LES CHEFS HUGUENOTS A VALERY ET A CBATILLOK
d'Andelot, la guerre est résolue, l'Amiral entraîné. Et lui, qui a été le plus lent à se décider, va se montrer désormais le pi us 'énergique, le plus audacieux : il propose l'enlèvement du jeune roi. Si tous les contemporains n'étaient unanimes pour attester que l'idée vînt de lui, on ne pourrait le croire. Il est vrai que les^triumvirs ont autrefois donné l'exemple ; mais pour que Goligny se décide en cette circoastance à faire « ce que ont faict les aultres, » à commettre ce véritable crime qu'ils ont commis, il faut qu'il ait trouvé dans sa conscience de bien puissantes raisons pour se justifier à ses propres yeux.
Il met en avant l'espoir que les protestants, maîtres de la personne du roi, seront libres d'imposer la paix à leurs adversaires, et qu'on en finira d'un seul coup avec les horreurs de la guerre civile. Espoir trop chimérique pour que CoHgny s'y soit sérieusement arrêté. A-t-il quelque autre pensée dont il est forcé de garder le secret pour lui seul? Cela doit être , ou sa conduite présente en désaccord avec tout son passé, avec tout ce que nous savons de ses opinions, de ses sentiments les plus intimes, reste une énigme indéchiffrable , un insondable mystère.
Peut-être cette insulte à la majesté du roi lui parut-ellcj dans les circonstances présentes, le plus sûr , l'unique moyen de sauvegarder l'autorité royale , compromise plus qu'elle ne l'avait été jamais. Le soulèvement de 1567 a, en effet, un tout autre caractère que celui de 1562. A Meaux., Coli-
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gny n^avait entendu jadis de violentes récrimiDatioDS que contre les triumvirs; ceux même qui soupçonnaient Catherine avaient affecté de respecter en elle la mère du roi. Aujourd'hui, c'est l'autorité royale qu'on met directement eu cause. A Valéry, à Châtillon, ni le roi ni la reine-mère ne sont ménagés; et ce ne sont plus seulement leurs coreli- ^onnaires que les chefs protestants veulent appeler aux armes ; au nom de la religion; c'est le peuple tout entier que leur premier manifeste public tâchera de soulever contre le mauvais gouvernement du roi.
Or il y a longtemps que l'Espagne fait courir le bruit perfide que les huguenots songent à placer la couronne sur une autre tète (1). Les tendances nouvelles des réformés, leurs récriminations politiques, ne donneront-elles pas raison à leurs calomniateurs? Et d'ailleurs, dans cette voie dangereuse où ils s'engagent, qui peut dire où s'arrêteront leurs colères. où s'arrêtera l'ambition de leur chef? Charles IX pris et amené au milieu d'eux, il est certain que la question devient tout autre. Car ceux qui attaquent la royauté avec le plus de violence seront directement intéressés dès lors à témoigner au roi d'autant plus de déférence et d'égards.
Charles IX toutefois, en dépit de cette déférence, de ces égards, se résignera- t-il volontiers au rôle
(I) ■ Il faudrait faire croire i la reine-Toère qne les boguenots ont ■ l'iulenlion de placer la couronne sur une autre têle. » leUre da due d'Albe à Philippe II, du 22 déc. I5G3.
Granvelle, t. VII, p. 27».
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qu'ion lui destine? Orgueilleux et emporté comme il est, oubliera-t-il l'iujure faite à sa personne ? Coligny pouvait et devait en douter. S'il est difficile, presque impossible de préciser quels mobiles secrets lui suggérèrent cet audacieux moyen, il est du moins à peu près indubitable qu'au lendemain même il en vit le périt et fut effrayé de sa propre audace.
Le succès pourtant semblait sûr. La cour, bieR que prévenue, refusait de croire au danger et restait tranquillement à Monceaux. L\4miral, surveillé et espionné, avait paru tout occupé de ses vendanges. Tout à coup, on apprend que la cavalerie protestante occupe Rosoy et Lagny, que la route de Paris est interceptée. La cour se hâte de gagner Meaux et d'appeler les Suisses. Deux jours après seulement, le 27 septembre, les chefs huguenots se décident à marcher, mais lentement, comme à contre-cœur. Le maréchal de Montmorency, envoyé au-devant d'eux, leur demande des explications, les arrête. Une journée se passe ; les Suisses arrivent.
Coligny sans doute était trop lié avec le maréchal pour n'avoir pas exigé qu'on l'écoutât. Mais, d'autre part, il était trop bien renseigné pour ne pas coanaître la marche des Suisses ; il savait trop le prix du temps pour consentir à perdre une heure en des circonstances si décisives. Le moindre retard entraînait fatalement la non-réussite de son plan. Or il semble que lui tout le premier, les autres
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avec luij ne cherchent que des prétextes, des occasions de retard. Aucun d'eux n'eut, à ce moment suprême, la décision qu'avaient autrefois montrée les triumvirs. Les scrupules de leur conscience se réveillèrent, et le cœur leur faillit à l'exécution.
Les inutiles démonstrations des cavaliers huguenots sur le flanc du bataillon suisse ne serviront désormais qu'à augmenter la fureur du jeune roi. Charles IX avait pleuré jadis^ suivant les triumvirs qui l'emmenaient. Ici, l'épée au poing, il veut charger ses sujets rebelles qui le forcent à fuir.
L'occasion est donc manquée de finir la guerre d'un seul coup; et les huguenots ne semblent plus nourrir qu'un espoir, celui d'obtenir au plus vite la paix, en bloquant et affamant Paris, où la cour s'est réfugiée. Coligny comptait, cette fois, trouver son oncle Montmorency plus traitable. Il lui avait donné, lora de la paix d'Amboise, un de ces témoignages d'affection auxquels le cupide vieillard était particulièrement sensible: il avait payé 2,000 écus de sa rançon (1). Montmorency, qui peu auparavant parlait de faire pendre son neveu , le proclama dès lors le plus honnête du monde (2). La réconciliation avait été complète.
(I) FonUnieu, 305-306, 4 avril 1563,
(!) n Tbe consUble consented (bat the Admira), naodelol and IheCar- D dinal should be banged and qnarlered ; non he says Ihey are Ibe M honeslest men in France. »
Smilb à Ceci], ISjanv. IS6i Calendar.... anaée 1564-63, p. <5.
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LBS BUSDBNOTg VONT AU-DBVANT DBS IeItsES. 139
Mois le connétable, qui s'était vanté si souvent et si haut que cent hommes ne pourraient se réunir en armes à son insu, était furieux de s'être laissé surprendre. L'obstination avec laquelle il repousse l'idée de toute concession religieuse finit par décourager les négociateurs. Toutefois sa mort, après le combat de St-Denys, rend quelque espérance à l'Amiral. La cour attendait les Espagnols du duc d'Albe ; les huguenots avaient mandé les reitres de Jean Casimir. Coligny voyait avec une véritable douleur cette entrée des étrangers dans le royaume : il fait supplier Catherine de songer aux terribles conséquences que cela peut amener (1); et comme les Espagnols approchent, les huguenots décampent, le 14 novembre, pour aller au-devant de leurs Allemands.
Tandis que Tarmée suit la rive gauche delà Seine, afin de rallier d'abord les renforts du Midi, Charlotte de Laval vient rejoindre son mari ; elle veut partager ses dangers, l'exhorter, le fortifier peut-être. Coligny la renvoie à Orléans. C'est là que les huguenots ont leurs blessés, leurs malades; si elle tient à combattre pour la cause de Dieu, là doit être' son vrai poste de combat, non moins périlleux que le champ de bataille. La vaillante femme en fera bientôt la cruelle expérience.
Les huguenots continuent leur route, passent la
(1) V. Pièces juit.. II.
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Seine à Bray et à Nogent; bientôt après, ils parviennent àmettrelaMarne entre eux et le duc d'Anjou, qui, nommé lieutenant général du royaumeàla mort de Montmorency, les poursuit avec toute l'armée royale. Le 21 décembre, CoUgny est à Notre-Dame de Lépine. On n'a cessé jusque-là de négocier tout en combattant; mais pour la première fois les négociations semblent sérieuses. La cour, qui voit les huguenots lui échapper derrière la Marne, vient de conclure une trêve. Cette trêve est aussitôt violée, et Coligny s'en plaint vivement au duc, qu'il ne veut pas toutefois en rendre responsable :
«.... et pourtant vous suppliayjetreshumbleraent 71 de men vouloir faire raison, vouspouvantasseurer Ji que quant il se feust présente toutes lesplusbelles » occasions du monde, je neusse souffert que Ion » eust rien entrepris contre la parolle qui mavoit » este donnée de vostre part..,. (I). »
La situation est d'autant plus critique que les soldats huguenots commencent à murmurer, désespérant de la venue de leurs reîtres. Il faut toute l'autorité morale de Coligny, toute la bonne humeur de Condé pour les entraîner en avant. On passe la Meuse à St-Mihiel, et enfin près de Pont-à-Mousson apparaissent les cavaliers noirs de Jean Casimir. Le 9 janvier 1568, l'Amiral et d'Andelot, pour festoyer les chefs, leur envoient cinquante pots d'hypocras et
(1) LeUre de Colignj an dnc d'Anjon, du SI déc. <S67.
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vingt muidsdeTÏn auxquels les Allemands font honneur (1 ). Mais ils n^en réclament pas moins leur argent. Entraînés par l'exemple du Prince et de l'Amiral, officiers et soldats se dépouillent à l'envi pour assouvir la cupidité de leurs auxiliaires. Jean Casimir d'ailleurs les décide à se contenter d'uD à-compte.
Plein d'un véritable zèle pour la cause de la réforme, ce prince dès le 4 janvier avait fait supplier le roi d'accorder à ses sujets la liberté de conscience, « étant la seule chose qui leur mît les armes à la » main (2). » La 'cour n'avait eu garde de repousser ces avances; de nouveaux pourparlers s'entament, traînent jusqu'au 20 janvier, pendant quoi le duc d'Anjou travaille à débaucher les reîtres; le 13, il annonce à sa mère que le marquis de Baden a quitté Jean Casimir (3). Le 20, le roi hait par déclarer qu'il veut avant tout le renvoi des étrangers (4). Le cardinal de Chàtillon avait certes montré dans cette négociation nouvelle la plus grande, la plus louable modération. Il s'était laissé patiemment renvoyer de l'un à l'autre. Tous ses efforts ayant échoué, les armes maintenant décideront.
A travers un pays dévasté qui ne peut plus les nourrir, les huguenots se sont remis en marche. S'ils ne meurent pas de faim, ils ne le doivent qu'aux
(1) Lettre àa duc d'Anjou à Catherine. B. N, Hss. f. f. I5S44, f. 56.
(2) Lettre de Jeao Casimir à Vieilleville. B. N. Hss. f. f. l5S4t, f. 18.
(3) Lettre du duc d'ADJou à Catherioe. B. N. Mes. f. f. 15544, f. 66.
(4) B. N. Mas. f. t. 15544, t. 93, 112.
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ezcelleates dispositions prises par rAmiral , En outre les passages des rÎTières sont gardés. Pour tromper l'ennemi, ils tournent vers le sud, et longent les collines qui séparent la Loire de la Seine. Le i I février, l'Amiral aperçoit Chàtillon(l ),bien tôt Orléans, où il lui faut laisser encore sa femme, ses enfants. Vers la fiadu mois, toute l'armée s^est brusquement portée devant Chartres qu'elle investit.
Les nombreuses lettres qu'on a conservées du roi et de la reine aux habitants de Chartres prouvent quelle importance la cour attachait à la possession de cette ville (2). Or la mauvaise grâce qu'ont mise les Chartrains à recevoir les renforts envoyés dès le 24 donnait à C^atherine de sérieuses inquiétudes. La rude leçon infligée par l'Amiral à l' avant-garde de l'armée catholique vint les augmenter encore. La cour cette fois se montra décidée à en finir, et la paix fut signée à Lonjumeau le 23 mars 1568. Elle renouvelait réditd'Amboise, mais sans aucune garantie stipulée, sans aucune précaution prise. Il y a là une véritable insouciance qui étonne, sinon de Coudé, au moins de l'Amiral.
C'est qu^à ce moment même il était abattu, atterré sous le poids d'une écrasante douleur, la main de Dieu semblait s'appesantir sur lui. Elle avait frappé successivement son fils aîné Gaspard,
(1) LcIlKdn duc d'Anjou iCBlbtriiK.B.N. Hss. f. t. (SSéé,f. 265.
(2) Uémolrei de la SoeiiU archéologique de t'Orléanait, t. III, p. 81, 82.
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