‹ L'amiral Coligny: étude historiqueChapitre 5 sur 20 · COUGHY EN PICARDIE. IS · texte numérisé non relu

COUGHY EN PICARDIE. IS

l'eôt conseillée lui-même et désirée. Il ne se demande pas si les succès obtenus grâce à lui ne serviront qu'à justifier, qu'à glorifier la politique des Guises, ses adversaires et peut-être ses calomniateurs. Il sait très-bien que tout son dévouement en pareille circonstance ne lui rendra pas la faveur royale perdue ; il ne se fait aucune illusion à cet égard : « Je ne suis pas si despourveu de jugement que je » mattende de recouvrer une chose à laquelle » aveeques bonne occasion jay failly. » Mais il sait aussi que « la récompance de Dieu et des bornes est » du tout différente de lune à laultre > et que « celle de dieu est après nostre mort » assurée aux hommes de bonne volonté, fidèles observateurs de la grande loi du devoir. Il est donc bien décidé h remplir le sien, quoi qu'il arrive, et jamais, certes, devoir n'a été rempli avec plus de conscience , de désintéressement.

La tentative sur Douai et le sac de Lens devaient faire prévoir que l'ennemi se vengerait sur la Picardie. Le conseil du roi néanmoins s'osbtine à munir la Champagne, laissant le gouvernementde Picardie sans défense. L'Amiral se multiplie etpourvoit à; tout. D'Âbbeville, qui semble être son quartier général ou du moins sa résidence lapins habituelle, il parcourt constamment sa frontière « tantost en ça » tantost en la (1). » Il faudrait citer toute sa corres-

(I) Lettre de d'Audelot k H" âe la Rochepot, du 37 avr. (357. B. N. Hss. f. f. sm, f. 66.

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pondance des premiers mois de 1557 avec d'Humières, gouverneur de Péronne, pour faire bien connaître, nous ne dirons pas son entente des choses de la guerre, suffisamment connue, mais celte probité scrupuleuse à épargner les deniers du pays, toujours si fecilement gaspillés en temps de guerre (1); mais ce tact exquis à éviter entre ses lieutenants tout froissement d'amour-propre qui serait un obstacle au bon service du roi (2) ; mais ce soin intelligent de ne pas sacrifier outre mesure aux dures nécessités du moment les intérêts des villes et des particuliers {3) ; enfin, et surtout, cette préoccupation touchante d'alléger autant que possible les misères du peuple (4), de ne pas laisser les soudards faire € déplaisir aux pauvres gens (5). »

Et pendant plus de six mois cette activité infatigable ne se dément pas un seul jour; pas un seul jour, les préoccupations même les plus légitimes ne lui font oublier le devoir de sa charge. Vers la fin

(1) tellre du 24 mars r556 (v. s.) It. N. Hss. f. f. 3148, f. <C9. V. Piècta Jusl., B.

(2) LeUre da C mai IS5T. B. N. Hss. f. t. 3144, f. SI. V. Pièces }ua., C.

(3) Lellre du 1" avril 1556 (v. s.) B. N. Mss. f. f. 3144, T. I. Y. Pièces jwt., D.

(4) LeUre du 30 mare <5S6 (v. g.) B. N. Mas. f. t. 3148, f. Il9. V. Pièces jtist., E.

(5) teltr* du 21 avril 1337 , citée par le Butlelia de la Sociéli d'kiitoire du protest, franc., qui a publié sur celle corrcsponilance deux importants aKicles de H. le comte Jutes Delaborde, 14* année, p. 209-230, 302-318.

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COLIGNY EN FICABDIB. 1-7

d'avril, il attend avec impatience, avec inquiétude des nouvelles de sa femme près d'accoucher. 1! voudrait bien indiquer un lieu précis où lettres et courriers seraient sûrs de le rejoindre. Il ne le peut, car il faut qu'il visite encore « ung cousté de la fron-

> tière {1). » Son frère d'Andelot lui envoie de Paris la bonne nouvelle qu'un fils lui est né; un cri de joie lui échappe à la On de sa lettre à d'Humières, du 1" mai : « Vous estes tant de mes amys que serès » toujours bien aise et vous rejouirès avec moy de » ma bonne fortune , ainsy que je feray toute ma » vye de la vostre. » Et il se bâte de revenir à l'objet de sa lettre, de répéter ce qu'il a dit déjà, comme s'il se reprochait cet épanchement d'un moment qui l'a distrait du service du roi. La grâce « qui! a pieu » adieu » lui envoyer sera pour ce chrétien un encouragement à mieux faire encore, s'il est possible. Le danger d'ailleurs augmente tous les jours; il recommande à ses lieutenants de redoubler de surveillance :

a Vous scavez, écrit-il le 19 juin, que cest ung » grand soulaigement pour moy de me veoir venir » de bons advertiasemens. Je vous prye de solliciter

> Toz gens de vous faire maintenant service, carsilz » nen font a ceste heure, je ne scay en quel temps » ilz se vouldront employer (2). »

(I) Lettre de d'Andelot, d£jà citée.

(1) Leitredu 19 juin IS57, B. N. Msa. f. f. 3150, f. 14.

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18 CBAPITBB I.

Enfin, comme il l'a prévu, son gouvernement est envahi. Le connétable lui ordonne de se jeter dans S'-Quentin. La ville est déjà à demi-investie, le 2 août, incapable d'opposer une résistance sérieuse. Les sieurs de Jamac et de Luzarches lui représentent qu'il serait déraisonnable de s'y enfermer : a Je leur respondis en peu de paroUes que je les remer- » cioisduconseilquilsmedonnoient, maisquej'estois » commandé d'y entrer... que j'aymerois mieux avoir » perdu tout ce que j'avoîs vaillant que d'y avoir » failly; pour le moins seroient-ils tesmoins que je ï> ferois mon devoir d'y entrer (1). > Il fit son devoir aussi de la défendre ; avec quel courage, quelle abnégation de sa vie I il serait superflu de le dire : « La B chose que j'avois moins de regret estoit de sacri- » fier ma personne pour le service de ma patrie ; » mais avec quelle abnégation de tout amour-propre personnel, voilà ce qu'on ne saurait trop admirer. Lui, le capitaine expérimenté, le grand homme de guerre, il écoute les conseils de tous, il les sollicite; il n'est pas jusqu'aux simples soldats dont il ne désire prendre l'avis. Il est le maître pourtant; le maître? non, mais l'égal de tous ceux de ces braves gens qui sont prêts à mourir comme lui pour leur pays et pour leur roi; et qui sait si le plus humble d'entre eux s'aura

(I) Discourt tur le siège, collect. Hichaod, t. VIII, p. 569, Didier, Paris, I8S4.

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COLICNT A S'-QUBBTIII. 18

pas quelque sage et utile mesure à lui recommander.

Un seul jour il s'obstine contre Topinion commune à défendre ud des faubourgs de la ville; il reconnaît bien vite que c'est opiniâtreté de sa part , et il y renonce. Que lui importerait cette satisfaction mesquine d'imposer à ses compagnons ses idées, sa volonté personnelle? Il s'agit de délivrer sa province envahie , de sauver le royaume compromis : « Je :» connoissois assez combien importoit non seule- 7> ment les jours, mais les heures que nous pourrions » garder cette place. »

Et comme il est prêt à partager l'honneur de son héroïque résistance avec qui de droit; avec tous les gens de cœur ou de bon conseil qui l'ont aidé de leur courage, de leur expérience; avec son frère surtout, le dévoué, l'héroïque d'Andelot, qui par un miracle de patriotisme et d'amitié fraternelle est parvenu à le rejoindre I < Bien puys je dire que » sans luy je fusse demeuré sous le faix, car je » n'eusse pu satisfaire seul à la peine qu'il falloit > avoir, dont il prit la meilleure part depuis qu'il X fut entré dans la ville. »

Quant à l'insuccès final , il n'en chargera personne; de lâches soldats ont abandonné pourtant la brèche qu'ils étaient chargés de défendre , et hâté ainsi de quelques heures peut-être la victoire définitive, inévitable de l'Espagnol; Coligny les connaît, mais il De veut pas les condamner, au moins d'une

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20 CHAPITBE I.

façon absolue, sans qu'ils k soient oïz et allèguent x> leurs raisons (1). >

L'homme qui rendait ainsi justice aux autres, ne devait trouver aucune justice chez ses vainqueurs; pas même, hélas ! chez ses concitoyens. Le lendemain de la prise de la ville, le 28 août 1 557, Monsieur de Savoie ayant à sa table force capitaines et gentilshommes , fit mettre l'Amiral au bas bout , a. ne luy disant une seule paroUe , ny ne foisant n semblant de le veoir (2). o

Ces dédains immérités d'un vainqueur peu généreux n'étaient pas de nature à troubler la sérénité de cette grande âme; et, le 30, il écrivait à Henri II : a Sire, jay ung extresme regret de navoirpeu satls- » faire à la bonne volunte et à l'obligation grande » que jay de vous faire service. Mais ce qui me re- » conforte est que vostre majesté est sy raisonnable » quelle se contentera quant elle saura que jauray ■ï Êiict jusques à la fin ce qu'il convient faire à ung » homme de bien et d'honneur (3). »

Coligny avait pour lui ce témoignage de sa bonne conscience; ce fut sa récompense, la seule, et sa consolation. L'année, en effet, s'était à peine écoulée, et la France ingrate oubliant le glorieux prisonnier de l'Écluse, ne jurait plus que par l'heureux vain-

(1) leltn à Henri li, dn 30 août 1557, B. N. Mss. (. f. 204e), f. 109, citée BttlUlinde la Soc. d'hist du Prolesl. fr.; \i' m., p.3l7.

(2) MtHnoires de Mergey, collect. Micb., t. IX, p. 564.

(3) Lettre à Henri II, déjà citée.

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PBISE DE CALAIS. zl

qiieur de Calais. Elle ae se doutait pas que même ce triomphe de Calais était en partie l'œuvre de Coligny; que le jeune Feuquières, envoyé à Châtillon par ordre du roi, en avait rapporté les cartes et plans précédemment dressés pour cette entreprise, concertée depuis longtemps entre l'Amiral et Senarpont, gouverneur de Boulogne (1). La lecture du sixième volume de Froude prouve très-nettement que l'idée de prendre Calais ne fut pas le moins du monde une inspiration du génie de Guisé ; et bien que Froude ne semble pas soupçonner l'importance du rôle joué par Coligny en cette affaire, cependant les détails mêmes donnés par lui ne permettent pas de douter que ce rôle n'ait été considérable. C'est en novembre 1556, au momentoù Coligny vient d'arriver en Picardie, que se forme à Calais un complot protestantpour livrer la ville au roi de France; c'est à Abbeville , le quartier général de Coligny, que se concentrent les troupes de pied destinées à seconder l'effort des conjurés (2). Ces curieuses révélations de Froude ne confirment-elles pas indirectement les assertions de Brantôme et de bien d^autres historiens du temps ? tin écrivain très-catholique du xvii' siècle, Pierre Mathieu, n'hésite pas à déclarer

(i) Response à l'épislre de Ck. de Yavdemmt , cardinal de Lorraine. — Pièces pour servir à l'Hist. de France ; année r563. — Collection de la Bibliolh. de l'Arsenal.

(2) Froude's Bislory ofEngkmd from Ihe fall of WoUey to the dealh of Elisabeth. Londres, 1866.

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Sï! CHAPITRE I.

que PÂmiral « fut bien marri de se voir enlever par » im autre l'honneur qui eût dû lui revenir. » Nous aimons à penser que Coligny avait l'âme assez haute pour se réjouir même du triomphe d'uo rival en pareille circonstance.

La France désormais était sauvée ; Coligny n'avait plus â craindre pour son pays ; et sa pensée dut se reporter vers cette France lointaine qu'il avait espéré fonder au-delà de l'Atlantique, et qui courait, hélas I de bien autres dangers.

Les trois vaisseaux partis en novembre 1556, étaient arrivés le 9 mars 1557 à Tile Coligny. Villegagnon accueillit les nouveaux venus comme des frères, et rivalisa de zèle religieux avec les ministres. L'île Coligny devint une véritable petite Genève. Les réformés français surtout, obligés de se cacher si longtemps et de feindre, s'estimaient heureux de pouvoir, au grand jour, à la pure et claire lumière du ciel, rendre leur culte à Dieu ; et ils n'avaient garde d'oublier dans leurs prières celui qui leur avait procuré Tinappréciable bienfait de cette liberté religieuse. Villegagnon traduisait fidèlement les sentiments de tous, quand il disait, au moment de la communion ; a. Qu'il te plaise, ô dieu » de toute bonté estre protecteur de... messire » Gaspard de Coligny, sa femme et sa lignée, les » conservant en volonté de maintenir et favoriser u ceste tienne Eglise ! (1)

(!) Jean ae Léry, Voyage au Brésil, édit. de IGII,p. TO-TS.

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VILLB6AGN0N AU BBBSIL. 33

L^avenir de la colobie ne dépendait plus de rAmirai, mais des colons eux-mêmes. Or, ni les uns ni les autres ne semblent avoir eu le véritable génie colonisateur. Les ministres n'avaient guère apporté avec eus qu'un déplorable esprit d'intolérance étroite et de discussion ergoteuse. Leurs compagnons genevois, que n'avait pu séduire l'appât d'une liberté dont ils jouissaient cbez eux, ne s'étaient laissé prendre qu'au décevant espoir de rencontrer dans cette autre patrie les plaisirs et la vie facile d'un nouvel Eden. Obligés, dès leur arrivée, de travailler à la construction du fort, de porter tout le jour de la terre et des pierres, ils trouvent cela dur, et ne tardent guère à murmurer.

Quant à Villegagnon, confiné dans son île, il n'a qu'une préoccupation, se défendre contre les attaques possibles du dehors; il ne regarde pas au-delà du petit bras de mer qui le protège, vers ces terres immenses et fécondes qui semblent l'appeler.

Puis, vers la fin de 1557, ses convictions religieuses se sont complètement modifiées ; est-ce l'effet des nouvelles d'Europe? a-t-il, eo apprenant la captivité de l'Amiral, senti le besoin de se chercher un autre protecteur? est-il entré, dès lors, comme on l'a prétendu, comme sa conduite ultérieure donnerait le droit de le supposer, en relations suivies avec le cardinal de Lorraine (!) ? Et faut-il

(IJ Lescarbot, p. ISS.

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24 CBAPITBB I.

que noua trouvions en travers de cette première grande tentative de l'Amiral les Lorrains, ces mauvais génies de la France, que nous retrouverons plus tard en travers de son dernier grand projet^ la conquête ou Tannexion des Pays-Bas ?

Ce qui est certain, c'est que le caractère de Villegagnon, chaque jour plus aigri, plus bizarre, plus malade, devient insupportable à ses compagnons. Les Genevois se lassent les premiers ; ils gagnent la terre ferme en novembre 1557, et profitent du premier vaisseau qui passe pour retourner tous en Europe, moins trois infortunés que le mauvais état du navire effraie, et qui meurent peu après, victimes des soupçons ou des rancunes de Villegagnon.

Vers la fin de mai 1558, les Genevois arrivaient en vue des côtes de Bretagne. Leur retour et leurs récits n'étaient pas faits pour ranimer le zèle des émigrants. Sept à huit cents personnes qui se disposaient à partir restèrent (I). La colonie était perdue. Villegagnon le comprit et revint, Idssant une poignée de malheureux qui furent vite massacrés parles Portugais.

Au moment où les persécutions redoublaient de fureur, c'était un malheur à jamais regrettable que cet abandon du refuge ouvert par CoHgny aux persécutés. Nul doute que ces fâcheuses nouvelles d'outre-mer n'aient encore aggravé pour l'Amiral les

(I) Le^arbol, p. 197.

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CAPTIVITÉ DB COLtGNV. 25

chagrins, les ennuis de sa captivité. Il les avait allégés un instant, vers la un de 1557, par la rédaction de son Discours sur le siège de S'-Queutin, ce monument d'incomparable bonne foi, qui suflirait à lui seul pour donner de son auteur une si haute idée.

Au commencement de 1 558, transporté du fort de rÉcluse au château de Gand, et à peine remis d'une assez grave maladie (1), due peut-être à la douleur des nouvelles reçues, à la tristesse de son inaction forcée, plus encore qu'aux fatigues de la dernière campagne, il se retrempe bientôt dans de pieuses lectures, dans de salutaires méditations.

Son frère d' Andelot lui fait parvenir dans sa prison des livres de piété qui le fortifient, le consolent, bien plus sans doute qu'ils ne l'éclairent. Que ces lectures, en effet, fussent nouvelles pour lui, que de la sombre pnson où il est enfermé, ait jailh pour la première fois la lumière qui doit illuminer son âme et dessiller ses yeux, que sa conversion à la réforme date de sa captivité, nous ne saurions Tadmettre après ce que nous savons de son éducation première, après ce que nous avons dit de son rôle dans l'entreprise du Brésil.

Nous ne voulons pas prétendre qu'aucun changement ne se soit opéré dans son esprit; pour se convaincre du contraire, il suffit de rapprocher du fameux

(I) Lettre de Coligny au connétable, du I" avr. 15S7 (v. s.) B. N. Mss. f. t. 3122, f. 43. V. Pièces Juilif., F.

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26 CBAPITRB I.

Discours sur le siège, la lettre du 26 août 1556, dont noua avons déjà parlé plus haut. CVst à coup sûr la lettre d^un converti, et tnalute expression même y rappellerait le croyant plus que le gentilhomme. On y seut cependant encore fermenter, pour ainsi dire, les ardeurs mal éteintes d'une ambition légitime, mais mondaine. En dépit de la résignation qu'il affecte, il attache à la bonne grâce de son roi de la terre un tel prix que son roi du ciel aurait le droit d'en être jaloux (I).

La disgrâce, puis la captivité mûriront vite cet esprit déjà si mûr, en lui faisant mieux toucher du doigt le néant des vanités de ce monde. Pour avoir fait son devoir de chrétien, de sujet Gdèle, de grand citoyen, il a perdu la faveur royale ; il est captif, oublié, méconnu. Pas une parole de regret ne lui échappe : € tels mystères ne se jouent point sans la s permission et volonté de Dieu, laquelle est toujours » bonne, sainte et raisonnable et qui ne fait rien » sans juste occasion, donttoutesfois je ne scaypas » la cause, et dont aussi peu je me dois enquérir, » mais plustost m'humilier devant luy en me con- » formant à sa volonté (2). »

La résignation est complète cette fois et sincère; et le vrai contentement placé désormais dans le seul témoignage de la conscience, bien au-dessus des

{Il V. Pièces jMtlf, A.

(S) Dernières lignes do Discours sur ta siège.

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GAPTivtTi BK coLienr. ST

caprices et des fluctuations de la faveur des cours. Voilà le progrès accompli^ mais c'est un progrès moral plus qu'une transformation religieuse.

Sans doute, dans cette prison où Dieu Ta voulu comme a retirer à l'escart^ » pour lui parler < pri- B vement en l'oreille, » il a plus qu'au milieu du tracas des affaires le loisir de lire et méditer les livres saints ; il pourra < gouster mieulx que Jamais » que vaultula doctrine de Dieu(l); mais ce dernier mot même de Calvin ne laisse-t-il pas entendre que l'œuvre de la conversion est commencé depuis longtemps? Réformé, Coligny l'était de cœur et de croyances bien avant sa captivité, mais sans penser qu'il lui fût permis d'en faire profession ouverte; tel il est encore, tel il restera jusqu'au commencement du règne de Charles IX.

Est-ce donc hypocrisie de sa part? Mais alors il cachemit avec soin ses sympathies pour les réformés. Or, une fois libre, il les manifestera d'une façon bien plus directe, bien plus ouverte encore, comme nous le verrons sous le règne de François If.

Faudrait-il, à la rigueur, penser que Coligny, dissimulant, sinon ses sympathies pour les réformés, du moins sa conversion à la réforme, pour regagner les bonnes grâces du roi, s'imaginait

(1) Lettre de Calvin à Coligny, du 4 eept. IS58, t. II du recaeii de H. i. Bonnet, p. 230-Î33,

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S8 CHAPiTRE I.

devoir être plus utile à ses malheureux coreligionnaires et rendre à la Cotise d'autant plus de services que ses réclamations paraîtraient plus désin-

Nous ne croyons pas, quant à nous, que cet homme si loyal ait eu besoin de faire même cette sorte de transaction captieuse avec sa conscience. Avant comme après sa captivité, le réformé s'ob^ stine à obéir à son roi, parce quMl regarde cette obéissance du sujet comme le premier devoir du chrétien.

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CIIAPiTRE DEUXIÈME.

Juillet 1559. - Décembre 1560.

AsBembléei de Vendftmo et de La ferlé* — Conjnrkttoa d'Ambolve. — Aisemlilëei de Fontaineblean et d'Orléans.

I.a mort d'Henri II, 10 juillet 1559, laisse la France aux mains des Guises, qui, par leur nièce Marie Stuart, gouvernent le roi François 11; des Guises, ces ennemis déclarés de l'hérésie, ces rivaux des Montmorencys et des Cliâtillons, qui naguère ont dénoncé et Ëiit emprisonner d'4ndelot.

Sermonné par eux, le jeune roi commence par remercier ironiquement le vieux connétable de ses longs et loyaux services, et le prie de ménager dans un repos nécessaire ses forces et son dévouement.

Mais, chose étrange, dans cette même séance de S'-Germain, le roi n'a que des paroles aimables et gracieuses pour CoUgny, dont il déclare faire le plus grand cas (I). Les Guises avaientrils aussi inspiré, dicté ces éloges inattendus? Peut-être. Ils tenaient à

(I) De Thou, édjt. lal., Londres. 1733, 1. 1", p. 769.

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80 GBIFITKB tl.

ménager TAmiral, ayant besoin de son concours dévoué pour rétablir en Écoase les affaires de leur sœur, la régente Mai'ie de Guise, incapable de lutter contre les révoltes des protestants écossais.

La reine-mère, de son côté, qui le tenait pour un « homme rond et du tout vide d'ambition (I), » l'avait en baute estime, ainsi que son frère le cardinal. Cette situation, tout exceptionnelle à la cour, désignait Coligny comme le défenseur naturel, obligé des réformés. Aussi mirent-ils en lui toute leur espérance, le sachant « non ennemi de la reli- » gion (2). » Coligny fit ce qu'il put; mais que pouvait-il? Catherine avait peur de se compromettre; elle craignait les Guises, se sentant surveillée, espionnée; un jour pourtant, elle promet àPÂmiral d'entendre un ministre ; celui-ci venu, elle n'ose le recevoir (3).

L'Amiral est d'ailleurs gène, entravé le plus souvent dans ses généreux efforts par ceux-là mêmes dont il a pris en main la défense et les intérêts. De toutes parts arrivent à la reine-mère, aux Guises des lettres menaçantes. C'est surtout le procès du conseiller du Bourg qui irrite, qui passionne les esprits. Malheur à ceux qui oseront condamner ce généreux apôtre de la tolérance, emprisonné depuis

(1) Régnier de la Planche, Panthéon llllér., p. 217.

(2) Id., p. 2ri.

{3) Id., p. 220.

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LBB GUISES. 81

la fia du règne d'Henii II, et qui lutte chaque jour contre des juges intimidés ou vendus I Ijb plus implacable de ces juges, le président Minard, est assassiné le 12 décembre 1559 ; cela prouvera que les menaces ne sont pas vaines. Mais quelle chance auront de se faire entendre désormais à la cour les conseils de modération ? Est-ce Catherine, menacée elle-même, qui tentera d^arrèter la vengeance des Lorrains exaspérés ? Le 23 décembre, ils répondent à l'asaaHsinat de Minard par l'exécution de du Bourg.

Il faut qu^ils soient bien aveugles, ou qu'ils se sentent bien puissants pour risquer un tel coup. Les haines qu'ils ont soulevées contre eux sont ardentes et nombreuses. Avec les mécontents religieux font cause commune les mécontents politiques, qui ont à leur tête les Montmorencys et surtout les Bourbons, les princes du sang évincés par les Guises.

De ce c&té sont toutes les affections, tous les intérêts de Coligny. Il est le neveu du connétable, l'oncle par alliance du prince de Condé. II regrette vivement la disgrâce de Montmorency et l'éloignement où sont tenus les Bourbons ; mais ses regrets n'iront pas jusqu'à le rendre factieux; et le désir de voir ses parents et alliés exercer un pouvoir, dont il profiterait lui-même, ne pourra jamais le décider à rien tenter contre les Guises : il respecte trop l'autorité royale dont ils sont dépositaires.

Dès le début du règne, Condé voulait qu'on leur

32 caiPiTRB ti.

courût 9USj les armes à la main ; il l'avait proposé à sesamis^ réunis à Veodûme.

Mais de quel droitjustifier cette agression armée? Le roi est majeur; ne peut-il choisir ses conseillers comme bon lui semble? Sans doute, il est regrettable qu'il ait préféré des étrangers^ des cadets de Lorraine à des princes du sang de France. C'est aux Bourbons à gagner les bonnes grâces de la reinemère pour mettre leur influence, ainsi légalement acquise, au service du roi et du paya (I). Cet avis, adopté par la majorité de l'assemblée de Vendôme, c'est Coligny qui le donne. Et lui-même s'engage résolument dans cette voie légale qu'il ouvre aux Bourbons ! Lui aussi espère user de son influence sur la reine-mère pour défendre les idées de tolérance, si étrangement méconnues et foulées aux pieds. Les Bourbons ne devaient pas être, hélas ! plus heureux que lui.

L'accueil insultant que le roi de Navarre reçut à la cour ne pouvait que porter au comble l'exaspération du prince son frère; et il s'imagina peut-être que Coligny, vite revenu de ses illusions, serait cette fois d'accord avec lui sur les moyens à prendre. Ses amis, réunis de nouveau à [^ Ferté, partageaient son irritation; et Condé put, sans crainte d'être interrompu, rappeler le souvenir et l'exemple de Louis d'Orléans, disputant, les armes à la main, le

(I) DaviU, Irad. Paris 1657, p. 23-24.

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aSsbh&lbbs db vbndAhb rr db h FBBTk. 33

pouvoir à la régente Anne de Beaujeu. L'assemblée frémissante n'avait même plus le eang-froid nécessaire pour songer au piteux dénouement de cette guerre folle si malencontreusement évoquée.

Calme et grave au milieu de l'effervescence de tous, l'Amiral prend la parole : « Il est Lien convaincu » que ceux qui veulent à tout prix le renversement B des Guises, n'obéissent à aucun mobile d'ambition » personnelle, et n'ont en vue que l'intérêt de la ï religion. Or, est-il bien nécessaire de recourir » aux armes pour mettre un terme h celte sanglante

> persécution de l'Église du Christ qui déshonore

> et compromet le royaume? Ne reste-t-il donc n rien à tenter avant de se lancer dans les terribles

> hasards de la guerre civile? Où les Bourbons ont » échoué, où il a échoué lui-même, qui sait si l'in- » tervention officieuse des puissances étrangères » n'aurait pas chance de réussir? Les Guises, au n moins pour le triomphedel'intolérancecatholique,

> peuvent compter sur Philippe 11 ; pourquoi ne pas » invoquer en faveur de leurs victimes les sympa- » thies des puissances prolestantes, des princes » allemands par exemple? En agissant ainsi, ils » feront voir que l'intérêt personnel ne les guide D point, mais le souci de l'intérêt public, et le seul » amour pur, désintéressé de la religion (1). »

Telle fut à peu près la substance du discours pro-

()) navila, p. 27-29

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M CHAPITBK II.

nonce par Coligny, et Davila, qui nVst pas suspect, veut bien convenir que cet avis adopté suspendit la guerre civile, qui était imminente. 11 est vrai que Davila ne voit dans ces paroles si lionnètes et si sages que pièges et périls pour l'avenir; car il ne croit point à la sincérité de l'orateur. Ceux qui récoutaient durent y croire. Il avait le droit de parler de désintéressement, le droit de faire appel au pur zélé religieux, l'homme que ses seules convictions religieuses, non ses griefs personnels, rendirent l'irréconciliable ennemi des Guises.

On a pourtant fait remonter bien loin la rivalité des Lorraios et des Châtillons. Que le duc François de Guise n'ait jamais pardonné à Coligny sa franche appréciation du mariage de son frère avec une bâtarde de roi, qu'il n'ait jamais oublié l'incident Linières et Spinola, ni la discussion de Renty, nous le croyons sans peine.

Mais veut-on savoir quelle impression avait laissée dans la grande âme de l'Amiral le souvenir de ces questions toutes personnelles? Qu'on lise ses deux lettres du 20 octobre 1555 et du 12 février 1556, l'une à M. de laBaune, l'autre au duc luimême; on verra quel soin particulier cet honnête homme prend des intérêts lorrains, quelle attention vigilante et délicate il a de garder leur ville de Guise à l'abri de tout danger , de lui épargner tout dommage. Elles prouvent suffisamment combien peu ses amitiés ou ses rancunes privées

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