‹ L'amiral Baudin; with mapsChapitre 9 sur 32 · I. \ FUKGATK « LA S K M I I,L A \T K · texte numérisé non relu

I. \ FUKGATK « LA S K M I I,L A \T K

OU (le nous, cWc adjujjcrait Tempire de ia mer. Les nouveaux mats de la Sémillantes^ trouvèrent, par malheur, de mauvaise qualité. Le capitaine Motard en alla chercher de meilleurs aux îles Nicobar, dans Texcellent port de Nausoury *. La forêt descendait jusqu'à la plage; il fut facile d'y couper des mâts et des vergues. La frégate pouvait désormais affronter les tempêtes. Elle se porta, sans perdre un instant, à la hauteur de la pointe d'Achem, une des extrémités de la grande île de Sumatra, et s'établit en croisière à l'entrée du détroit de Malacca. La Sémillante se postait ainsi sur le passage de tout le commerce de l'Inde et de l'Europe avec la Chine.

« 11 y avait déjà trois semaines, écrit l'amiral Baudin, que nous tenions cette croisière, malgré le vent toujours grand frais, des pluies torrentielles et une très-grosse mer, lorsque, le 20 juillet au matin, nous découvrîmes onze voiles que nous reconnûmes bientôt pour le convoi de Chine, convoi composé de dix vaisseaux de la Compagnie des Indes, naviguant sous l'escorte d'un vaisseau de ligne de soixante-quatre canons, — le Lion, comme nous

^ Voyez, à la fin du volume, la carte générale de la mer des Indes, du cap Comorin à Vocèan Pacifique.

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rapprîmes plus tard. — La disproportion des forces était grande : le capitaine Motard n'hésita pas cependant à s'approcher du convoi anglais et à essayer de l'entamer. Pendant deux jours et une nuit, nous rôdâmes autour de la proie que le ciel nous envoyait. Mais le Lion faisait bonne garde, et d'ailleurs il n'y avait pas un seul de ces vaisseaux de la Compagnie qui ne fût en réalité plus fort que nous. Insister davantage eût été perdre son temps. Nous laissâmes arriver, et nous allâmes mouiller sous l'îlot Cornicobar, où, pendant vingt-quatre heures, nous nous approvisionnâmes d'eau et de noix de coco; puis nous retournâmes croiser au sud de l'île Preparis. Là, nous prîmes d'abord VAltliea^ beau navire anglais venant du Bengale et allant en Chine. Quelques jours plus tard, nous capturâmes encore deux autres navires, VElisabetli et le Gilwellj, qui venaient également de Calcutta et allaient à Canton. Mon ami Roussin fut chargé d'amariner le Gilwell; je fus envoyé sur V Elisabeth. Tous deux, nous passâmes la nuit à bord de nos prises. Le lendemain matin, lorsque nous ralliâmes la Sémillante^ le capitaine Motard me désigna pour commander le Gilwellj, et donna V Elisabeth à un de mes camarades, l'enseigne de vaisseau Fournier.

La rcsolulion du capilaine Molard élait prise : il allait faire route pour Tiic de France et y auiener ses deux riches captures sous l'escorte de la Sémillante. En conséquence, il retira simplement de V Elisabeth et du Gilwellïcs capitaines et les officiers anglais, laissant à ces deux navires tout leur équipage, composé de Portugais et d'Indiens. Il resta sur le Gilivell quatre-vingt-trois hommes. Je n'avais, pour les contenir et les contraindre au travail, qu'un aspirant, nommé Capdeville, un quartiermaître, cinq soldats volontaires de Bourbon et mon fidèle mousse Caussade. Retenus, tantôt par les calmes, tantôt par les gros temps, nous éprouvâmes beaucoup de contrariétés pour sortir du golfe du Bengale. Les provisions manquèrent : Roussin, pendant la nuit où la direction du Gilivell lui fut confiée, s'était bien gardé d'oublier ses camarades faméliques de la Sémillante. Il avait bravement fait passer sur la frégate tout ce qui était bon à boire ou à manger. Quand je vins prendre à mon tour le commandement de cette prise, je n'y trouvai plus que du riz en assez grande quantité et un peu d'eau que nous fîmes durer une quinzaine de jours. Heureusement, au moment où notre provision était sur le point d'être complètement épui-

sée, la pluie se mit à tomber par torrents : nous pûmes remplir nos futailles vides.

(c Après bien des retards, nous gafjnâmes enfin la zone des vents alizés et nous commençâmes à faire bonne route. A environ deux cent cinquante lieues de l'île de France, la rencontre de la frégate anglaise le Pilt me contraignit à me séparer de mes deux conserves. Le Pitt était une grande frégate de cinquante-quatre bouches à feu, dont plus de la moitié appartenait au calibre de 24 : elle eût été de force à combattre deux frégates comme la nôtre, car la petite Sémillante ne portait que du 12 et n'avait que trente-deux pièces. Le Pitt possédait de plus l'avantage d'être un navire construit en bois de teck, ce qui lui donnait des flancs impénétrables à des boulets de petit calibre. Nous connaissions bien cette frégate, qui avait souvent croisé devant l'île de France. Néanmoins, le capitaine Motard ne se laissa pas intimider par la supériorité de l'ennemi. 11 montra tant d'audace et de caractère qu'il parvint à sauver ses deux prises. Pendant quatre jours, le Pitt ne cessa de lui appuyer la chasse; il ne s'en émut pas et prit V Elisabeth à la remorque presque sous le canon de l'ennemi. Pour moi, dès les premiers jours, j'avais mis le Gilwell

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à Pabri en tcnaiil une roule qui m'eloijfnait de Vlilisaheth et de la Sémillanle. Bien m'en prit, car si j'eusse continué à naviguer de compagnie avec ces deux bâtiments, j'aurais élé infailliblenicnt sacrifié. La marcbe du Gilwell était inférieure à celle de Y Elisabeth, et VElhahelh ne fut sauvée que par la résolution énergique du capitaine Molard.

ce Ce fut deux mois seulement après notre arrivée à Tîle de France que le Gilicell put êlre déchargé et remis en douane. L'opération ne me parut pas conduite avec toute la loyauté désirable : elle me valut une querelle et une demande de réparation par les armes. Je tairai naturellement le nom de mon adversaire. Nous nous battîmes au pistolet dans un lieu appelé le Champ de l'or : mes témoins étaient Roussin et le capitaine d'artillerie Mourgues. Je fus blessé à la tête. Merle, un de mes amis, qui s'était tenu à quelque distance du théâtre du combat, me fit rapporter en ville dans un palanquin et m'installa chez lui, dans sa propre chambre. L(î 15 février 1808, la Sémillante partit pour une nouvelle croisière : je m'embarquai, très-souffrant encore. et Le 15 mars, un peu avant le jour, nous trouvant dans le voisinage de Ceylan, nous prîmes le navire anglais la Cecilia, capitaine Skeene. Ce

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navire venait du fjolfe Persique : il fut expédié aussitôt pour l'île de France sous le commandement de Rabaudy, qui était alors un très-médiocre aspirant et n'annonçait pas devoir être ce qu'il est devenu depuis, un de nos meilleurs capitaines de vaisseau. Dans la soirée du même jour, nous engageâmes un combat avec la Terpsichore, commandée par le capitaine Montagne. Après une heure de combat vergue à vergue, le feu de l'ennemi était presque éteint : il ne tirait plus que quelques coups de canon d'intervalle en intervalle et ne pouvait évidemment tenir longtemps, lorsque le capitaine Motard fut blessé à la tête et à l'épaule. Le second de la frégate prit le commandement. J'étais occupé à faire pointer une de nos deux pièces du gaillard d'avant : la frégate anglaise, qui, en ce moment, manœuvrait pour s'éloigner, nous envoya au hasard trois coups de canon; le dernier de ces trois coups, tirés à boulet perdu, m'emporta le bras droit et me laboura le ventre. Je tombai, à genoux d'abord, puis la tête en avant, sur le pont. Pendant quelques secondes, je perdis connaissance. On me porta au poste des blessés : je tenais de ma main gauche mon bras droit, qui pendait encore à quelques lambeaux de chair. Mon ventre était brûlé

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et entièrement noir, comme si l'on y eut a|)i)li(jué un fer chand. Je souffrais des douleurs atroces. Le chirurgien-major, — il se nommait Marquet, — ne jugea pas à propos de m'amputer pendant la nuit. Il avait, d'ailleurs, assez d'occupation avec une trentaine d'autres blessés. Vers dix heures du matin, on m'enleva de dessus mon matelas et on m'assit sur une chaise, au-dessous de la grande écoutille. Avant de commencer l'opération, le docteur Marquet me dit : <c Baudin, je crois devoir vous laisser le moignon le plus long possible : vous soutiendrez ainsi plus commodément votre manche d'habit. — Docteur, lui répondis-je, prenez garde! je crains que l'os ne soit éclaté très-haut : si vous coupiez au-dessous de la fissure, il faudrait recommencer l'opération. Tâchons, je vous prie, de ne pas nous y prendre à deux fois. — Soyez tranquille! 5) répliqua Marquet. Et, sur-le-champ, il mit en action ses bistouris, ayant soin de couper la peau plus longue que les muscles, les muscles plus longs que l'os. A peine eut-il attaqué l'os qu'il le trouva éclaté : la scie s'arrêta. Le pauvre docteur pâlit. Néanmoins, il continua l'opération, n'osant pas la recommencer à cause de la plaie du côté, qu'il considérait comme mortelle.

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« Quand tout fut lerminé, on me plaça sur un cadre de malade dans le faux pont. L'air y était affreusement chaud et fétide. La femme du capitaine Skeene, notre prisonnier de la veille, vint s'asseoir h mon chevet et se mit à m'éventer, à m'asperger le visage avec du vinaigre pour m'empêcher de tomber en défaillance. Elle reconnaissait ainsi quelques bons procédés que j'avais eus pour elle et pour son mari, quand je les vis arriver, fort effrayés, à bord de la frégate. Cette digne femme passa trois jours et trois nuits près de moi, sans prendre un instant de repos. C'est bien certainement à ses soins que je dois la conservation de mon existence. J'éprouvais un accablement extrême : mes intestins commençaient à s'enflammer; de temps en temps, j'étais en proie à des nausées presque insurmontables. Or, je savais que, dans les grandes blessures du tronc, le vomissement est mortel : que de fois j'ai rassemblé mes forces et ravalé en quelque sorte mon âme près de m'échapper! La perte de mon bras fut, en cette circonstance, un bonheur. Si je n'avais eu que la plaie du ventre, j'étais un homme mort : l'hémorragie considérable, qui eut lieu entre le moment où je perdis mon bras et celui de l'amputation, empêcha l'in-

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