‹ L'amiral Coligny: étude historiqueChapitre 11 sur 20 · CHAPITRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIEME

Mars IS63 - Septembre ISCS.

Bnti«ipriaeH inarltlmeB. — IiaBdomBlire , Blbkad , llon- Ine. — 1/Amlral dan* >• maison de ChfttllloB. — VoTB|;e de l'Amiral à Paris, JutIsf ISflS. — £■trcTiie de MaaIinH.

« Cependant que je suis en ma maison, disait » un jour l'Amiral, je regarde à trouver nouveaux » moyens par lesquels Ion pourra traffiquer et faire » son proffîct aux pays eslranges, et... j'espère en » peu de temps faire en sorte que nous ferons le B plus beau traûcq qui soit en chrestlenté... ce que » j'en fay... pour le service du roy et l'acquit de » ma charge (1). >

Ce fut là en effet son principal souci surtout après la paix d'Amboise. Toutefois, pendant l'année lâ63, il n'eut guère le loisir de s'occuper de la marine et des colonies. Une pouvait rien faire de considérable sans l'assentiment et l'appui de la cour, et la cour avait d'autres préoccupations. Les reîtres, qui goû-

(I) Pièces sar rsut. de France, t. VIII. Année iS6S- Dlxovrt du voyage fait par l'Amiral à Paris aamoli de janvier dernier.

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talent fort le séjour de France, faisaient mille difficultés pour vider le royaume , ne trouvant jamais suffisantes les garanties offertes pour leur payement. Coligoy ne laissait pas de s'en étonner , de s'en plaindre au prince de Porcien (1) qui avait charge de régler toute celte affaire, et qui le pouvait mieux que personne, étant, en sa qualité de grand chasseur et bon convive, fort apprécié de la plupart des princes allemands (2).

D'un autre côté, les réclamations passionnées des Guises contre le prétendu complice de Poltrot ne cessaient d'agiter l'opinion publique. La coup, à bout d'expédients, ne savait à quelle juridiction confier le procès, les Châtillons récusant le parlement, les Guises le grand conseil. Enfm, le 5 janvier 1 564, un arrêt du roi retirant à soi l'affaire avec surséance de trois ans (3), l'Amiral use immédiatement du répit forcé que lui laisse la haine de ses adversaires pour obtenir Tautorisatlon de reprendre, cette fois d'une façon complète et sérieuse, l'œuvre de la colonisation floridlenne.

Jean Ribaud s'était contenté d'explorer la côte depuis le cap Français jusqu'à la rivière Basse, et il était revenu en France le 20 juillet 1562. Les

(1) Coligny à Porcien, 8 mai IS63. B. N. Mss. f. f. 3194, f. 8.

(2) Nombreuses leltrestrëa-alTeclueusea de princes ailemands à Porcien. B. N. Mss. f. r. 3196, l. 33, 44, 45, fi6, 68.

(3) Toutes les pièces du procès, de 1562 à IS72,ODtétérecudllie3par H. L. Paris el insérée» dans le Ccainethislorijve, t. lU, 1" partie.

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quelques hommes laissés par lui pour construire et garder le fort Cbarles n^avaient pas tardé à le suivre. Suq>ris en mer par* un calme plat qui épuisa vite leurs minces provisions, ils furent recueillis à moitié morts de faim par une barque anglaise qui les déposa en Angleterre (I). Elisabeth tint à les voir; il est probable qu^elIe songeait dès lors à occuper elle aussi la Floride ; il était urgent de la prévenir.

L'idée de jouer ce tour à sa bonne cousine Elisabeth ne contribua peut-être pas médiocrement à décider Catherine. Elle se contenta de bien recommander qu'on ne donnât aucun grief aux Espagnols. Quant à Cbarles IX , jeune et glorieux comme il était , il ne dut pas être difficile de l'entraîner. Pouvait -on laisser à d'autres ce fort lointain qui portait son nom^ ce nouveau royaume qu'il possédait au-delà de l'Atlantique et dont toutes les rivières avaient déjà reçu les noms des fleuves de France !

Ce fut un des compagnons de Ribaud, le Poitevin Laudonnière, qui fut chargé de préparer l'expédition nouvelle. Ritaud était sans doute encore en Angleterre, où il s"élait réfugié pendant la guerre civile, vers la fin de i562 (2). L'Amiral recommande à Laudonnièrede ne choisir que des hommes honnêtes et craignant Dieu^ et en même temps des artisans

(1) Le8e«ri»ot, p. t9-eo.

(2) DeTliov, t, Il,p. aoi.

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habiles en tous métiers (I). Un dessinateur, Jacques Le Moyne dit de Morgues, chargé de dresser la carte du pays, était attaché à l'expédition. On voit qu'elle était sérieuse. Les équipages se complètent vite; mais, chose étrange, bien que tous les hommes soient huguenots, aucun ministre ne les accompagne. Ce sera même plus tard un des griefs contre I^udonnière , et quelques-uns de ses compagnons lui reprocheront de n'avoir pas suivi sur ce point les instructions de l'Amiral (2).

Le reproche ne saurait être fondé. I^udoonière n'eût pas osé désobéir s'il eût reçu des ordres formels à cet égard. Il est donc présumable que si l'Amiral n'avait requis le concours d'aucun ministre, c'est que, dans l'intérêt même de l'expédition, il voulait lui conserver un caractère éminemment français; ce n'est plus une affaire de secte ou de parti, mais une entreprise nationale.

L'Amiral semble même craindre que son patronage exclusif ne nuise au succès ; et avec une modestie touchante, un désintéressement rare, il prie Laudonnière d'écrire ce qu'il aura vu, non à lui, mais aux seigneurs du conseil, « à cette un » qu'étant émus par ce moyen, ils moyennassent » envers la royne l'entretenement de cette entre-

(1) n In omnibus arUbus egregie versatos, »

Jacques Le Moyne dil de Moipics.

(2) Jacqncs de Morgues.

EXPÉDITfOiH ÙE LAUDONMBnE. 01

» prise (t). B Ainsi, tout pour la gloire du roi et le bien du royaume, rien pour son amour-ppopre personnel. Plus d'île ou de fort Coligny comme au Brésil, satisfection vaniteuse qui ne lui eût certes pas manqué, s'il ne s'y fût opposé formellement. Coligny tient à s^eflacer désormais. Mais comme il est plus grand par là même; comme la vraie figure du héros reparaît maintenant dans la sérénité radieuse du devoir simplement rempli !

Sous les auspices d'un tel homme, l'expédition ne méritait-elle pas de réussir? Le 22 avril 1564, les trois navires partent du Havre , et le 22 juin ils abordent, comme autrefois Ribaud , à la côte orientale de la Floride. Laudonnière, lors de son premier voyage, s'était concilié les bonnes grâces des Indiens, en tâchant d'apprendre leur langage. Il est donc à son retour très-cordialement accueilli par eux. Ces braves gens avaient d'ailleurs, en haine de l'Espagnol, grande amitié pour les Français; ils avaient pieusement entouré de feuillages la colonne de pierre aux armes de la France dressée jadis par Itibaud. Les meilleures relations s'établissent donc sans peine entre eux et les nouveaux venus. Ceuxci construisent un nouveau fort, la Caroline, près de la rivière de Mai, abandonnant le premier emplacement choisi jadis plus au nord, au confluent des deux rivières du Jourdain et de Chenonceaux.

(0 Bistolre notable de la Floride .. Paris, IS86, p, 103

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02 CHAMTBE ir.

Malheureusement ni le chef ni les colons ne se rendaient un compte bien exact des e&igences de leur situation. Laudonnière, malgré des qualités très-brillantes et réelles, ne paraît pas avoir été à la hauteur de son rôle. Si Dieu m'aide, firai à fin, telle était sa devise ; noble devise à coup sûr, mais il comptait peut-être trop sur l'aide de Dieu, pas assez sur la sienne propre. II aimait ses aises, la principale raison d'émigrer étant selon lui ■ le désir > que nous avons naturellement de chercher les » commoditez de bien vivre, plan tureu sèment ( I }. » Gentilhomme et un peu fier, il ne dissimulait pas assez son dédain pour ses compagnons, et bien que les traitant sans rigueur, n^avait pas su se les concilier.

Ceux-ci du reste n'étalent pas à l'abri de tout reproche. Peu soucieux en général d'être venus si loin pour cultiverla terre, ils comptaient, pour vivre, sur la générosité des Indiens plus que sur leur travail. Cette générosité se lassant à la longue, la famine vint, avec elle les récriminations ; le goût des aventures s'en mêlant-, la soif de l'or, plusieurs parlèrent de quitter le chef; une soixantaine s'embarquent vers Noël de 1 564, pillent les îles espagnoles.

L'Espagne n'avait pas besoin de ce grief particulier pour voir d'un mauvais œil l'établissement

(I) auioire HoUMe... Préhce.

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EXPÉDITION PB LAUDOSHIKBC. 93

des Français en Floride. Cbantonnay son ambasBadeur ne se lasse pas de répéter que si l'on ne se hûte, il sera bientôt impossible de tes chasser, car « s'il y a peu de gens d'Espagne pour les envoier » dehors, il y a plus de quarante mille hommes en > France desquelz il est besoin décharger le

Les préparatifs de l'Espagne, lesffLcheux rapports envoyés de Floride inquiètent l'Amiral, qui n'a plus qu'une médiocre confiance dans le mérite de Laudonnière. Sur ces entrefaites, Ribaud étant sans doute rentré en France, il saisit avec empressement l'occasion do le renvoyer en Floride. Une flotte de sept vaisseaux est équipée à Dieppe. Des ^milles entières d'artisans s'embarquent. I^s prédictions de Chantonnay semblent se réaliser. Ribaud, parti en mai 1565, arrive au fort la Caroline, fin d'août, et propose à son ancien lieutenant de partager le commandement avec lui.

L'Amiral avait sans doute prévu le refus hautain de Laudonnière, et pour éviter une rivalité qui eût pu compromettre l'avenir de la colonie, il lui avait écrit de revenir. Mais par une rare délicatesse de sentiments, lui qui faisait si bon marché de son amour-propre personnel, mettait un soin eitrême à ne jamais froisser la susceptibilité des autres, et témoignait les plus grands égards à ceux qui l'avaient

(I) Granvelle, l. IX, p. 348.

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servi, lors même qu''il était peu satisfit de leurs services. Aussi la lettre de rappel qu'il envoie à Laudonnière est-elle pleine d'une vraie et exquise bonté:

a Capitaine Laudonnière, parccqu'aucuns de ceux » qui sont revenuz de la Floride parlent indifférem- » ment (?) de la terre, le roy désire vostre venue, » afin que selon vostre effect, il se résoude d'y faire T) une grand dépense ou du tout la laisser... ne » pensez point que ce que je vous envoyé quérir » soit pour mal contentement et méfiement que » j'aye de vous ; mais c'est pour vostre bien et hon- » neur et vous asseurer que toute ma vie vous aurez » un bon maistre en moy (1}. »

Laudonnière n'eut pas le temps de résigner son commandement. Jean Kibaud venait de recevoir avis de l'Amiral « que don Petro Melandès se partoit » d'Hespaigne pour aller à la côte de la nouvelle » France. » Quatre à cinq voiles en effet sont signalées. Jean Rîbaud s'obstine à croiser pour les combattre. Tandis qu'il est assailli et écarté par une horrible tempête, les Espagnols débarquent et surprennent le fort. Laudonnière et quelques autres s'échappent, gagnent les bois et sont recueillis par le neveu de Ribaud, dont le navire en assez bon état put les ramener en France. Quant à Ribaud, jeté a la côte il dut se rendre avec la plupart de ses com-

(I) llisl. notable de la Floride.

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