LA NOUVELLE FRANCK
ment de sa vie. Il crut pourtant, dès le principe, à la possibilité delà résoudre.
L'Europe entière tenait alors les yeux tournés vers ces mondes récemment découverts, dont l'Ëspagno et le Portugal prétendaient se réserver la propriété exclusive. Cest en regardant, lui aussi, du côté de l'Amérique que Coligny trouve, UQ jour, la grande idée qui le préoccupe, l'htiureuse combinaison qui lui permettra de satisfaire au devoir de sa charge et de suivre les inspirations de sa conscience. Il veut que la France revendique sa part du Nouveau- Monde; il veut étendre au-delà de l'Atlantique la gloire de son roi, la puissance de son pays, en même temps qu'il compte offrir un- asile sûr aux malheureux persécutés dont il partage les idées sans oser se l'avouer peut-être.
Là oiî les aventuriers espagnols et portugais affamés d'or vont chercher la richesse qui leur permette d'assouvir leurs brutales passions, nos réformés porteront donc le précieux trésor de leur foi, trésor fécond qui pourra fructifier un jour, et racheter pour le Christ ces populations lointaines, misérables esclaves de l'idolâtrie (I). Une France jeune et forte 8urgirapardelàlesmers,tandis que calme etpaisible, la vieille France sera pour jamais délivrée des persécutions qui la déshonorent, à l'abri des guerres civiles qui menacent de Tensanglaoter, conséquences probables de ces persécutions que le génie de
(1) Jean de Liij, Mit. de 1594, dédicace à François de Coligny.
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10 CHAPIRB I.
Coligny entrevoyait peut-être dans un redoutable et prochain avenir. Tel semble avoir été le rêve généreux de ce grand esprit, de ce noble cœur.
' Maisque! sera le berceau de cette France nouvel! e ? Au moment où Coligny préparait sa première tentative de colonisation protestante, nous étions encore en guerre avec FEspagne; il eât donc été naturel que Coligny songeât aiix Indes dites espagnoles. Ce fut pourtant vers les terres portugaises que l'expédition se dirigea. Pourquoi ce choix de l'Amiral? Se rappelait-il les fêtes si flatteuses pour son amourpropre et celui d^Henri li, données à Rouen lors de l'entrée du roi, au commeocement d'octobre 1550? Précédé d'hommes d'armes qui portaient, les uns l'image en maçonnerie des forts de Boulogne, les autres le paysage du Boulonnais « géographiquemcnt » pourtraict » sur des bannières carrées de taffetas blanc, le cortège royal s'était trouvé transporté tout à coup comme en un coin de la terre du Brésil , figuré sur les bords de la Seine. Dans une forêt d'arbres peints, imitant les arbres du Brésil et portant les fruits brésiliens, gazouillaient et gambadaient oiseaux et animaux du pays, perroquets, « guenonnez, sagouyns » et ce qui plus émerveilla les spectateurs, trois cents hommes « tout nudz, » hallez et hérissonnez dont bien cinquante naturelz B sauvages freschement apportez du pays (1).
(I) Dédaellon de la fameuse Enlrée... Rouen, I5S<, d'où H. Ferdinand Denis a «Irait sa Fêle brésUieme à Rouen.
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l'ilr cought. Il
Coligny^ pour décider Henri II et se décider luimême, n'eut peut-être qu'à évoquer le souvenir de cette fête brésilienne de Rouen; mais il se contenta sans doute de montrer au roi le côté politique et commercial de l'entreprise, et de vanter les riches produits du Brésil déjà connus et appréciés de nos marchands normands.
Deux navires garnis d'artillerie et un kourquin chargé de vivres furent confiés à Nicolas Durand de Villegagnon, vice-amiral de Bretagne, esprit bizarre, fantasque, mais qui avait su flatter les idées religieuses de l'Amiral et son grand projet de colonisation protestante. Il s'embarqua, le 12 juillet 1555, au Havre; mais le départ, contrarié par les vents, ne put avoir lieu que le 14 août. Le 10 novembre, la petite expédition entrait dans la rivière de Ganabara ou baie de Rio-Janeiro, découverte déjà mais abandonnée momentanément par les Portugais (I).
Au milieu des nombreux îlots de la baie, s'allonge une petite île d'une demi-lieue de circuit environ, six. fois plus jongue que large et environnée partout de rochers à fleur d'eau. Deux monticules se dressent aux deux extrémités, et, au milieu, un rocher haut d'une soixantaine de pieds. L'endroit était commode à défendre. Cette seule considération décide Villegaguon à s'y établir. Il donne à la petite île le nom de Coligny; les deux monticules se
(IJ La tlouveUe France, Haro Lescarbot, édit., 1618, p. ISO.
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tS CHAPITRE I.
couvrent bientôt de cabanes, de buttes en branches et feuilles à la façon des sauvages; Villegagnon réserve le rocher du milieu pour y faire construire un fort. La prise de possession est donc complète, et c'est alors seulement que commence à se révéler le plan religieux de l'Amiral.
Un navire, renvoyé en France vers la mi-février 1556, rapporte des nouvelles de la petite colonie, et des lettres où Vîllegagnonj pour « s'accommoder à rhumeur de l'Amiral (1), » prie instamment qu'on lui envoie des ministres de Genève. Coligny se rappelle qu'un de ses voisins de Châtillon-sur-Loing, Philippe de CorguîUeray, dit le sieur du Pont, vivait retiré près de Genève. C'était un homme déjà vieux, mais plein de zèle pour la religion réforaiée. Il lui écrit, le presse de se mettre à la tête de l'émigration protestante, qui n'est plus un mystère pour personne. Nombre de gens en France s'apprêtent à passer audelà de l'Atlantique pour fuir les persécutions. Des bateaux s'arment sur les côtes de Normandie et de Bretagne. L'amour-propre national s'en mêle, et le bruit court qu'avec trois ou quatre mille hommes, Villegagnon se fait fort de conquérir les Indes au roi de France (2).
Si ce côté politique de l'entreprise ne pouvait manquer de séduire la vanité d'Henri H, ces marques
(I) Lescarbat, p. 152.
(2] Granvelle, I. IV, août 1556.
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