‹ L'amiral Coligny: étude historiqueChapitre 16 sur 20 · HORT DS CHABLOTTB DB LAVAL · texte numérisé non relu

HORT DS CHABLOTTB DB LAVAL

sa femme bien-aimée Charlotte de Laval. Ce fils qui lui donnait de si belles , de si douces espérances, avait été emporté en sept jours par une fièvre maligne. 11 semble qu'à ce premier avertissement d'en haut, l'Amiral ait fait un retour sur lui-même, interrogé sa conscience ; et le trouble de son âme se révèle par ce mot peut-être : « remémoire-toi, ma » bien-aimée, écrit-il à sa femme, qn^il est bien heu- > reux d'être mort dans un âge où il estoit exempt » de crimes. > Cependant il cherche à voir dans le coup qui le frappe, une épreuve plus qu'un châtiment, et c'est le ton de la résignation qui domine dans cette admirable lettre. Résignation, il est vrai, commandée par les circonstances : ne fallait-il pas qu'il montrât du courage pour en donner à la pauvre mère? « Dieu l'a voulu , je lui offre encore les » autres, si c'est son vouloir, fais en de même si » tu veux qull te bénisse ; car c'est en lui que » nous devons mettre tout notre espoir. Adieu, ma » bien-aimée, j'espère te voir dans peu, qui sera » toute ma joie (1). »

Cette joie, hélas ! devait lui être refusée. Cruellement atteinte par la mort de ce fils « tant bien né, » épuisée d'ailleurs par les fatigues prises à soigner les blessés, les malades, Charlotte de Laval est tombée malade à son tour. Sentant sa fin proche , et sachant quel désespoir ce sera pour l'homme qui

(I) Vie de CoUgny, Harieaii, Cologne, p. 2S9.

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l'a tant aiméo, connaissant de plus les scrupules et les tourments de sa conscience, elle ne songe, pour ainsi dire, qu^à le mettre en garde contre lui-même. Elle lui écrit « qu'elle s'estime bien malheureuse » de mourir loin de sa vue lui qu'elle a toujours » aimé plus qu'elle même... qu'elle s'en console » néanmoins, sachant ce qui l'arrête, qu'elle le con- » jure par elle-même s'il l'a jamais aimée, et par » les enfants qu'elle lui laisse pour gages de son » amour de combattre jusques à la dernière extré- » mité pour le service de dieu, et pour l'avance- B ment de la religion ; que comme elle lui sçait » un grand fonds de tendresse pour le roi... elle le j» prie de se ressouvenir que dieu est le premier » maître... qu'il est donc obligé de le servir au » préjudice de toutautre... (1), »

Le 3 mars, la noble femme était morte. Et CoUgny, à la terrible nouvelle, s'écriait désespéré : a. Mon dieu, que t'ai-je faict, quel péché aîje com- » mis pour estre si rudement chastié et accablé de B tant de maux (2) ?» Ah ! quand il posait cette question à Dieu, il avait peur d'entendre sa conscience lui répondre tout bas : ce sujet rebelle, tu as I) attenté à la majesté de ton roi ! x> Et croit-on

(1) Vie de Coligny, Harlean, Cologne. (L'auteur prétend avoir copié celle lettre sur l'original, comme la précédeute; toutes les deux sont d'ailleurs si bien dans le Ion des personnages que nous n'avons pas hésilé celle fois, et par extraordinaire, à croire le biographe sur parole.)

(2) Vie de Cùligng, V. L. H, p. 64.

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PAIX t)B LOKJUIIBAU. 13S

qu^en un pareil moment, Coligny ne l'ait paa prise plus que jamais en horreur , cette fatale guerre civile ; croît-on, s'il eut encore la force d'âme de se mêler aux négociatioDs, qu'il n'ait pas hâté de ses efforts, de ses vœux, la conclusion de la paix, la subissant, la saluant quelle qu'elle fût? Seule la paix pouvait lui rendre le repos de son âme , seule lui donner cette amère consolation d'embrasser à loisir les êtres aimés qui lui restaient encore et parler longuement avec eux de ceux qui n'étaient plus.

On a prétendu pourtant qu'il avait blâmé, condamné cette paix imprudente de Lonjumeau , comme jadis celle d'Âmboise. Or, elle avait été signée le 27 mars , et, le 29 , Coligny écrivait à la reine-mère :

a Madame... je nay voulu faillir... à vous.faire ce » mot... et vous dire le grand ayse que je reçois t> aveques tous les gens de bien de ce quil a pieu » à dieu en nous donnant une paix nous délivrer » et ce paulvre royaulme de tant de misères et » calamités que la guerre nous aportoit. II me reste » maintenant une chose que je désire sur toutes, » cest que je puisse avoir ce bien de baiser les » mains de Voz Majestés, et me justifier de tant de a calomnies et maulvaises impressions que Ion leur » a voulu donner de moy et vous faire paroistre que j> vous naves point ung plus fidelle et afTectloné » serviteur que je vous suys, attendant ma dame » que je puisse avoir ce bien, je me retirere dieu

> aydant en ma maisoa ou pour tout le bieu et con- » taatement que je désire avoir en ce monde cest

> d'être asseure de vostre bonne grâce... (I). » Pouvait-on mieux, témoigner un plus sincère

regret de la guerre passée, une plus vive joie de la paix présente? Il n'est guère probable, toutefois, que la cour lui en ait su beaucoup de gré; car elle ne semble à ce moment nourrir contre les chefs huguenots que de perfides desseins. Quoi qu'il en soit, l'Amiral tient la promesse faite, et s'efforce, de prouver au roi qu'il n'a pas de plus fidèle serviteur que lui. I^s réformés s'étaient engagés à fournir cinquante mille francs sur la rançon destinée à acheter le départ des reîtres, et c'était l'Amiral qu'on avait chargé de lever la somme pour la faire passer au ducjCasimir, Malgré les difficultés de tout genre suscitées à ses agents, il se trouve, vers le milieu de mai, en mesure de faire face aux engagements contractés par ceux de la religion.

Heureux de songer que les Allemands vont vider le pays, et que les sujets du roi n'auront plus a à » en pastir, s TAmiral se hâte d'expédier au duc la somme promise. Le porteur est assailli, dépouillé par la garnison d'Auxerre. Les gens de son escorte sont emmenés liés et garrottés dans la ville. A jilusieurs reprises déjà, l'Amiral s'était plaint des désordres et insolences de cette garnison d'Auxerre.

(1) B. N Mas. V Colbert, 24, f. 1 10 àh.

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KDPTOXB IMHINSIITB. 137

Ce dernier acte de brigandage éhonté comble la mesure. Sî les retires ne partent pas, on en fera retomber la responsabilité sur lui ; on raccusera peut-être de n'avoir pas versé l'argent remis entre ses mains. À cette idée qui traverse son esprit, il a peine à se contenir ; il veut que justice cette fois lui soit rendue, car il estime plus < son honneur que » sa vie. x> II s'adresse à tous, au roi, à la reinemère, au duc d'Anjou. Les trois lettres du 21 mai sont écrites sous le coup de la plus vive, de la plus légitime indignation :

c ... on seroit bien ayse de nous faire faire ou » entreprendre quelque chose de quoy Ion eust s occasion puis après de nous taxer : mais dieu B nous fera la grâce de ne nous oublier point tant » que nous fassions jamais auUre chose que ce que » gens de bien et d'honneur doivent faire et bons et » fidelles subjets de Vostre Majesté (1). »

C'est à Charles IX que s'adressent ces paroles ; c'est à lui que CoUgny a écrit tout d'abord, à lui seul qu'il exposera tout au long ses griefs, preuve nouvelle de l'importance de plus en plus grande qu'il se plaît à prêter au jeune roi. Les soupçons de Coligny n'étaient, hélas ! que trop justifiés. La cour semble décidée à pousser à bout les huguenots; elle s'autorise de leurs rapports continuels avec les révoltés des Pays-Bas pour expliquer, pour excuser

(1) y.Plécajvsl., N.

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138 GHAPITBB T.

les troublea mêmes du royaume, les désordres et les crimes commis. Elle ne cesse d'ailleurs de promettre justice, mais sans que justice soit rendue jamais. Bien mieux, le 14 juin, l'Amiral reçoit l'ordre de réduire sa compagnie de cent lances à soixante. (1 proteste (1), mais d'un ton de modération qui contraste étrangement avec le ton de la lettre précédente, et qui prouve combien les questions personnelles sont loin de Fémouvoir autant que les questions d'intérêt public.

Au commencement de juillet, un de ses gentilshommes est assassiné par les arquebusiers de cette même garnison d'Auxerre (2). On lui tire à luimême, non loiq de Tanlay, des coups d'arquebuse. Et le président de Dijon refuse d'informer, sousprétexte qu'il est occupé d'autres procès (3) . Condé n'est pas moins menacé que l'Amiral ; un espion venait d'être saisi à Noyers, prenant la hauteur des murailles. Les deux chefs sentent le besoin de se concerter, de s'entendre. Coligny va trouver le prince, et c'est de Noyers qu'il écrit au roi le 30 juillet. 11 essaie de lui montrer qu'on le trompe, qu'on l'égaré; c'est la première tentative peut-être pour séparer le roi de sa mère. Car on sent que le nom de Catherine est sur les lèvres de l'Amiral, au bout de sa plume, sans qu'il ose l'écrire, le prononcer :

(1) V. Pièces jast, O.

(2) V. Fiècfs just., p. el Q.

(3) Leilre du président de Dijon au roi. B. N, Mss. f. f. 15547, f. 106,

BL'l'TOBB IHMIKBIITB. 139

< ... estant bien asseuré que telz actes sont » autant esloignez de vostre intention que de vostre » naturel, si eat-ce pourtant que je ne puys que je » ne dye que d'une si manifeste injustice et d'une » si grande fréquence de meurtres qui a cours en » ce royaulme on ne peut espérer enfin que la ruyne B de vostre Eslat quelque desguisement et feusse o couleur qu'on puisse vous mectre en avant pour » vous fermer les yeulx... [(). »

Catherine, qui a lu la lettre, a feint de ne pas comprendre. Elle se joint à son fils pour assurer une vingtième fois l'Amiral que toutes ses Injures seront vengées (2). Mais, par une amère dérision, le roi déclare que le soin de cette vengeance est coDÛé au sieur de Tavannes ; Tavannes, le plus suspect de tous les gouverneurs de provinces; Tavannes, l'un des premiers organisateurs de ces a Confrai- » ries du S'-Esprit et S"*' Ligues, > que la lettre même de l'Amiral dénonçait avec une si amère ironie ; Tavannes, qui proposait en ce moment de mettre la main sur les chefs huguenots, ne demandant à la cour que des ordres écrits, sufûsants pour couvrir, en cas d'insuccès, sa responsabilité (3). Coligny sait à quoi s'en tenir désormais ; il

(t) V. Pièces jiut.,V.

(2) Lettres du roi et de Calherioe i l'Amiral, T août 1563. B. N Msa. f. f. 15547, f. 236 et 238.

(3) Lettre de Tavannes au roi, 21 juillet 1568. B N. Un. f. f. I554T, f. 91,

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retourne a Châtillon le 1 1 août (1), y reste le temps de mettre ordre à sa maison, et repart pour Noyers dont les larges fossés et les solides murailles défient toute surprise. Le prince et lui sont décidés à partir, à gagner la Rochelle. Il va donc falloir se lancer de nouveau dans les terribles hasards de la guerre civile. Comme le cœur de l'Amiral déborde à ce moment d'amertume et de fiel contre les misérables instigateurs de cette guerre devenue inévitable, contre Catherine, contre le cardinal do Lorraine! La dernière lettre de la reine-mère, sa promesse ironique de vengeance, il l'a laissée quinze jours sans réponse, refoulant sa colère et son mépris. Mais il faut qu^il éclate euQn^ et c^est avec une ironie bien autrement sanglante qu'il se venge de tant de protestations hypocrites dont on a essayé de l'amuser jusqu'à ce jour, dont on le croit peut-être encore la dupe :

<t Madame, écrit-il le 22 août à Catherine (2), » jay receu la lettre quil a pieu à Vostre Majesté » mescrire du vu' de ce moys... et nest possible de » mieux exprimer par escrit une bonne volonté de » faire justice... Mais je demanderois volontiers où » est la première justice qui sest encore faicte d'in- » finis meurtres et contraventions à l'édict et dont

(1) ■ Madame, estant arrivé devant hierao soir en ce lien... ■ Lettre de CoUgny à la dach, de Ferrare, datée de Cbi«lili«n, le 13

août IS68. B. N. Hsa. f. f. 3133, T. 49.

(2) V. Flèeei jiut., tl.

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DEPART DB IfOYBU. lil

» loD s'est tant de fois plainct, de sorte quil faut » advouer que si vous ayez bonne volonté vous 9 navez nulle puissance... D

Et la lettre continue sur ce ton pendant trois pages, véritable chef-d'œuvre d'insolence dédaigneuse et railleuse. II fallait, pour en être arrivé là, que (loligny fût bien désespéré, qu'il vît tout accommodement impossible, et décidément rompue cette paix qu'il eût tant voulu conserver. Aussi ne peut-il, d'un bout à l'autre, dissimuler sous cette raillerie amère la douleur qu'il éprouve :

c Madame... je vous supplye... considérer la

> pitoyable remarque qui en sera pour vous et » vostre postérité...., et davantage vous souvenir » que ]du commencement des derniers troubles Ion » vous advertit quant nous estions à S'-Denis que j> Ion seroit contraint de saider de forces estran-

> gères... et la conséquence que cela pouvoit ame- B ner : de quoy vous aimastes mieux croire les » advertissements du cardinal de Lorraine... »

Hélas ! il faudra de nouveau recourir à ce terrible moyen ; et, à cette pensée, Coligny voudrait encore se faire illusion : « jempescheray pour ma part jus- » ques à Textrémité les troubles et prises des

> armes en ce royaulrae... > Il savait bien qu'il ne dépendait plus de lui de les empêcher.

Le 25 août, le prince et l'Amiral sortent de Noyers ; vivement poursuivis, ils se dirigent vers Sancerre; on arrive à la Ixiire; il feut passer le

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fleuve à gué, avec des femmes, des enfants, la nuit. Une voix s'élève , entonne le psaume c Au sortir i> d'Israël d'Egypte. » Tous répondent, et passent, à la garde de Dieu. Au delà, ils setrouvent presque en pays protestant. Quelques-uns alors se vengent, pillent, maltraitent, notamment les prêtres. L'Amiral aussitôt fait brancher les pillards. On arrive à la Rochelle le 19 septembre. Dès le 11, la Rochefoucaud avait conclu avec les Rochellois un traité qui faisait de Condé le chef et le protecteur de toutes les Églises réformées de France, et de la Rochelle la capitale du protestantisme français (1). La reine de Navarre rejoint le prince et l'Amiral le 29. D'Andelot est appelé en toute hâte de Bretagne. Quant au cardinal de Châtillon , la route étant coupée, il avait gagné , dès les premiers jours de septembre, l'Angleterre, oïl il devait rendre au parti d'éminents services (2).

Toutes les puissances protestantes ne peuvent se dissimuler celte fois que la rehgion seule est en cause. La bulle papale du 1" août, les édits royaux de septembre (3), le renvoi de l'Hospital en octobre, indiquent suffisamment que la cour est décidée à en finir avec les huguenots, a Mais... Ion cognois- T> tra que nous ne sommes pas sy aises a battre et

(1) Amos Barbot, Bitloire de la Rochelle.

(2) Lctlre du cardinal de ChiUlloa k la reine-mère , au S septembre 1568.

(3) Fontanien, 316-317, 2!! sept. 1968, imprimé.

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LA FLOTTK DE LA lOCBBLLB. 143

» défaire comme le cardinal de Lorraine sen vante » tous les jours, » avait écrit l'Amiral; la reinemère dut convenir bientôt que ce n'était pas là une uraine fanfaronnade.

L'' Amiral s'était trop occupé des choses de la mer pour ne pas voir quel merveilleux parti l'on pouvait tirer de la position de la Rochelle. Une 0otte est équipée qui comptera bientôt jusqu^à trente bons navires; elle prend la mer vers la mi-octobre sous le commandement de Chastelier-Portaut dit la Tour, auquel succédera le capitaine Sore en mars 1569. La correspondance de Lamothe-Fénelon révèle les inquiétudes causées à la cour de France par les redoutables corsaires qui, tout en assurant les communications entre la Rochelle et les ports anglais, font une guerre implacable aux navires catholiques de Venise, du Portugal et de l'Espagne.

Si la guerre est horrible sur terre, sur mer elle l'est souvent plus encore , et il serait bien étrange que TAmiral n'eût pas cherché à atténuer, autant que possible, ces horreurs qu'il a dû prévoir. Nous n'avons pas trouvé les règlements maritimes de la flotte rochelloise; mais nous pouvons les deviner par ceux des Gucvœ de mer dont l'organisation devait être plus tard conseillée, inspirée par Coligny au prince d'Orange (1) : « Nul ne peut être admis

(0 Heteren, «dit. I6IS, p. 67.

Molley, Irad. Goizot, 1859, t. Hl, p. 9S, M.

m CHAPITRB T.

» à servir sur la flotte qu'avec un nom hoanête et » une bontie renommée... Chaque navire a son » ministre pour prêcher la parole de Dieu... » Quant à l'argent des prises, nous savons que les Rochellois en versent le tiers pour la Cause. Sans doute ces beaux règlements ne peuvent manquer d'être souvent violés; nous voyons, en avril 1570, le cardinal Odet protester contre les désordres des Gueux (1); mais ces plaintes mêmes ne montrent- 'elles pas combien les Châtillons ont à cœur d^ntretenir la bonne et honnête discipline instituée par eux ?

Quant aux ordonnances de l'armée de terre , qui doivent être relues aux troupes tous les huit jours, elles ont ce même caractère d'honnêteté rigoureuse, où il est bien difficile de ne pas reconnaître l'inspiration de Coligny. A la fin d'octobre, cette armée compte plus de vingt mille combattants , sans étrangers. Les arquebusiers dauphinois et languedociens viennent^ malgré la mort de Mouvans, de rejoindre les cavaliers de l'Ouest et les fentassins béarnais et gascons. La campagne ne commence véritablement que vers la mi-novembre; les hostilités, peu sérieuses d'ailleurs, vu l'extraordinaire rigueur de l'hiver , se concentrent d'abord entre Châtellerault et Poitiers, puis dans le triangle formé par le Thoué, la Vienne et les monts de Poitou. Les

(<} Arehtvet 4t la maiton d'Orange-Hlaumt , Grœn van Piinsterer, Leyde, 1631, I. II, dép«cli« du S4 avril ISTO.

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COHDE TtB i

Mémoires de Tavannes sont certes le plus bel hommage involontaire rendu à l'habileté, à l'activité que déploie l'Amiral dans cette guerre d'escarmouches et de surprises.

La lutte va prendre un autre caractère au printemps. Condé s'est porté sur la Charente, appelant à lui les vicomtes du Midi. Le duc d'Anjou le prévient , et filant rapidement le long de la rive gauche cherche à surprendre les huguenots campés sur la rive opposée. Les gardes postés par l'Amiral pour surveiller la rivière font mal leur devoir. L'ennemi passe, les huguenotasontbattus, Condé tuéle 13 mars.

Coligny avait fait son possible pour le sauver, et, quoi qu'on en ait dit, devait le regretter toujours. Que gagnait-il à sa mort? Est-ce que, du vivant même du Prince, il n"a pas été le véritable chef du parti, regardé comme tel dans le royaume et chez les étrangers? La jeunesse du prince de Béarn, désormais le chef nominal de la Cause, la jalouse susceptibilité de Jeanne d'Albret, ne seront pour Coligny qu'une source de diOicultés sans nombre. Dès l'arrivée du jeune prince, il en a eu conscience. Au bas d'une lettre à Guillaume d'Orange, signée de Henri de Navarre et de Louis de Bourbon, nous trouvons ces mots significatifs écrits de la main de l'Amiral : a. Messeigneurs les Princes m'ont commandé de me » signer a ce boutdelectre (t). » Jamais, que nous

(I) LfUrecitéeBItl. des princes de la maison de Condé, t. II, p. 379.

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Ii6 CtlAPITRB V.

sachions, dans les guerres précédentes, Coligny n'a eu même l'idée de feire pareille profession de déférence discrète et respectueuse vis-à-vis du Prince son ami. Ces deux hommes, si différents de caractère, s'aimaient eu effet d'une vraie, d'une inaltérable affection. Le jeune Henri de Condé, après Jamac, compta parmi les fils de l'Amiral ; et n'est-ce pas la meilleure réponse à tous les soupçons injurieux que la tendresse touchante témoignée par ce jeune homme à ce second père tant calomnié [I}?

La mort du Prince pouvait produire un déplorable effet sur le parti. Si nous en croyons une lettre citée par Amos Bai'bot dans son Histoire de la Rochelle, Coligny n'osa l'avouer tout d'abord : le jour même, il annonce de S'-Jean-d'Angely au maire de la Rochelle que l'on n'a pas eu « du meilleur, a mais que monsieur le Prince est a à Cognac, sain » et sauf grâce à dieu, u Lorsque la fatale nouvelle fut répandue, les esprits étaient rassurés déjà ; et villes et soldats avaient acclamé d'enthousiasme la noble devise que Jeanne d'Âlbret venait de donner à la Cause : Pax certa, Victoria intégra, mors honesta, paix solide, victoire complète ou mort honorable.

Le désastre, en somme, était de peu d'importance, et les catholiques ne tirèrent nul profit de leur victoire. Bientôt même on apprend que leur

(I) Voir la charmants lettre de Henri de Bourbon à l'Amiral, citée Bisloirt des princey.., t. Il, p. 415.

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U08T DB DANDBLOT. U7

armée commeDce à se débander, faute de vivres et d'argent; qued'Aumale et Nemours ont laissé passer les reîtres du duc de Deux-Ponts, et que ceux-ci s'avancent à grandes journées par le Berry et le Limousin.

Mais Dieu, qui semble bénir le parti, semble aussi ne pas se lasser de frapper son illustre chef, L'Amiral a eu déjà, à la fin de 1561, la douleur de perdre sa plus jeune fille. Le 17 mars, son frère bien-aimé, son bras droit, cet autre lui-même, le brave d'Ândelot est mort, mort lui Jetant, dans le délire de son agonie, ces dernières paroles qui trahissent si bien les préoccupations constantes de ces nobles cœurs : a La France aura beaucoup de » maux... mais... tout tombera sur l'Espagnol... » je ne resve point, mon frère, l'homme de dieu me » l'a dit (1). »

Il ne tiendra certes pas à TAmiral que cette prophétie de d'Andelot mourant ne soit réalisée. Il va pouvoir bientôt s'entretenir longuement de ce projet de guerre d'Espagne, son idée fixe désormais, avec Guillaume d'Orange, avec Louis de Nassau, qui accompagnent les reîtres, et qui semblent n'être venus, le premier du moins, que pour prendre les avis de Coligny, pour concerter avec lui les moyens d'enlever les Pays-Bas à la tyrannie espagnole.

Ah I comme il l'y aiderait volontiers, comme il

(I) D'Aablgiié, Eitl. mUven., t. l", p.SSS,

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Î48 CRAPiTHE V.

laisserait avec joie la lutte fratricide, pour cette autre lutte vraiment nationale ! Aussi dès qu'il peut, renforcé par les reîtres , implorer la paix sans qu'on attribue sa démarche à la peur, il écrit à Montmorency; il le prie de présenter au roi l'humble requête des protestants, où se lisent ces belles et touchantes paroles : « ... Sire, il ne faut douter que dieu ne » fasse la grâce à Vostre Majesté de voir bientôt les » cœurs de vos sujets unis et reconciliés ; et vostre » royaume retourner en son premier estât, splen- » deur et dignité à la honte et confusion de vos » ennemis et les nostres : lesquels par leurs se- » crettes menées et très étroictes intelligences qu'ils » ont avec l'Espagnol ont bien sceu industrieuse- » ment et subtilement divertir l'orage et la tem- » peste qui esloit es Pays-Bas pour la faire retour- » ner et tomber sur vostre couronne et sur vostre » royaume; ce qu'ils supplient très humblement » Vostre Majesté vouloir bien exactement consi- T) dérer et juger s'il est plus à propos d'attendre i> des deux armées qui sont maintenant assemblées » une funeste et sanglante victoire de laquelle le » vaincu rapporte autant de fruict que le vainqueur » ou bien de les employer ensemble pour le service » de Vostre Majesté et bien de vos affaires en beau- » coup de belles occasions qui se présentent aujour- » d'huy autant importantes au bien de vostre » royaume et conservation de vostre couronne que » nulles autres qui se soyent offertes de nostre

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REQDÉTB ni!S DUGDEH0T3. 140

» temps et par ce moyen renvoyer la tempeste et » l'orage aux lieux dont il est venu. En quoy les- » dicts... sont délibérés et résolus... d'employer » leurs personnes et biens... jusqu'à la dernière » goutte de leur sang (t). >

Cette noble requête, le roi ne voulut pas la lire ; et le 26 juillet PAmiral , <i prenant dieu et les princes » cbrétiens à témoins de ses efforts (2), » put décliner la responsabilité des malheurs que la guerre devait entraîner.

Le petit succès de la Roche-l'Abeille était d'un heureux augure pour les huguenots. L'Amiral , rentré en campagne, enlève rapidement le Haut- Poitou, perd près de six semaines, du 27 juillet au 7 septembre, devant Poitiers dont il a entrepris le siège, moins peut-être pour complaire à la noblesse poitevine, que pour satisfaire la cupidité de ses auxiliaires allemands (3).

Tavannes en effet, qui l'a attiré sur Chûtellerault et qui se dérobe devant lui, commence à pratiquer ses reîtres, tandis que l'argent du roi soudoie contre lui les assassins. L'un d'eux est découvert,

(1) Vies des hommes illustres, Pérau, t, XV, p. 276.

(2) Vies des hommes illaslres.. . Lettre de l'Amiral au maréchal de Montmorency.

(3) « ... Tulti... tanlo FraDcesi che Alemanni. •;iurorno di morirc e crepare piutosto dinaazi a Poitiers cbe lasciate di pigtiarto. L'Ammiraglio..,, avendo loro dato sicurezsa di più di due milioDi d'oro di bot'

Relations de fTaw.e et Toscane, l. III, p. 597.— V. Piéees just, AA,

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J50 (HAPITRE V.

pendu. Mais l'iDdiscipHne des reîtres l'inquiète bien autrement, lui fait perdre en face de l'armée royale qui s'avance un temps précieux, quelques heures; l'empêche de prendre à Aîrvault une bonne position qu'il a reconnue, et le force à faire tête dans la plaine d'Aesais près Moncontour. Pour entraîner les siens qui pliant, il charge avec fureur; blessé au visage, étouffé parle sang qui sort de sa blessure, il lui faut quitter le champ de bataille.

Presque toute son infanterie est détruite. II n'ose plus guère compter sur ses Allemands. Le parti semble à terre, incapable de se relever. Mais l'inébranlable vieillard avait « au dedans et au cœur » cette forteresse invincible dont lui parlait de » Bèze un jour, une bonne et entière conscience sur » laquelle étant appuyé il avoit pour certain de surit monter tous ses adversaires (1). » Le soir de la bataille, 3 octobre, sur les dix heures, il arrive à Parthenay, Le conseil est réuni. Il écrit, il fait écrire par les Princes à toutes les puissances protestantes. A trois heures du matin , il se remet en route pour Niort. En quelques jours son armée est refaite, un nouveau plan conçu.

Derrière le rideau des garnisons de Niort, de S'- Jean-d'Angely , d'AngouIême, il se dirigera vers le Midi, laissant la Rochelle qu'il sait à Tabd d'un coup

(I) Commentaires de Calvin sur... le prophète Ëiéchiet. Préface de Th. de Bèze à l'Alniral.

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l'aUIRAL après MONCOIfTOUn. ibi

de main. Tous sont prêts à le suivre : les débris des régimeots de Jacques de Crussol serrés autour de leur cornette verte où est représentée l'hydre aux tètes de cardinaux; les Anglais de Chambernon dont l'étendard porte une tète de mort sur champ noir avec ces mots « det mihi virtus finem ; » les reîtres mêmes, qui désespérant de sa fortune parlaient après Monconlour de le livrer au roi (1), marchent maintenant comme entraînés malgré eux par l'ascendant étrange de ce courage indompté.

Le 16, il est à Saintes. C'est là qu'il apprend sans doute les dernières et misérables vengeances de ses ennemis, son exécution en effigie, l'incendie de sa ville de Chàtillon, le pillage de son château (2). Ses armoiries, attachées à la queue d'un cheval, ont été tramées par les rues de Paris. Un homme de paille, fait et vêtu à sa ressemblance, a été tiré des prisons de la Conciergerie, mis sur une claie, traîné aussi par la ville, exposé en place de Grève, et ûnalement pendu au gibet de Montfaucon. Plus de quatre-vingts charrettes ont été chargées des riches meubles de Chàtillon, cette somptueuse et artistique demeure pillée, dévalisée de fond en comble. Que lui importe :

« ... Si c'est la volonté de dieu, écrit-il de » Saintes à ses enËtnts le 16 octobre, que noua

(<} Lettrede Charles IX, citée dans Cl. Hatloo, t. II, p. H33. (3) Cl. Hatloo, t. II, p. S6S.

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152 CBAPITBB V.

B endurions en nos personnes ou en nos biens B quelque dommage pour la religion de laquelle il » veut être servi, nous devons nous en réputer bien » heureux... (1). »

Les derniers objets d'art qui lui restent, les ayant emportés avec lui, il les a déjà mis en gage eu Angleterre pour le bien de la Cause, entre autres un magnifique vase d'agate qui fait Tadmiration d^Ëlisabsth, et qui vaut à lui seul quinze mille écus (2). Les habitants de Montauban se cotiseront pour lui venir en aide ; il distribuera l'argent à ses reîtres.

Sans jeter un regard de regret ou de convoitise sur ces biens périssables, il a continué sa marche en avant, que favorisent les divisions de Damville et de Monluc. Au commencement de décembre, il a rallié Montgommery ; le 3 janvier 1 570, il est devant Agen; le 2i, à deux lieues de Toulouse ; des montagnards pyrénéens, admirables marcheurs, mais véritables bandits, viennent lui offrir leur concours ; il le refuse (3). En avril, il est à Nîmes, et c'est là seulement qu'il révèle à ses compagnons son plan tout entier, son audacieux projet de marche sur Paris par le Rhône, la Haute-Loire et le Loing.

Plusieurs hésitent, murmurent, le suivent pourtant. Il tombe malade à S'-Ëtienne, est près de mourir. Ceux qui murmuraient sont alors les plus

(0 Vie de Colignff, D. L. H., p. 88-90.

(2) Corresp. de LamolKe-Féulon, t. Il, p. 322, 231.

(3) De Thou, t. H, p. 789.

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l'auikal après honcontoub. 1S3

consternés. Ceux qui appellent les Princes a les » pages » de l'Amiral , qui tâchent d'éveiller leur jalousie, qui sont presque parvenus à détacher de Coligny le prince de NavaiTe^ ceux-là se demandent ce qu'ils deviendront avec ces enfants pour chefs. Hélas I ce n'est pas là qu'il doit mourir. Trois saignées le sauvent. A peine debout, il longe rapidement les monts qui séparent la Loire de la Saône, court au-devant de l'armée de Cossé à Arnay-le- Duc, attaque malgré la disproportion du nombre, fin juin, se rahat sur la Loire, et de la Charité gagne la vallée du Loing.

Épouvantée de cette marche rapide, la cour avait essayé à maintes reprises de l'arrêter, de l'amuser par des négociations, à Monréal, à S'-Étienne, à la Charité. Coligny n'avait pas du reste attendu les avances de la cour. Las de cette interminable guerre qui traînait inévitablement après elle les désordres, le pillage, le meurtre, il ne cessait de répéter « que mieux valoit mourir que voir chaque » jour tant de maux. » Il n^aspirait qu'à la paix, mais la voulait solide et sûre, cette fois.

Dès sa jonction avec Montgommery, il avait renvoyé Téligny vers le roi, qui eut le tort de ne voir dans cette démarche qu'un aveu d'impuissance (1). Les impuissants pourraient parler haut désormais. Or rarement l'Amiral s'est montré plus respectueux,

(1) Liuothe-FéDeloii, » déc. 1569, t. H, p. 4M,

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ISi CHAPITRE V.

plus Fournis. Il ne peut se dissimuler qu'il a jadis assez grièvement offensé la reine-mère pour qu^elle hésite à traiter avec lui. C^est à la reine-mère qu'il adressera les plus chaudes prolestations de respectueux dévouement, a ses plus que très humbles » recommandations. » Et ce n'est pas uae vaine formule ; on sent qu'il est prêt à faire pour la paix, du royaume l'entier sacrifice de ses soupçons, de ses rancunes :

a Madame jay entendu que Vostre Majesté a

» quelque deffience de moy, mais je la supplieray » très humblement de croire qu'elle nen a nulle » occasion, car dune part jay la crainte de dieu qui » medeffend telle chose, et de laultre estant mère j> de mon roy comme vous estes, je ne pourrois » rien faire n'entreprendre contre Vostre Majesté j) quant bien mesmes jeu aurois la puissance que je » ne fisse contre mon honneur et contre mon » debvoir, et jestime tant lung et laultre que tous B les biens et honneurs du monde ne me scau- » roient rien faire contre cela.

Davantage, madame, si depuis quelque temps n vous avez eu quelque mauvaise oppinion de moy, x> et que a la solicitation de mes ennemis qui ont » occupé ordinairement vos aureilles, vous mavez » porté quelque maulvaise volonté, je nen suis pas B fort esbay ; mais aussi jose dire que quant Vostre x> Majesté espluchera toutes mes actions depuis le B temps quil y a quelle me cognoist jusques à pre-

D,q,-Z.-dbvGOOglt'

PAIX DR S'-fiBRUAIN. 155

» sent, quelle confessera que je suis tout aultre » que Ion ne ma voulu dépeindre. Il y a davantage, j- car quant il me souvient davoir receu beaucoup » de faveurs de Vostre Majesté et démonstrations de » bonne voulunté, joublic très vouluntiers tout le » mal que Ion mauroit voulu procurer en vostre B endroict pour me ressouvenir du bien, et... je a vous supplie, madame, croire que vous navez » point de plus affectionné serviteur que jay esté et » veulï estre... »

Et pour prouver à Catherine, qui croit peu aux belles paroles, ses bonnes intentions, il suspend, à sa prière, sa marche en avant dont elle a conçu tant d'effroi :

« ... combien que cela ne se puisse faire quaa vecques beaucoup d'incommodités pour ceste » armée, et plus encores pour mon particulier, » daultant que je nay villages ou il ny en aye de » logés de ceulx de ceste dicte armée; mais je tais j> si peu de conte de ce qui touche mon particulier » au prix du général que Vostre Majesté jugera w clairement que je désire tant advancer la paix et » de veoir le royaulme en repos que je n'obmettré » chose qui y puisse servir... (1). »

Cette lettre si digne, Coligny récrivait le 29 juillet, presque en face de sa ville ruinée, de son château dévasté. La cour se déclara convaincue ou

(1)B. N.Mss. f. f, 3193, f. 41.

ISU CHAPITRK V.

feignit de l'être ; et la paix fut signée le 8 août à S'-Germaio.

Cette fois tes' avantages obtenus étaient garantis. Le roi donnait en garde aux huguenots, pour deux ans, les villes de la Rochelle, Cognac, Montauban et la Charité, où se pourraient retirer ceux qui n'ose-, raient rentrer en leurs maisons. Afin de leur assurer bonne et entière justice, faculté leur était accordée de récuser trois ou quatre conseillers par chaque chambre de parlement. Enfin et surtout, pour les mettre sur le pied d'égalité complète avec les catholiques, l'édit n'admettait aucune distinction pour cause de religion dans les universités, écoles ou hôpitaux, et déclarait les réformés capables de toutes charges et offices. On voit combien une pareille paix, sérieusement négociée et discutée par l'Amiral, diOerait des traités antérieurs signés à la légère par le prince de Coudé.

D,q,z.-3bvG00glt'

Août 1570 — Août 1572.

L* Amiral et les MÏtrea. — l/Audnl à 1& Bi>ch«U« ■ l« SjHOtie 4e 1S71. — f/Amlral A Blola. — 1« méMsIn ■Dr la (nerrc >dx Paja-Maa. — M» SalBt-BartkéleH]'.

Si Coligny a pu se réjouir même de l'imprudent traité de Lonjumeau, on conçoit quelle joie lui cause celui de S'-Germain. Et ce qui redouble cette joie, c'est que le jeune roi, las autant que lui de la guerre, a poussé de toutes ses forces à la conclusion de la pïûx, l'a réclamée, voulue à tout prix, t ogni » modo (1). » C'est le jeune roi qui seul a tenu tète aux Lorrains, un moment même à sa mère.

Coligny a donc eu raison de mettre son espérance en lui. Aussi, avec quel empressement il saisit la première occasion de lui en témoigner sa gratitude !

Il fellait, comme toujours, se débarrasser des reîtres. Charles IX, le 9 août, a prévenu l'Amiral qu'il compte lever à cet effet trois cent mille livres

(I) Belatiofu de France et Toscane, t. III, p. «28.

: 1,, GoOglt'

(58 CHAPITRE ri.

sur ceux de la religion. Voici la réponse de cet homme que le roi a voulu dépouiller et ruiner :

« Sire... il serait malaisé, voire impossible que * nous sceussions mettre les estrangers dehors » pour trois cens mil livres, et pour ce avons nous » passé procuration pour en trouver davantage, et » y obliger noz biens et noz personnes, afin que » vostre dicte Majesté cognoisse que nous voulons » quelle demeure entièrement satisÊaïcte de nous » en tout ce que nous pourrons faire pour son ser- 9 vice et contentement. La suppliant à ceste cause » de rechef très humblement de commander qu'il » soit trouvé plus grand somme de deniers sur B nos dicta biens, afin qu'il ne tienne point à cela » que Ion ne descharge ses subjectz dune telle » ruyne et despense que feront les dicts estrangers » tant quilz séjourneront sur voz terres... {!). »

Toutefois ces libérîdités des huguenots ne suffisent pas. Les Allemands refusent de partir avant d'avoir reçu le payement intégral de ce qui leur est dû. A. la fin d'août, ils sont tellement mutinés qu'ils parlent d'emmener avec eux en otages les Princes et TAmiral. Celui-ci leur déclare qu'il est prêt à les suivre partout où ils voudront, pourvu que ce soit € pour le service du roy (2). » Ils ne se décident à prendre leur chemin vers l'Allemagne qu'à la mi-

(1) V. Pièces jOit., S.

(2) Lettre de Castelnau aa roi, du 27 aoOt ISTO. B. N. Vas. t. t. 15592, f. S3S.

D,q,-Z.-dbvGOOglC

l'ahiral et les BBJrtES. 159

septembre^ etColigny a obtenu la meilleure récompense de son zèle, de son dévouement à la chose publique, les félicitations de son roi :

« ... Voslre Majesté me faict cest honneur de a dire que suyvant laffeelion que jay au soula- » gement de ses subjeetz je metForce de vaincre » toutes difficultuz que font les reîtres pour les » mettre hors vostre royaulme, jespère que dieu me • fera ceste grâce quelle ne sera jamais trompée » davoir ceste opinion de moy que je sois affec- » tionné en une chose si recommendable, car il ny s avoit rien qui me pezast tant que de pouvoir des- » charger vos dicts subjeetz de loppression en quoy » ilz estoient et en ce faisant pouvoir contenter » comme je desirois en cest endroict et tous aultres » vostre dicte Majesté (1). »

Or, tandis qu'il montre ce zèle pour le bien public, ses Intérêts particuliers, les intérêts des siens restent en souffrance. Malgré les termes formels de l'édit, les maisons de son frère le cardinal de Chàtillon continuent à être occupées. Lui-même ne peut recouvrer ses meubles prison vendus, bien qu'offrant pour ces derniers de rembourser les acquéreurs. Deux de ses gens sont tués; il ne met point encore en doute les bonnes intentions du roi; mais il ne peut méconnaître combien la paix sera dîFQcile à maintenir, combien s'est accrue, de son triomphe même, la rage de ses adversaires.

(I) V. Pièces jiM(., T.

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160 CHIPITIB VI.

Cettederoièrelettreauroi.du 12 septembre 1570, a déjà un singulier accent, non de mécontentement, mais de tristesse et de désesjiérance. Il essaie pourtant de refouler au-dedans de son cœur les sombres pensées qui Tassaillent : le 5 octobre, étant en chemin pour la Rochelle, il fait « ce mot > aux syndics et conseil de Genève pour se o resjouyr et congra- B tuler » avec eux oc de ce quil a pieu finalement » a ce bon dieu convertir les peynes et travaulï où » nous avons esté en une paix et tranquillité pour » la durée et conlinuation de laquelle je masseure B que vous nous ayderez a le prier quil nous la » veuille maintenir et nous en faire longuement » jouyr... (I). .

Il écrit dans le même sens à Elisabeth (2). Il voudrait, en trompant les autres, se faire illusion à lui-même. Mais il n'y peut parvenir ; ses plaintes et réclamations deviennent chaque jour plus vives , plus pressantes. Les vagues promesses du maréchal de Cossé, envoyé à la Rochelle vers la fin de décembre, furent insuffisantes à le rassurer, à le satisfaire; et le 19 janvier (571 il lui écrivait : « ... Si parle passé on nous a donné des occasions » de défiances, on nous faict bien cognoistre... » quon ne veult pas en faire moins maintenant (3). » Le 14 février, la mort de son frère le cardinal de

(1) Archives de Genève, lellre cammuniquée par H. J. Bonnet.

(2) Lamolhe-Fénelon, IG «cl. 1570, t. II, p. 331.

(3) B. N. Mss. r r 15553, f. 28.

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SYNODE KATIOHAL DE 1S7I. J6t

Chàtillon, mort attribuée au poison, redoublait encore ses alarmes, et les massacres de Rouen et d'Orange lui prouvaient combien était gravement compromise la paix du royaume.

Les ministres venus de tous les points de la France au Synode national de la Rochelle ne contribuaient pas peu sans doute à augmenter, par leurs rapports divers sur l'état des provinces, le trouble des esprits. Rien ne saurait mieux donner une idée des nobles sentiments qui animent l'Amiral que le rôle joué par lui dans les débats religieux de cette grande assemblée protestante. A voir la sagesse de ses représentations contre le zèle exagéré, contre l'austérité intolérante de certains ministres, on devine l'esprit de conciliation qu'il doit apporter de même dans la discussion des affaires politiques (I).

S'il ne se lasse pas d'accabler, d'importuner la cour de ses plaintes (2), il semble, dans toute cette

(1) » ... Le plus remarquable des règlements est celui qui défend de <• nommer au consisloire le* personnes dont on aura Eiil la première

■ fois quelque mauvais rapport. On dut à la ugesse el aux représenla-

■ lions de l'amiral de Colign} une loi nécessaire pour melire nn frein

■ au zèle amer de quelques pasteurs qui, prêtant l'oreille au premier

■ bruit d'une délation non constatée, tonnaient imprudemment contre

■ des accusés, hasardaient sans examen des réprimandes moin» propres

■ à corriger nn coupable qu'à le déshonorer, et qui, par des éclats

■ dangereux, réparaient moins le ma) qu'elles ne causaient de scan- * dale. -

Arcère, Eût. de la Rochelle, édil. 17», 1. 1» p. 392.

(2) V. Pièets jast., V.

D,q,z.-3bvGoogle

163 CBAPITRH VI.

|iériode de sa vie, prendre h lâche de dérober aux siens le secret de ses inquiétudes, qui ne pourraient que raviver leurs colères, et entraver ainsi le succès de ses généreux efforts.

Il avait trop d'expérience pour n'avoir pas prévu, dès la conclusion de la paix, les diMcultés qu'elle rencontrerait à s'établir d'une façon solide et durable. Il sait que le pape et Philippe II, et leurs alliés les Lorrains, ne négligeront rien pour la rompre; que Catherine l'a signée par peur, le duc d'Anjou avec dépit. Il y a longtemps du reste que Coligny ne compte plus sur la reine-mère. Sa confiance en elle, si absolue un moment, avait été fort ébranlée depuis le massacre de Vassy. Après la lettre du 22 août 1568, il n'en reste plus trace. Catherine le trouvera respectueux encore, mais non confiant et dévoué. Il n'attend rien non plus du duc d'Anjou ; il Ta étudié, tâté en quelque sorte pendant la seconde guerre, et surtout dans l'intervalle de la seconde à la troisième. Son opinion sur lui est faite désormais, il sait à quoi s'en tenir. Le duc ne peut lui pardonner d'avoir rendu stériles, presque dérisoires, ses triomphes de Jarnac et de Moncontour, que la renommée avait faits si brillants, que l'opinion avait crus ai décisifs. D'ailleurs, Anjou est le bien-aimé, le préféré de Catherine ; Coligny devra se défier du fils comme il se défie de la mère.

Il ne lui reste donc que le roi Charles IX. C'est vers l'année 1566 que nous avons vu, pour la pre-

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COIIGNY «'ESPCnE QV'f.tl CHARLI^S IS. 163

mière fois, poindre cette sorte irattrait mystérieux qui entraîne Tune vers l'autre ces deux natures si différentes, si peu faites en apparence pour se comprendre et s'estimer. Les amers souvenirs laissés depuis lors dans l'esprit de Charles IX par la tentative de Meaux semblent s'être évanouis. L'horreur commune des discordes civiles a rapproché du vieux chef huguenot le jeune roi très-chrétien. C'est par le roi seul que Coligny maintiendra la paix, si elle peut être maintenue; c'est par le roi seul qu'il pourra combattre l'Espagne et les Lorrains, éloigner Anjou, annuler Catherine. Aussi affecte-t-il de ne plus s'adresser qu'au roi.

Toutes ses lettres de la fin de 1570 et du commencement de 1571, que le hasard a mises sous nos yeux, sont, à peu d'exceptions près, des lettres à Charles IX. Quand il s'en rencontre une en double pour Catherine, ce n'est qu'un résumé des explications données au roi, et te ton indique suffisamment quelle différence l'Amiral établit entre le fils et la mère. Le 23 août 1570, Catherine l'avait, en même temps que son fils, assuré de sa bonne intention de maintenir les édits :

« Sire, répond-il au roi le 12 septembre, je •n diray à Voslre Majesté que je ne doubte nullement » de sa bonne volonté, de quoy entre aultres choses » nous nous sentons tous très estroictement obligez » a vostre dicte Majesté et moy particulièrement. » Et à la reine-mère, il se contente d'adresser

-:i,vGooglc

16i CHAPITRK *1.

Ic8 sèches paroles qui suivent : « ... ce que ma- » dame je veulx croire et nen doubler aulcune- » ment... (I). »

Catherine est assez intelligente pour noter ces nuances, qui la froissent et Tinquiètent, pour s'alarmer surtout du silence que Coligny semble résolu de plus en plus à garder vis-à-vis d'elle. Ne s'adresser qu'à son fils, n^est-ce pas le meilleur moyen de le convaincre de sa propre importance, de lui rappeler sans cesse qu'il est seul le maître et que nul ne doit partager le pouvoir avec lui? Il est vrai que nous raisonnons ici d'après le seul résultat de recherches personnelles qui courent grand risque d'avoir été fort incomplètes ; il n'est pas impossible que d'autres manuscrits consultés ne donnent pour la même époque de nombreuses lettres de l'Amiral a la reine-mère ; mais nous croyons du moins qu'elles auront toujours un tout autre accent que les lettres au roi.

Ce qui est toutefois certain , ce sont les Inquiétudes causées à Catherine par cette correspondance suivie de l'Amiral avec son fils. Il paraît que, vers la fin de décembre 1570, elle avait cherché de son côté à exciter contre Coligny l'ombrageuse susceptibilité de Charles IX; qu'elle avait affecté de traiter de chimériques ou même d'injurieuses tant de plaintes journellement adressées au jeune roi. Aussi, le

(I) V. Pièces jmL, T, U.

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CALOMNIES CUNIBE L'aHIRAL. 105

2 janvier 1571, elle s'attirait ces vertes paroles de l'Amiral : «... je vous supply très humblement de » ne dire plus que ce sont de mes oppinions ou » que je menace le roy ; car il n'y a gentilhomme » en France qui plus désire le bien et repos de ce j) royaulmeque moy... (I). »

Tous les ennemis de l'Amipal renouvelaient en même temps leurs manœuvres et leurs accusations. L'ambassadeur d'Espagne dénonçait au roi de prétendus armements maritimes qui se préparaient à la Rochelle à son insu, mars 1571 (2); en mai, on faisait courir dans le Midi le bruit que l'Amiral était en armes pour décider les villes à se soulever, et rejeter sur lui la responsabilité du soulèvement (3), Mais toutes ces insinuations et ces calomnies ne paraissaient pas faire grande impression sur Charles IX.

Jaloux de voir son autorité reconnue et respectée de tous, il ne voulait plus de guerre civile, moins peut-être par amour de la paix que par horreur de la rébellion. Sa femme, fille de l'honnôte et tolérant Maximilien II, semblait l'entretenir dans ces bonnes dispositions (4). De plus, il s'était pris d'une véri-

(2) LeUie de Coligny au roi, <ln 15 mars IS7I. B N. Mss. S. f. t5S53, r. 81.

(3) LeUra de Coligny au roi, du 16 mal I5TI. B. N. Mss. f. f. <S553, f. lis.

(4) •• ... Que^la regioa contenla inoUo (uUa lacorle, e plu il Re^ao " Tiiarito, elle la vagheggia e adora...; il Re vuol la pace ad ogai » modo. » RclaltoM de France et Toscane, t. III, p. 643-64i.

1C6 CUAPITKU VI.

table affection pourTéligny, ce négociateur habituel de l'Amiral; Téligny le plus charmant, le plus conciliant des hommes; Téligay le porte-paix, qui, depuis l'édit de S'-Germain, ne cessait d'aller de la Rochelle à la cour, de la cour à la Ilochelie, arrangeant toutes choses, combattant tous soupçons, communiquant au roi les doléances de ses coreltgionnaires et surtout les grands projets de Coligay.

Ajoutons que toutes les circonstances, jusqu'au milieu de l'année 1571, vinrent merveilleusement en aide à ce dernier. Charles IX en était arrivé à se déûer, presque autant que les huguenots euxmêmes, de sa mère, de son frère, des Lorrains et de TEspagne. 11 ne pai-donnaît pas à Catherine le grand rôle qu'elle avait voulu faire jouer au duc d'Anjou, ni à celui-ci la gloire qu'il avait obtenue. Il avait, dans un accès de colère, juré la mort du duc de Guise, qui osait jeter les yeux sur sa sœur Marguerite. Le bruit courait enfin que l'autre sœur du roi, la reine d'Espagne, avait été empoisonnée par ordre de Philippe H.

De mars| à juillet 1571, Charles IX semble disposé à s'entendre avec l'Amiral, même en dehors de sa mère. En avril et mai, il est question d'un voyage que le roi doit faire en Bretagne , et où il s'abouchera avec CoUgny (1). C'est surtout Tidée

(l)"...Siveilràsesidovràfareilvia^o di BreUagaa, il qualcil Revuole, B e molli altri 1o delesloao: come li Guisi... et forse la Regina madré... >

a ... Incpieslo viaggio... abbocandosi l'Ammiraglio o U Priucipi con !■ sua Maeslà... " Belalions de France et Toscane, 1. IH, p. C65, 670.

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LE KOI TEHD A SE BAPPBOCUbR DES l

de la guerre de Flandre qui le séduit. Louis de Nassau est venu secrètement de la Rochelle et a achevé de l'entraîner. Le cardinal de Lorraine est parti de la cour, où son orgueil le rendait insupportable à la plupart des chefs catholiques (1). Le roi veut que le duc d'Anjou épouse Elisabeth, s'en' aille en Angleterre, et il déclare à Téligny que la religion ne sera point un obstacle au mariage (2). 11 tient de plus à ce que sa sœur Marguerite épouse le roi de Navarre. Sauf sur ce dernier point peutêtre, tout marche donc aux souhaits de l'Amiral. 11 ne semble pas en effet que, dans les commencements du moins, il ait vu de très-bon œil ce projet de mariage du Béarnais. Il suflisait que l'idée première vînt de Catherine pour qu'elle lui fût suspecte.

Dès le mois de juillet 1570, la reine-mère y avait songé; non qu'elle eût dès lors, comme on Ta parfois supposé, l'intention perfide de mettre à profit ce mariage pour attirer les huguenots à Paris et les y faire massacrer. Le Florentin Pelrucci, ce témoin si bien renseigné, prête à la reine-mère un projet beaucoup moins violent, et surtout beaucoup plus conforme à son caractère, à ses habitudes , à ce génie étroit toujours en quête de petites ruses et de

(I] « Il cardinale di Lorena è paitilo poco amico a iroUÎ cap

Relations de France et Toscane, l. IIl, p. 662. (2) ttêmolrei ilc Nevers, Paris, t665. Dépêche de 'Walsinghaii cesler, du 22 avril 1371.

D,q,-Z.-dbvGOOglC

1<J8 CHAPITBI VI.

misérables intrigues : elle espérait, comme autrefois pour Condé , détacher peu à peu le prince de Navarre du protestantisme, ou tout au moins le brouiller avec ses coreligionnaires (1). Au commencement de 1571, elle avait insisté pour que Jeanne d'Âlbret amenât son fils à la cour; et Coligny trouvait à cette époque que Jeanne faisait bien de refuser, ayant ■ quelque raison de se deffyer (2). » Il est certain que presque tout le parti protestant pensait de même. Bon nombre de huguenots eussent de beaucoup préféré le mariage de Henri de Navarre avec Elisabeth.

Lamothe-Fénelon , en septembre 1571, prétend que l'Amiral remet en avant ce projet dont le cardinal son frère aurait autrefois entretenu Elisabeth (3). L'ambassadeur était mal informé. Il est impossible que l'Amiral ait travaillé lui-même à rompre le mariage du duc d'Anjou dont il désire si fort Téloignement. Ce sont d'ailleurs les Châtillons qui, les premiers, ont parlé de marier Anjou à Ëli-

(1) « ... Dicesi cbe, quando la pace h coaclnda, sarà possibile dare » nadama... al principe di Navarra, ^perando di rilirarlo ioteramente 1 da quella sua siniatra opinione d'ereaia, ê ridurlo m buona amiciiia • del Re... > 4 jnillet 1570.

"... Se bene quesl« Haestà credono quielarlo con Ul marriaggio, » con guadagnar quel Prlacipe alla RelÎBionecaUolIca, disuDir li ugo- « noili... '•23rév. 1372.

Relaliotu de France et Toxane, t. HI, p. «33, 730,

(2) Letlre de Coligny au roi, dn ISjanv. 1571. B. N. Mss. f. T. I59S3, r. 24.

(3) Lanolhe-FéneloD, l. IV, p. 240,

-:i,vGooglc

PBOJfiTS DE HARlAGEjl. 169

sabeth, dès la fin de 1570, et ils n'ont pas cessé « d'y aller d'une drolcte et bien bonne vollonté (1).»

Cependant les bruits auxquels Lamolhe-Fénelon fait une allusion rapide, sans y paraître attacher grande importance , ne sont pas tout à fait sans fondement. D'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale que nous croyons inédit, c'est Walsingham, l'ambassadeur d'Angleterre, qui, du consentement de la reine sa maîtresse, aurait entamé à ce sujet une négociation très-secrète avec la reine de Navarre, Cette négociation, à laquelle se trouve mêlé l'auteur inconnu du manuscrit, donne même lieu à une scène de haute comédie qui se pïisse à la Rochelle, et où le comte Louis joue le principal rôle (2). Toujours est-il qu'elle ne put aboutir et que l'Amiral refusa de s'en mêler.

Elisabeth et Walsingham n'avaient peut-être qu'un désir: empêcher le mariage projeté de Marguerite et de Henri de Navarre, et par suite la réconciliation désirée par le roi. Qui sait même si ce n'est pas leur indiscrétion calculée qui révéla à (.amothe- Fénelon ce secret dont il avertit la cour de France. Toutefois, s'il en est ainsi, l'événement déjoua leurs Calculs. A aucun prix, Catherine n'eût souiîert cette alliance étroite des protestants avec l'Angleterre; et quand elle n'aurait pas eu déjà ses vues secrètes

(1) LiniDlhe-FêaelOD, 1. Il, p. !

(2) V. Pièces jusl.. Y.

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sur Henri de Navarre , la seule crainte de le voir épouser Elisabeth l'eût déterminée à lui donner sa fille Marguerite. Du même coup, elle dut se rattacher plus étroitement a l'idée de mettre en avaot pour Elisabeth soit le duc d'Anjou , soit le duc d'Alençon, combinaison à laquelle Elisabeth devait, de son côté, se prêter volontiers, ne fût-ce que pouT distraire la cour de France de tout projet de mariage écossais ou portugais. Les intrigues matrimoniales, voilà donc en réalité le grand ressort de la politique européenne au temps de Catherine la fourbe et d'Elisabeth la grande, ces deux femmes si diversement jugées, et qui peut-être se ressemblent beaucoup plus qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord.

Quoi qu'il en soit, les intrigues anglaises, vers la fin de 1571, ne pouvaient que rapprocher au moins en apparence la reine-mère des prolestants. Du reste, depuis quelque temps déjà, Catherine effrayée de l'isolement où la tenait son fils, de la réserve qu'il gardait avec elle, avait compris la nécessité de ne plus le heurter de front, afin de regagner sa confiance perdue : « Ma mère m'aime tant, dit un Jour » Charles IX à Petrucci, autant qu'on peut aimer un B cher enfant , ella mi amà quanta si puà amare » ftgliuolo{\). »

Il est probable que Catherine venait de déployer

(I) Relatio)ts de France et Toscane, 1. 111, p. 678.

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JEANNE u'aLBBET MANDEE A LA COUH. 171

dans une scène d'attendrissement prémédité tout son talent de comédienne. A la fin de juillet, le roi, qui croit sa mère prête à se rallier à ses projets, est disposé à lui tout dire, à se réconcilier avec elle. Le ÏO août, l'accord est parfait. Catherine verra même sans répugnance l'Amiral à la cour (i). Il est évident qu'à cette époque, comme toujours d'ailleurs, elle n'a aucun plan arrêté. Elle ne veut que gagner du temps, obtenir surtout que son ftls , ne se défiant plus d'elle, ne lui cache plus rien. A mesure que les événements se dé rouleront sou s ses yeux, elle avisera et au Jour le jour, suivant son habitude.

Elle commence par renouveler à la reine de Navarre le désir qu'elle a de la voir auprès d'elle en même temps que l'Amiral. Jeanne d'Albret s'empresse de répondre : a ....Madame, vousme mandez » que voulez voir mes enfans et moy, et que ce » n'est pas pour nous mal faire; pardonnez moy si B lisant ces lettres j'ay eu envie de rire, car vous B me voulez asseurer d'une peur que je n'ay jamais » eue et ne pensayjamais, comme J'ondit,que vous » mangissiez les petits enfans (â). »

(1) n ... Il re lia scoperlo luUo il negozioallaRegiaa madré; e leco.se » sono accomodale in modo che luUo i stalo Irovato buoiio da sua H Maestà. . . >■

La reiae-mère veut que le pape « ... Irovi baono che l'AmmiragUo » venga a corte, perché da queslo ne succédera l'uaioiie di queslo

Relationi de France et Toscane, t. lU, p. G94-69S.

(2) Arch. des illss. scleiU. el litt., 2' série, 1. II, 2* livraison, p. 409.

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172 CiiAPiTas VI.

ËD attendant, elle part pour les Pyrénées, où elle doit prendre a des eaux chaudes » nécessaires à sa saoté; et le 24 août elle écrit de Pau, s'excusant auprès de Charles IX, qui, il parait, insiste pour qu'elle vienne (i). L'Amiral au contraire en a pris cette fois son parti; il se rendra à Tinvitation de la cour. Non qu'il n'ait plus aucun sujet de crainte; si les rapports de Téligny « tout enyvré des caresses » du roy » sont pleins de conGanceet de généreuses illusions, en revanche son collègue Briquemautest tout disposé à ne voir partout que pièges et trahisons. Du reste, même parmi les catholiques, plusieurs s'étonneront après coup que l'Amiral n'ait pas vu le péril au-devant duquel il court de gaîté de cœur, lui (c qui avoit tant de finesse et artifice. » Le péril , certes, il le voyait, mais eût-il été plus grand encore, il l'eût bravé de même.

Le roi a dit au comte Louis « qu'il vouloit voir » monsieur l'Admirai, etferoit la moytié du chemin » et plus oultre s'il esloit besoin (2). > Refuser dès lors de venir, comme l'a fait la reine de Navarre, ne serait-ce pas témoigner au roi une défiance insiillante dont il aurait le droit do se montrer justement offensé? Ne serait-ce pas compromeltre à jamais le succès de cette politique nationale que le roi semble avoir si franchement adoptée, dans laquelle même il vient de s'engager ouvertement?

(I) Arch. des Miss, seifnl. et titt., Z* série, t. II, 2* livraison, p. 404. Çï) Mm. 17463, p. 6.

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BUPTUBE tSIHINBNTB AVRC l'bSPAGNI!. 173

Le 6 août il a fièrement déclaré à l'ambassadeur espagnol que si son maître croit lui faire peur, il se trompe (î). Il a permis à l'Amiral d'envoyer aux Indes Occidenlales le sieur de Minguetière, l'un des meilleurs lieutenants de Sore, et qui a fait ses preuves à la prise des îles d'Oleroii. Cette diversion menaçante pour les colonies espagnoles doit faciliter les opérations au:L Pays-Bas. Albe s'est plaint déjà des bravades de l'ambassadeur de France ; don Francis d' Alava est si mécontent de la cour, qu'il demande à Philippe II un successeur (2). La guerre paraît donc sûre; et de cette guerre quel doit être le pris? Les haines civiles se taisant devant la haine de l'étranger, la paix intérieure affermie, les frontières de la France reculées jusqu'à l'Escaut, peut-être jusqu'à la Meuse : le comte Louis l'a promis (3). L'intérêt, la vie même de la France en jeu, cela ne vaut-il pas que Coligny risque le sacrifice de son intérêt et de sa vie ?

tes affections dévouées qui l'entourent, les joies domestiques de son foyer sont pourtant bien faites pour le retenir. A la place de la noble et regrettée Charlotte de Laval, est venue s^asseoir, le 25 mars 1571, une autre compagne héroit[ue et dévouée, Jacqueline d'Entremont, qui a bravé la colère et les

(I) Afein. de Ntvers Dépêche de Walsingham à Burleigh, dn I! août 1571, p. 529.

(2)ConapoiuUmeede PhilippelI/tmUel, loCt <97t,t. II, p. 181, I9T. (3) Helertn, p. 80.— Archives de la malton de Nattan, t. II, p. 404.

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menaces du duc de Savoie, son suzerain, pour devenir « la Martia de ce nouveau Caton » et consacrer à son héros tous ses biens et tout son cœur. Deux mois après, l'Amiral réalisait un de ses rêves les plus chers, le mariage de sa fille avec Téligny... « ... je lui conseille... d'espouzer monsieur de Téli- » gny pour les bonnes conditions et aultres bonnes » parties et rares que jay trouvées en luy. Et si » elle le faict je lestimere bien heureuse. Mais en » ce faict je ne veulx user ny dauctorite ny de com- » mandement de père, seulement je Tadvertys que » laymant comme elle a bien peu cognoialre que je » layme, je luy donne ce conseil pour ce que je » pense que ce sera son bien et contantement ce » que Ion doibt plus tost chercher en telles choses » que les grands biens et richesses (t). » Tels sont les termes du fameux testament daté d'Archiac, juin 1569, testament si digne d'avoir été rédigé par . Coligny, mais dont rauthenticité, pour beaucoup de causes, nous paraît quelque peu suspecte.

Toutefois, les admirables paroles citées plus haut, l'Amiral les a, sinon écrites, du moins pensées ; Téligny n'avait en effet aucune fortune, son père ayant dévoré tout son patrimoine (2). Coligny ne regarda que le mérite personnel du jeune homme, et lui donna sa fllle^ dont la main était recherchée

(1) Testament olographe. Fac-iiinile extrait dv. Bullelm de la Soc... Dec. IS32, n* T.

(2) De Thou, m, 65.

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JACQUELINE d'eHTBEHONT. — TÉLIflNV. 175

alors par des princes allemands, celle fille qu'il aimait tant, dont il faisait si volontiers l'éloge, ne voyant rien de si parfait qu'elle, bien qu'il n'eût pas n l'habitude de vanter ce qui lui apparie- » noit (1). »

Sa bien-aimée Louise a désormais un appui, un protecteur ; ses enfants ont une seconde mère aimaote et dévouée. Il est tranquille sur leur sort à tous. Et ce bonheur domestique dont il jouit, qui semble devoir le rattacher à la vie, ne fait peut-être que le décider à courir au-devant de la mort possible, au-devant du danger certain.

Il déclare au roi qu'il est prêt à partir seul ou accompagné , comme bon semblera à Sa Majesté, prêt à obéir en toutes choses à la reine-mère, puisque le roi ne veut agir sans elle. Que le roi, la reine-mère, Monseigneur et M. le Duc lui donnent leur parole qu'il peut venir en toute sûrelé, il ne demande rien de plus (2). A-t-il donc vraiment au cœur cette confiance naïve ? Dans le roi , peut-être; dans les autres, non. Mais, puisque le devoir est d'aller en avant, il ira. Or, à quoi ont

(1) VarillAS,

(2) ■ ... Si offeruce di più il detio AtnniiragUo eobito venire da sua « Maeslà eolo o accompagnalo corne più a quella placera ne allra sicurli » o ealisfazione riccrca pr ci6 &e non che il Be, ta Rrgina Madré... » promeltino inparolache poasivenirci aicuro... •

x n delto signer Anunîraglio ai offerisce di voler cssere parlicular- » mente servilore obt^edienlissiino a delta Regïua Madré... h Belations de Frnnce et Toscane, t. (Il, p. e99-7IKI.

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176 CBIPITRB VI.

servi jusqu'à ce jour les précautions prises, les j^aranties stipulées? Toute marque de défiance n'engendre-t-elle pas fatalement la défiance? Il se livrera maintenant pieds et poings liés à ses adversaires. Qui sait si ce complet abaudon ne les touchera pas? Le 3 août, c'est avec une apparente effusion de cœur qu'il écrit à Catherine :

< Madame, jay receu la lettre qu'il a pieu aVostre » Majesté mescripre par le sieur de Quînçay et

> enttendu aussi de luy ce quil avoit de cominan-

> demant de me dire et entre aultres choses que

> Voz Majestés vouloient que je leur allasse bientost s bîiiser les mains, qui estoit bien la meilleure et » plus aggreable nouvelle que jeusse peu reeep- » voir... ce que je désire principalement pour leur » foire eognoistre que je nay aultre but et dessaing » quau bien, repos et grandeur de ce royaulme. Et » ayant receu ce bien et faveur de Vostre Majesté, s je vous supplie très humblement madame croire » et vous asseurer que je memploire de telle façon » à vous faire service que vous en recepveres con- » tantemant... (I). >

L'accueil qu'il reçoit à son arrivée à Blois , le 12 septembre, est loin d'avoir la cordialité louchante dont on a tant parlé, et qui cachait, dit-on, de si terribles desseins. Le récit de notre auteur inconnu confirme et complète sur ce point le témoignage de

f,C.oo;;[c

LAMIBIL A BLOIS. 177

Petrucci : Catherine, le 1 1 , avait été prise de vomissements et gardait la chambre; te matin même, Anjou s'est mis au lit se plaignant de la fièvre. L'Amiral est obligé d'aller saluer le roi dans l'appartement de sa mère; on lui fait assez maigre chère , décente pourtant et raisonnable , < cera » ragionevole (I). n Aucun préparatif pour sa suite. Il est accompagné d'uoe cinquantaine de gentilshommes qui l'ont suivi en toutes ses guerres et qui, à ce moment grave, n^ont voulu Fabandonner. Ils s'entassent, comme ils peuvent, dans les chambres voisines delà sienne. Ils s'inquiètent déjà (2).

Des provinces, ses amis lui écrivent, parlent de le venir rejoindre- Voici ce qu'il répond à l'un d'eux, le Ï6 septembre ; « ... Au demeurant, je » veulx bien vous advertir que le roy et messeit gaeurs mont faict fort bonne chère , et quant à » ce que vous parlez de me venir trouver... vostre B présence estant beaucoup plus requise de delà fi pour lexécution de vostre charge que non pas > par deçà, vous me ferezaceste cause bien plaisir » de nen bouger.., (3). » Cette charge, dont son correspondant doit s'acquitter, c'ftst de presser de tout son pouvoir la levée des deniers qui restent dus aux étrangers. Coligny espère bien que ceux de Lyon s'empresseront d'obéir et « recompenseront

(I) Belalions de France et Toxane, t. III. p. 704.

(S) Hw. I74S3, r. S4.

{3) L'Amiral i H. de Gutellaz. B. N. Hm. t. t. I5SS8, f. 274,

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178 GHAPITIIB VI.

» la longueur passée par une promptitude et dili- > gence de payer leurs cottes incontinant(l). b

Il va plus loin. Comprenant le danger des places de sûreté , qui constituent un État dans VÉtal, il ofTre de les rendre (2). Il voudrait voir la reine de Navarre et les huguenots mettre de côté, comme lui, toute apparence de soupçons , persuadé que c'est la dernière et suprême épreuve à tenter. Dans toutes les affaires, il apporte un esprit de conciliation qui désarmerait toutes les haines, si c'était possihie ; là où Ton ne peut s'entendre, il s'ingénie à arranger les choses au plus grand contentement de l'un et de l'autre parti, « dove tutto non si x> possa accordare, s'iogegna dl fare accomodare j> le cose con più satlsfazione delP una e dell' altra B parte che si puô (3). »

A force de déférence et d'attentions, « umiltà ed » osservanza, » il parvient à se faire accepter de la reine-mère et du duc d'Anjou. Le roi lui &it bon visage, lui accorde un don de 50,000 livres, les revenus d'une année des bénéfices de son frère Odet. Mais ce ne sont pas ses avantages personnels qu'il est venu chercher et poursuivre. Ce qu'il veut avant tout, c'est la guerre aux Pays-Bas, seul et assuré

(1) L'Amiral à mes»ieun de l'ËglUc de Lyon. B. N. Mss. f. f I5S53, r. 276.

(2) r ... Pare che, &a BU mese, rAmmingliorestiliiiri Is lerrea sua ■• Haesti... >

Relations de France et Toscane, t. III, p. TU.

(3) Relalions de franc* et Toteaite, t. III, p. 703.

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L AMIRAL A BL0I5. 1 i9

moyen de prévenir, à son avis, ie retour des guerres civiles. Or, sur ce point, Catherine et l'Amiral ne s'entendront jamais.

Catherine , dès le commencement d'octobre , laisse clairement voir combien elle serait heureuse de ne pas rompre avec l'Espagne, et appuie de toutes ses forces l'agent de Gosme I"', qui dit son maître opposé à cette rupture (1). La nouvelle de la grande victoire de Lépante ne peut que confirmer la reine-mère dans sa résolution.

Les tristes pressentiments envahissent alors l'âme du grand homme. II comprend que sa présence devient importune, et il sent le besoin d'aller goûter un peu de consolation parmi les siens. Il les avait fait venir à Châtillon pour être plus près d'eux, pour les voir souvent. 11 part vers le milieu d'octobre , et il semble que sa première préoccupation en arrivant soit de s'assurer par lui-même des travaux, des progrès de ses fils. Il les fait écrire sous ses yeux, peut-être sous sa dictée, à leur excellente amie la duchesse de Ferrare. N'est-ce pas, en effet,

(I) ' ... Nemancô la suddelta Regina venir qnivi ad ognl iraUo ed

■ a proposilo dirle ;

■ Sire, notale ramorevolezza di quelU PriucipL Poi soggianse : > ... vedete quaalo fàreblie per loro, (emendo dello Imperatore e re di

■ Spagoa che voi rotnpesle guerra coulro esso Re; ma vogliono più

■ loata pospom 11 loro perieolo ed inlereue che mancare di dirvi il

■ vero t consfgliarvi il bene vosiro. Nolate ânoque la bonià loro e le-

■ nelevi al loro coasiglio di «tare ia pace. »

atlationt de France et ToKOte, t. 111, p,7IS,SMtabr« IS7I.

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180 CHAPITKB VI.

son inspiration qui se retrouve dans cette charmante lettre des enfants :

« Madame, la lettre de laquelle il tous a pten nous D honorer nous est un gage 1res seur de la souvenance et » du soin qu'il vous plabt avoir de nous ; bien que n'ayons u encor moyen quelconque de vous faire le service lequel

» nous vous debvons et désirons faire, vray est que ce

» vous sera asses pour le présent, si nous mettons peine et s diligence a Lien cognoistre dieu l'aimer et l'honorer, par » le moyen de l'ad van cernent que pourrons faire aux bonnes » lettres et sciences, comme de vostre grftce et bonté singun lière, il vous plaist nous y exhorter : i quoy nous espérons » faire si bon debvoii- que a l'avenir cognoislres voslre ei- » hortation n'avoir este vaine, moyennant l'assistance de nostrc » dieu lequel nous supplions vous donner

n Madame tn toute félicité très longue vie pour l'avance- » ment du règne de son nis (I). »

Le repos que Coligoy est venu chercher à Châtillon sera troublé bientôt. Les Guises se sont rassemblés en force à Troyes ; le bruit se répand qu'ils ont l'intention d'attaquer l'Amiral. De toutes parts ses amis accourent pour le défendre. Afin d'ôter toute occasion de troubles, il les renvoie, leur recommandant toutefois de se tenir prêts ; il les appellera quand il aura besoin d'eux, et il avertit le roi de ce qui se passe : Il aurait bien <c moien de relever » de peine, » ceux qui veulent Passiéger en sa

(I) Lettre daSI octobre 1571. B, M. Mss. r. f. 3133, f. 33.

PBBPARATIFS UBNAÇANTS DES GlilSBS. 18l

maison, a. et de faire la moitié du chemin au devant » deulx. » Mais il ne donnera € ny plaisir ny advantage » à ses ennemis pour prendre les armes. » Il l'a promis en partant de Blois, et il tiendra sa promesse, ne craignant point qu'on impute cela « a quelque » peur et timidité, » car Dieu lui a fait « ceste grâce s de (se) faire cognoistre entre les hommes. » Le roi lui a donné l'ordre de rester chez lui, et d'envoyer Téligny à la cour, il obéit. Toutefois avec une bonhomie touchante, et qui prouve combien, malgré cej tracas et dangers du dehors, il est attentif au bonheur des sieos, il prie le roi de ne pas garder longtemps Téligny, son fils, comme il rappelle, car il sait « qu'il a nécessairement affaire chez >i soy comme ung nouveau mesnager ())• »

Charles IX eût voulu renouveler l'épreuve de Moulins, et réconcilier définitivement les Châtillons et les Guises. Vers la fm de décembre, il les appelle à Paris ; mais Tannonce de l'arrivée du cardinal Alexandrin à la cour fait eontremander cet ordre (2). Inquiètes de la politique nouvelle de la France, les cours de Rome et de Madrid l'avaient chargé de négocier le mariage de Marguerite avec le roi de Portugal, et d'entraîner Charles IX dans la sainte Ligue contre le Turc.

Au commencement de Janvier 1572, le débat est donc nettement posé entre les alliances protestantes

(1) Lellre du 13 déc. 157t. V Piéeeijast., X.

(2) Relatlont de France et Toscane, t. III, p. 74t-

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182 CUAPITRB VI.

d^une part, les alliances catholiques de l'autre. Juste à pareille époque, dix ans auparavant, la France avait été mise en demeure de choisir entre te catholicisme et la Réforme. Alors Coligny comptait sur la cour, et la cour au moment suprême l'avait abandonné. Charles IX, comme autrefois Catherine, vat-il cette fois encore tromper ses espérances ? Par quelles angoisses il passe, tandis que se jouent de nouveau à quelques lieues de lui les destinées de la France !

« je vous pry, écrit-il le Ï3 janvier 1572

» aux ministres de l'Eglise de Zurich, je vous pry, » messieurs, que comme vous voyez que le diable » ne dort pas pour mal faire, que de vostre part » aussy vous veilliès pour rompre ses dessaincts B et prattiques, et avoir mémoire de moy en vos » bonnes prières (1). »

Il sait que Charles IX déteste l'Espagne et veut la guerre contre Philippe II; mais cette guerre, il est décidé à ne la faire qu'avec l'appui d'Elisabeth, et après le mariage du prince de Navarre. Or, dès le mois de janvier 1572, on peut considérer le mariage d'Anjou comme rompu ; il est vrai qu'on met en avant le duc d'Âlençon, et bien qu'Elisabeth ne semble guère prendre au sérieux ce nouveau prétendant, ses rancunes contre Philippe II, la crainte que lui inspirent les intrigues espagnoles en faveur

(I) Archives de Zurich, tetlre canunnnlqaét par H. j(it«s BoaiMt,

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JBANME DALBBBT. 183

de Marie Stuart, la disposeraient assez à se rapprocher de la France.

Quant à la reine de Navarre, il est certain que ses hésitations à se rendre à la cour n'ont pu que produire une déplorable impression sur l'esprit irritable et soupçonneux de Charles IX. Ces hésitations, qui peuvent tout gâter, tout perdre, il est probable que TAniirai ne cesse de les combattre, et de là sans doute cette sourde mésintelligence avec Jeanne d'Albret dont notre auteur inconnu parle à chaque instant. Elle ne peut être aussi grande qu'il le dit, et nous croyons qu'ici, comme d'ailleurs en mainte autre circoDstance, il ne faut accepter son témoignage qu'avec une extrême réserve. Mais Jeanne d'Albret était t ung petit glorieuse (1), » comme elle l'avoue dans une de ses lettres à Catherine; et tout en rendant pleine et entière justice aux grandes qualités de Coligny , il ne serait nullement invraisemblable qu'elle eût répugné parfois à paraître se guider d'après ses conseils. Peut-être même n'at-elle pu voir sans une pointe d'envie l'incontestable et souveraine autorité dont il dispose dans le parti.

Malgré le silence en généi*al gardé par l'histoire sur ces secrets démêlés de TAmiral et de la reine de Navarre, nous croyons donc qu'il faut tenir un certain compte des révélations du Manuscrit, révé-

{() Arek. des MIa Kleni. et Utt., V série, t. II, ï- Ilw-, p. 403.

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1S4 cuAPiriB VI.

lations qui du reste se trouvent confirmées par lea

rapports des ambassadeurs florentins (I).

Jeanne enfio s'est décidée; elle arrive à la cour en mars 1572; mais son fils n'est pas avec elle, d'où peut-être rirrilation de Catherine dès les premières entrevues (2). L'Amiral a-t-il demandé des explications à ce sujet? C'est assez probable ; nous savons par lui-même que la reine de Navarre lui écrit le 28 avril a. que monsieur son ûls avoit eu » quelques accès de fiebvre tierce, mais qu'elle » espéroitque cela ne l'empescUeroit qu'il ne peust » estre de par deçà environ le xx* du mois de » may{3). »

Rien n'est perdu pourtant; malgré le refus du pape d'accorder la dispense, le contrat de mariage entre Marguerite et le Prince est signé le 11 avril; le 29, le traité d'alliance défensive avec l'Angleterre. Les affaires des Pays-Bas prennent bonne tournure. L'insurrection a trouvé sa forteresse, Briei, enlevée par les Gueux de mer. Orange est prêt à agir. Le comte Louis, qui a reçu du roi une pension annuelle de douze mille livres, est parti le 17 avril pour la frontière. Et peut-être ce départ n'est-il pas étranger

(1) ■ ... La Reglna di Mavarra... è veramente poco d'accordo coq >. l'Ammiraglio. »

BelaUoM de Franee et Toscane, t. Ili, p. 728.

(2) Retalioiu de France et Toscane, t. III, p. 73Ï-733.

(3) « ... Jerecens hier des leltres delà royne de Navarre... » Leitrede CoUgny i la ducheise de Ferrare, du 29 avril I5T2. B. N.

Hsi. f. f. 32S6, f. 52.

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