de fois exploré, évoquait pour la jeune femme de lointains souvenirs familiers, dont la quiétude contrastait avec ses angoisses actuelles. Que de fois, lorsqu'elle était enfant, elle avait longé curieusement les vertes lisières qui masquaient l'intérieur de la propriété!

Que de fois elle avait contemplé à travers la clôture-

les allées tournantes, les vieux bancs moussus, les dessous de bois où bleuissaient des pervenches, où poussaient des morilles au printemps.

... Tous ses désirs d'alors se bornaient à obtenir l'accès de ce jardin fermé, à pénétrer dans cet enclos défendu, à y récolter tout à son aise des fleurs et des champignons... Elle ne savait rien des tourments de la vie ; elle ignorait l'amour et ses orageuses délices ; son cœur dormait chastement comme les pervenches dans le bouton non encore épanoui... Et Nanine se reprenait un instant à regretter les calmes joies négatives de ces jours d'enfance...

Dans l'air brumeux de septembre, parmi les saules dont les petites feuilles bleuâtres se détachaient déjà et tournoyaient avec un bruissement menu, elle entendit la cloche de Savonnières qui sonnait pour le Salut et, par un brusque revirement, elle eut honte de ses suppositions ; elle se reprocha d'avoir douté un moment de la loyauté et de la tendresse de Trémout. En le soupçonnant d'égoïsme, en regrettant de s'être donnée à lui, elle était ingrate envers son ami et ingrate envers l'amour. Ne devait-elle pas à Noël les joies les plus intenses, les voluptés les plus exquises ?... N'avait-il pas défendu ses intérêts, réchauffé et embelli sa vie, agrandi son esprit?... Et l'homme à qui elle devait les plus rares jouissances, l'homme qui avait fleuri sa jeunesse, pouvait-il être capable des pensées basses et des lâchetés du vulgaire ?

Elle se remit en marche et franchit rapidement l'intervalle qui la séparait encore des premières maisons de Savonnières. Bientôt sur le ciel qui s'étoilait, elle vit se profiler les toitures de la Percherie. Le bas du logis, noyé dans l'ombre plus dense des arbres, était à peine distinct, mais le premier étage accusait nettement ses angles dans la brume ; au tournant de la route, Nanine aperçut une fenêtre éclairée et, dans cette baie lumineuse, une silhouette masculine qui se penchait. En même temps, une voix connue, une voix tremblante d'émotion murmura tendrement :

— Nanine !

Non, l'homme qui attendait si anxieusement dans la nuit, l'homme qui savait mettre dans un seul mot de si chaudes, de si amoureuses intonations, n'était ni un égoïste, ni un oublieux. Et M'"= Saintot, le cœur palpitant, l'âme réconfortée, s'élança vers la porte entrebâillée, la poussa vivement et tomba dans les bras de ïrémont, qui la couvrait de baisers silencieux, en l'entrainant vers l'escalier.

Quand ils eurent gravi les marches et que la porte du cabinet de travail fut refermée, Nanine s'arrêta pour reprendre haleine.

— Ah! m'n'ami chéri, dit-elle, laisse-moi souffler... Moi qui étais si légère, je ne puis monter maintenant sans avoir des palpitations...

Puis, prenant son grand courage et, résolue à ne

pas attendre davantage pour apprendre à son ami la grande nouvelle, elle poursuivit :

— Je ne me reconnais plus... Regarde-moi bien... Ne me trouves-tu pas changée ?

Noël souleva la lampe et un jet de lumière éclaira de haut en bas la jeune femme qui se tenait debout au milieu de la pièce. Elle avait laissé tomber sa cape, enlevé sa fanchon et elle était adorable ainsi, en pleine clarté blonde, les yeux brillants, les joues rosées, les narines frémissantes, la bouche un peu entr'ouverte par l'essoufflement. Son cou ferme et pur se dégageait délicatement de l'échancrure d'une ample collerette tombant sur les épaules. Sous cette molle guimpe, les rondeurs de sa poitrine, se haussaient, s'abaissaient comme une onde amoureusement émue. Elle plongeait ses mains dans les poches de son tablier de soie et hors de la manche courte, ses bras nus montraient la grâce de leurs contours impeccables, leur chair satinée, ayant la pulpeuse blancheur d'une fleur de magnolia. Sa beauté savoureuse évoquait l'image d'une nature harmonieuse et féconde ; elle faisait penser à l'éclat des jours d'été, à l'ondulation des blés mûrissants, à la saine rougeur des cerises, au glorieux épanouissement des sainfoins et des prés en fleurs.

— Je te trouve plus charmante et plus belle que jamais, soupira Trémont en posant la lampe sur la table, et le spectacle de cette beauté accomplie redouble mes remords, mes regrets et ma peine...

Lui aussi s'était décidé à ouvrir son cœur et à commencer sur-Ie-ciiamp sa douloureuse confession.

En entendant ces premiers mots qui s'exhalaient comme un appel à la pitié, Nanine tressaillit tout entière; elle s'élança vers Trémont et l'entoura de ses bras :

— Tu souffres, mon chéri, murmura-t-elle, on t'a fait de la peine... Dis-moi vite ce qui est arrivé !

Noël l'attira vers lui et l'étreignit passionnément.

— Oui, répondit-il, serre-moi dans tes bras, embrasse-moi comme autrefois... Quand tu sauras ce qui m'arrive, tu t'éloigneras avec colère et tu n'auras plus pour moi que du mépris.

Avec une brusque vivacité, la jeune femme jeta ses mains tremblantes sur les épaules du député :

— Pour )3ieu ! balbutia-t-elle, parle, qu'y a-t-il ?

— Il y a que le séjour de Paris nous a été fatal et m'a rendu indigne de toi... Ecoute, conlinua-t-il en l'emmenant dans le large fauteuil où ils avaient coutume de s'asseoir, je ne suis venu ici que pour tout te confesser de vive voix : je jugeais cruel de ne l'instruire que par une lettre et je voulais te faire moi-même l'aveu de mes fautes... Je t'ai écrit que Paris était mauvais pour nous autres provinciaux, c'est la vérité... Là-bas, les idées se faussent elles cœurs se corrompent avec une étrange facilité. On s'y moque de nos convictions trop arrêtées et on y traite de préjugé notre attachement à des principes que nous croyions indiscutables et absolus. Il règne

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dans les mœurs un laisser-aller el une tolérance en matière de fidélité qui finissent par troubler les volontés et pervertir les caractères...

Elle le regardait droit dans les yeux et tout d'un coup, après un soupir de soulagement, elle se mita rire :

— Si je comprends bien ce que parler veut dire, ces phrases entortillées signifient que tu as succombé à la tentation et que tu ne m'as pas été fidèle.

— Oui, avoua-t-il en détournant la tête.

— Tu as eu un caprice pour une jolie fille, et tu les payé cette fantaisie ? Eh ! m'n'ami, assurément j'aurais préféré que tu me gardes ton corps en même temps que ton cœur!.., Mais je sais combien la chair est faible — celle des hommes surtout — et je n'ai pas la naïveté de croire que tu es resté un ange pendant quatre mois... Je ne suis pas déraisonnable au point de te tenir rigueur pour une passade et lu n'es pas assez enfant pour croire que je ne te pardonnerai pas une peccadille...

— Ah! murmura-t-il tristement, il ne s'agit pas seulement de l'égoïste satisfaction d'un caprice... Cette peccadille, comme tu l'appelles, a eu des conséquences plus fâcheuses...

Nanine était devenue très pâle en s'apercevant de l'expression navrée qu'avaient prise les traits de Trémont.

— Noël, supplia-t-elle, en lui saisissant les mains,

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ne me fais pas mourir à petit feu... Je t'en prie, si tu as une mauvaise nouvelle à m'apprendre, dis-lamoi tout de suite, sans me torturer davantage î

Il baissa la tête et appuya ses lèvres sur le bras de son amie :

— Ma pauvre enfant, commença-t-il d'une voix altérée, cette infidélité commise dans un moment d'aberration, je l'ai détestée sur-le-champ et elle n'a pas eu de lendemain... Seulement elle a misérablement influé sur moi... Elle y a éveillé des désirs de dissipation que je ne connaissais pas, elle m'a donné l'horreur de la solitude, elle m'a poussé chaque soir vers des réunions mondaines pour lesquelles je n'avais eu jusque-là qu'une instinctive répugnance; elle a fait de moi un coureur de salons, un assidu de ces sociétés féminines oîi l'on remplace la conversation par de frivoles babillages et l'amour par de la galanterie. J'en ai été sévèrement puni : là où d'autres ne voyaient qu'un jeu, j'ai été pris au piège, et je me suis trouvé, malgré moi, engagé dans des liens que je ne puis rompre sans endommager ma réputation d'honnête homme...

Il sentit les mains subitement glacées de Nanine quitter lentement les siennes :

— Si j"ai bien compris, bégaya la jeune femme, vous allez vous marier'?...

— Hélas !

— Celle que vous devez épouser est une jeune fille de votre monde ?

— Oui...

Et, nerveusement, par saccades, la voix sourde, la lèvre crispée, il conta son aventure avec les Le Faucheux, les coquetteries de Sabine, l'intervention imprévue du père et la façon dont la fille l'avait presque forcé à une demande en mariage...

— Je ne l'aime pas, ajouta-t-il en terminant, mais les choses ont si singulièrement tourné que j'ai compromis cette jeune fille, du moins en apparence^ et que je suis obligé d'honneur à l'épouser...

— Oui, interiompit amèrement Nanine, pour vous autres il y a un point d'honneur, selon que les filles compromises sont du monde ou n'en sont point!

Elle s'était levée; ses yeux «i claii-s devenaient noirs comme un ciel d'orage ; ses lèvres frémissaient, son cœur se gonflait douloureusement : il lui semblait qu'il allait éclater comme un fruit trop mûr. Mais son orgueil fut plus fort que sa douleur. Elle renfonça dans sa gorge les récriminations et les aveux prêts à jaillir... A quoi bon parler maintenant de celte grossesse qu'elle avait jusqu'alors cachée à Noël?... Elle aurait l'air de chercher à exercer une pression sur lui, et sa dignité se révoltait à l'idée d'être soupçonnée d'un répugnant calcul... Non, elle se tairait, il ne saurait rien...

En la voyant se lever, Trémont s'était élancé vers elle :

— Nanine, murmura-t-il, pardonne-moi... Je suis si malheureux !...

— Pourquoi vous en voudrais-je? répliqua-t-elle. je ne me faisais pas d'illusions... Ne vous ai-je pas dit souvent que je n'avais pas la prétention de vous garder toujours?... Seulement... seulement, je ne croyais pas que cela arriverait si vite!

En dépit de sa volonté, un sanglot se nouait dans sa gorge ; elle ramassa sa cape, s'en enveloppa, et se ressaisissant par un violent efl'ort:

— Ne craignez rien, ajouta-t-elle, vous êtes libre et je ne serai jamais un obstacle à votre mariage. ..

— Ma chérie, implora Noël en lui prenant les mains, ne me quitte pas ainsi... Je t'aime toujours, je n'aime que toi... Laisse-moi te serrer contre mon cœur, ne me refuse pas un dernier baiser !

Elle le repoussa fièrement.

— C'est fini, déclara-t-elle, aviez-vous espéré que je consentir ais à rester votre maîtresse après que vous seriez marié ?... Je ne suis qu'une ouvrière, mais j'ai mon amour-propre tout comme les femmes de votre monde. Je n'admets pas le partage et ma devise est: tout ou rien...

Impétueusement, elle ouvrit la porte, la referma sur elle et s'enfuit.

— Nanine, s'écria Trémont en se précipitant dans l'escalier, Nanine, reviens, nous ne nous quitterons plus!...

Mais elle ne l'entendait pas, elle était déjà loin... Ne contenant plus son chagrin, elle courait en san-

glotant dans la nuit noire, sur la route où les vergers répandaient leurs parfums d'automne, et où ,- l'eau du canal, entre les racines des saules, coulait avec un susurrement triste comme un adieu...

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