EXPEDITION DB BIBAUD. OO
rentin Verazzani pour le compte de François I", et où les Espagnols ont depuis, à deux reprises, tenté vainement de s'établir. L'insuccès de ces deux tentatives ne ■ les empêche pas de regarder comme leur propriété cette belle et riche terre, trop voisine d'ailleurs de leur grande île Espagnole pour qu'ils puissent y souffrir aucune colonie étrangère.
Est-ce donc un déli, cette expédition de Ribaud? 11 faut avouer qu'elle en a tout Tair. Les équipages, composés de gentilshommes' et de vieux soldats, vont simplement affirmer lé droit de la France au partage du Nouveau-Monde espagnol ; et afin que nul n'en ignore, ils ont soin d'emporter avec eux, pour la dresser au lieu du débarquement, une large pierre élégamment sculptée aux armes du roi de France (I). Or, ce droit de la France à la possession de l'Amérique, catholiques et protestants sont unanimes à l'affirmer. Sur ce terrain commun des intérêts français, Tavannes et Coligny peuvent s'entendre. Si l'Espagne proteste , ce qui n'est guère douteux, pourquoi catholiques etprotestants n'oublieraient-ils pas les passions religieuses qui les divisent, pour n'écouter que la grande voix du patriotisme qui les appelle et les unit? Noble et généreuse pensée qui germe à cette époque dans l'âme de Coligny, et qu'il nourrira toute sa vie sans que les
(I) De Thou, t. n; p. 668-
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mécomptes et les déceptions puissent l'étouffer Jamais.
A partir eo effet de 1562, les espéditions maritimes ordonnées ou encouragées par l'Amiral et dirigées contre l'Espagne partent toutes de cette idée première qui devait enfanter plus tard le beau projet sur les Pays-Bas. Toutes sont, à des degrés divers, des diversions politiques destinées soit à prévenir^ soit à réparer les désastres de nos guerres civiles religieuses, et elles tiennent si étroitement à l'histoire de ces guerres, qu'il ftiut bien se garder de les en séparer.
Aucune , hélas ! ne devait réussir. Ribaud n'a pas encore eu le temps de dresser en face des terres espagnoles sa colonne de pierre aux armes de la France que déjà la guerre civile avec tous ses crimes, avec toutes ses horreurs, s'est déchaînée sur notre malheureux pays.
Rapproché des triumvirs par les intrigues combinées de Rome et de l'Espagne, le roi de Navarre s'est séparé nettement des Châtillons. Le 22 mars, il est venu à Paris, il a touché la main du duc de Guise, fait alliance avec lui. Coudé, ne se sentant plus en sûreté dans la capitale, s'est retiré à Meaux le 23 , appelant aux armes les réformés exaspérés par le massacre de Vassy.
Les deux partis sont en présence. Où donc est l'Amiral? dans sa maison de Châtillon, désespéré. Sa femme, bien que malade, le presse de partir, de
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rejoindre ses frères. Une nuit, ill'entend qui pleure, car il ne dort plus; il l'interroge, et comme elle renouvelle ses instances : a Sondez votre conscience, » lui dit-il, si elle pourra digérer les déroutes gé- » nérales, les opprobres de vos ennemis et ceux de » vos partisans, .... les trahisons des vôtres, l'exil en » pajs étranger, votre honte, votre nudité, votre » faim, et ce qui est plus dur, celle de vos en^nts, » votre mort enfin par le bourreau, après celle de
» votre mari je vous donne trois semaines. »
— Mais elle : « Ces trois semaines sontachevées; ne » mettez point sur votre tête les morts de trois j> semaines, ou je serai témoin contre vous au juge- » ment de Dieu. »
Dans cet incomparable dialogue et si tragique, un mot surtout nous frappe, mot grave,, le plus poignant de tous : « sondez votre conscience. » Ce mot, c'est à lui-même qu^il l'adresse bien plus qu'à sa vaillante compagne. Elle, est résolue, car dans l'ardeur de sa foi religieuse, elle ne pense qu'à son Dieu. Lui, chrétien non moins fervent, songe en même temps à son pays et à son roi. Il a sondé sa conscience, et pour la première fois il hésite, ne sachant plus, doute terrible, oiî est le devoir. Il ne peut abandonner ses amis, ses frères, armés pour la cause de son Dieu; il lui faudra donc alors combattre contre son roi. Car il ne peut se dissimuler que Catherine, circonvenue ou intimidée par ses ennemis, est disposéeà s'entendre avec eux. Elle Taccuse déjà;
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elle a durement éconduit de Bèze venant se pltùndre du massacre de Vassy (!]. Il sera donc rebelle, complice et chef de rebelles; cette pensée le terrifie. Et puis, la guerre civile, n'est-ce pas la désolation sûre, la ruine inévitable de la France? Et ce grand citoyen, ce sujet fidèle recule épouvanté devant le précipice béant où menace de s'engloutir avec son propre honneur la fortune de son pays.
Dans le portrait des trois Châtillons que possède le cabinet des Estampes, Odet, d'Andelot, la main sur la garde de l'épée, comme si Tépée tranchait toutes questions, se pressent aux côtés de l'Amiral pour le protéger de leur fraternel dévouement. Tous deux sont découverts , comme pleins de respect devant la haute supériorité intellectuelle et morale de leur frère bien-aimé. Lui, semble affaissé sous le poids de ses graves pensées, de ses patriotiques douleurs, et résigné à la mort plus que prêt au combat.
Tel il dut partir de ChâtiUon, tel il dut arriver à Meaux le 27. « Vtinam citius advenisset ! » s'écrie de Bèze, « plût à. Dieu qu'il n'eût pas tant tardé (2) I » Peut-être Condé aurait-il alors devancé les triumvirs à Fontainebleau, enlevé le roi, la reine-mère. Mais l'Amiral y eût-il consenti ? Sa première pensée, en
(1) Leth-es à Pie IV et au, card. Dorromêe, par Hippoljrte d'Est, card. de Ferrare, Irad. Baudoin. Paris, 1658. Lettre du S mars I5G3.
(2) «... Heri demum sese nobiscnoi conjunxU Posldonlns qui utinam citius advenisset... » De B^ze à Calvin, Heaux, 28 mars 1562.
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LAHIBAL A UBAUX. 63
arrivant à Meaux, est de répondre aux accusatioDs de Catherine, de se disculper : ■ï il n'est point » coupable de ce dont on l'accuse; il n'a ni levé » gens, ni tiré sa compagnie de sa garnison. » Et pourtant, il n'eût fait ainsi a que ce que ontfaictd'aul- » très. » Triste excuse, hélasldontil faudra désormais couvrir toutes leslautes, toutes les défaillances qu'entraîne la guerre civile! La guerre civile, à cette date du 27 mars, Coligny ne veut pas s'avouer encore qu'elle est commencée ; jamais il n'a été si respectueux, si dévoué : « ma souveraine dame, » c'est ainsi qu'il appelle Catberine; et il repousse flurtout avec horreur l'accusation de trahison contre le roi : « me mandes si jay ^ct faire sermant à » ma compagnie sans parler du roy; si vous » trouves quil en soit rien, je veulx que vous me » teniez pour infâme et déshonoré (I). »
On comprend avec quel empressement joyeux l'Amiral dut accueillir ces lettres ambiguës où Catherine invoquait pour ses Gis et pour elle le dévouement du prince de Condé. Quelle raison meilleure, ou quel prétexte plus spécieux eût-il pu désirer pour se donner le change à lui-même, et faire taire les murmures de sa conscience t Le^ rebelles désormais, ce sont les triumvirs qui tiennent la reine captive ; et la guerre est légitime pour la
(I) Lettre à Catherine, du27tnara ISeï (v. s). B. N Mm. f. f. 20461, f. 217. V. Pièces jiut.,K.
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V* CDAPITIB III.
délivrer. Si pourtant, avant de recourir à cette terrible nécessité de la guerre civile, on essayait de rompre le triumvirat? Tandis que Condé tentera de ramener le roi de Navarre, l'Amiral ne peut-il agir sur le connétable son oncle?
Il hésite, il est vrai, à risquer une démarche dont il n'attend nulle issue ; mais il ne veut pas se reprocher un jour d'avoir rien négligé pour rendre la paix au royaume. Le 6 mai, il se décide à écrire :
a Monseigneur... vous ayant toujours aimé, » honoré, servi et respecté comme père... je » suis content entre vous et moy de me donner le » tort plus tost que de venir en contestation. Si » vous supplie-je... de vous proposer les troubles s qui sont aujourd'hui en ce royaume et les incon- » vénients en quoy nous allons tomber, si dieu n'y » met la main.^. en ce qui vous touche, je vous j> supplie vous souvenir entre les mains de qui vous » estes, et si ceuls de qui vous vous estes rallié » ne sont pas ceulx qui ont juré et pourchassé » vostre ruine et celle de toute vostre maison... je » vous supplie penser que Tun des plus grands » regrets que mes frères et moy ayons, c'est de » vous voir de ceste partie ; et quant à moy, n'ayant » que le service de dieu et du roy devant les yeux, » il m'est aisé de me résoudre (!)■ »
Aisé, non, Coligny se trompe, ou plutôt cherche
(0 Mém. de Condé, édit. (743, l. III, p. 44).
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l'amiral ST Lfi CONNBTABLE. bS
à se tromper lui-même, et sa lettre dit assez les angoisses qu^il éprouve. Le rusé vieillard à qui elle est adressée ne s'y est pas mépris; et sa réponse, malgré le ton doucereusement affectueux du début, ne peut que les redoubler encore ;
« Mon nepveu, il n'y aura jamais temps ni sai- » son où vos lettres ne me soient agréables pour » l'assurance aussi que j'ay que vous me recognoia- » trez tousjours pour un second père et le plus » cher oncle que jamais eut nepveu... bien crain- » drayje que, continuant ce que je veoy, il advienne » une ruine universelle à ce royaulme, ne pouvant » croire mon nepveu si vous considérez bien ce » qui est déjà survenu depuis ces troubles. . . et com- » bien il y a de mal et de pitié... que cela ne vous B perce jusques au sang, et ne vous face désirer » d'y voir une fin plus tost aujourd'hui que » demain (1). »
A quel prix cette fin, à quelles conditions? il se garde bien d'en parler ; Coligny avait été plus explicite : a ... tout ainsy que Ton ne veut point » donner la loy à ceulx de l'Eglise romaine, aussy » ne veut-on point recevoir la loi d'eulx. »
L'Amiral ne demande donc que la tolérance, la liberté pour tous. Mais l'édit do janvier a été
(I) B. N. Hss. [. f. 3140, [. 50. Lettre dn 12 mai 1562, sani signature mais évidemment du ConoétaLle, qui fait allneion à la leltre de »o neveu du 6 mai, « mettant a part louiez \ei remoDstrances que vou3 m » touchez par vostre lettre du fi de ce mois. »
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confirmé le 11 avril! C'est vrai, et le 12, le 13, dans la ville du cardinal de Guise, à Sens, les protestants étaient jetés à la rivière, attachés par trois et quatre sur des claies (1).
Tant que les Guises sont maîtres de la personne du roi et .de la reine-mère, comment croire aux déclarations royales? Il faut que les triumvirs s'éloignent, voilà le fond de toutes les négociations de juin. Mais, hélasl trop de soupçons, de déûanceeont eu le temps de se glisser dans les esprits. Cette condition même de l'éloignemenl des triumvirs, il suffira qu'elle soit acceptée pour paraître dès lors insuffisante et dérisoire. C'est Colîgny tout le premier qui empêche ra Condé de rester près de la reine-mère, lorsque les chefs catholiques, dans un accès de désintéressement inattendu, offriront de la quitter. I^a lettre de Guise, du 25 juin, montre si Coligny avait tort de croire aune feinte: « la religion réformée s'en > va à val l'eau; et les admiraux mal ce qui est » possible; toutes nos forces entièrementdemeurent, » les leurs rompues (2). > Les triumvirs se sonttrop hâtés d'annoncer leur triomphe, etl'oncomprendleur colère contre l'homme qui a déjoué leur ruse. Les catholiques diront désormais Condé captif, comme le disent les réformés de Charles IX et de Catherine ; etc'estsur Coligny que l'on fera retomber la respon-
(I) V., sur ce massacre de Sen^ , le CalvInUme et la Lit/ue dans l'Àvxeirols, par M. Challe, 1. 1", p, 56.
(3) Mém. de Guise, coll«ct. Michand, t. VI, p. m.
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L'iBMÉB PROTESTANTE. 67
sabilité du sang versé, des abominables désordres commis.
Il n'avait pas tenu cependant à lui que les horreurs de la guerre ne fussent autant que possible allégées. L'armée protestante, grâce à lui, reste même un moment un modèle de discipline, d'ordre et de piété. Chaque matin, chaque soir, la prière en commun réunitles soldats, qui dévotement prient pour leur jeune roi et prince souverain, et demandent à Bien de les garder « vivans en toute sobriété et modestie, » sans noises , mutinerie, blasphèmes , paillar- » dises {1}. »
Prière trop belle pour qu'elle puisse être exaucée. Dès juillet, au premier fait de guerre, à la prise de Beaugency, les habitudes de pillage, de meurtres, de débauches, ont déjà repris le dessus. L'Amiral aura beau frapper, punir, la contagion est trop forte. il apprend un jour que des « argouletz » ont saccagé un village; il en fait pendre quatre ou cinq avec le chef, incontinent « tout bottez et esperonnez », ayant aux pieds « les despouilies conquises... robes » de femmes, linceux, nappes entremeslez de poules » et jambons » (2). Terrible exemple, mais qui profite un jour. « Je crains que ces gens icy, avait-il » dit àla Noue, au début de la campagne, ne jettent » toute leur bonté à la fois et que d'icy à deux mois
■ (I) Hfëm. de Coudé, t. IV. Prlèreî du maUn et dit soir en l'armi'e protestante,
(S) La Noue, colkcl. Uichaud, t. II, p. 599.
V il ne leur sera demeuré que la malice. » Sa triste prédiction ne s'est que trop vite accomplie, et la misère du peuple, résultat de toutes ces pilleries, de tous ces massacres, désole cet homme honnête et bon, si compatissant à toutes les infortunes.
Son patriotisme plus encore que son humanité va se trouver mis à une rude épreuve. Catholiques et réformés songent bien vite à s'appuyer de forces étrangères. Dès le mois d'avril, la question avait été discutée, et Coligny avait déclaré qu'il aîmei'ait mieux mourir que de voir ceux de la religion être les premiers à faire venir les étrangers en France. Les premiers ! Voilà donc le seul scrupule que le patriotisme le plus ardent ose opposer désormais aux exigences de la froide raison ! Puisque les catholiques mandent leurs Suisses et Allemands, pourquoi ne manderait-on pas les levées de Suisse et d'Allemagne; quand l'ordre est donné de la cour de livrer au duc de Savoie les places fianoaises de Piémont, pourquoi ne livrerait-on pas quelque ville normande aux Anglais! On n'aura fait a que ce que » ont faict d'aullres » .
L'ambassadeur d'Angleterre Trockmorton a de bonne heure prévu, calculé, le profit que la reine sa maîtresse pourra tirer des troubles de la France. Le i 7 avril déjà, U s'en réjouit avec lord Cecil : « l'occa- » sion amènera les protestants à offrir quelque bonne » ville de la côte, il faut les laisser venir (1). »
(1) HUt. des Privcti ète la maison de Condé, t. I"j p. 3M.
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LE HAVBB LIVRE âVX ANGLAIS. 69
Et l'hypocrite Elisabeth, fidèle au programme de 863 agents, n'aura qu'à feindre le zèle le plus pur, le plus désintéressé pour la cause de la réforme : elle voudrait bien secourir les réformés français, mais elle ne le peut, ayant les hras liés par le traité de Cateau-Cambrésia. Ses droits sur Calais seraient à jamais perdus, si elle se mettait en lutte ouverte avec le roi Charles IX; il lui faudrait ud gage qui lui permît, la guerre finie, de réclamer l'exécution pure et simple des traités antérieurs ; car elle ne déaire rien pour elle que le triomphe de la religion...
Et elle n'a pas besoin de donner un corps à ces insinuations; les réformés iront, le moment venu, au-devant de ses désira; ils ne demandent en effet qu'à se faire illusion à eux-mêmes ; ils ne cherchent qu'un biais pour concilier, au moins en apparence, avec leur loyauté de Français les intéi'êts de leur parti; et c'est en dépôt que le traité d'Hamptoncourt livrera, le 20 septembre, à Elisabeth, celte ville du Havre confiée naguère à la garde de Coligny (1).
Le traité aura beau être passé au nom du prince
(I) " ... Sercnissima Regina promiUit resliluere illud oppidum (te » Havre-de-Grâce)... in tnaniis serenissimi régis Fi'ancorum quampri- » raiim Jabore et opéra illuslriasinii Priocipia de Condé oppidum Calei> lum... inmaDusEereQÎssim^eAnglisreginieaulejuslociim teaealisrcs* » liluelnr, secundum lenorem coDvcntionij illonim roideruni quie apnd » Caslcau juila Cameracum isler screnissimani Anglice reginam et sere- • nissimum regem Francorum Henricum II pacla conclusaque eant... "
Forbes , A fiUl view of Ike public tratuaellons fn the reign of Ihe Qufen Elisabeth, 2 vol. In fol., t. II, p. 50.
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de Condé, la part de responsabilité qui incombe à Coligny n'en est paa moins lourde, et rien n'est triste comme le spectacle de cet honnête homme, obligé de ruser avec sa conscience pour lui faire accepter des compromis honteux qu'elle réprouve. Elisabeth n'avait jamais sérieusement compté sur la restitution de Calais, et l'Amiral, pas plus que Condé, ne prenait sans doute au sérieux la clause, d'ailleurs très-vague, concernant cette reslitution. Le gage provisoire qu'ils prétendent mettre entre les mains d'Elisabeth est donc bien en réalité un gage déûnitif, et la misérable équivoque derrière laquelle ils se retranchent est impuissante à sauver leur honneur, comme elle dut être impuissante à étouffer les sourdes protestations de leur patriotisme indigné.
Il fallait que les circonstances fussent bien impérieuses pour que Coligny consentît à un pareil sacrifice. Elles l'étaient en effet. Son frère d'Andelot, envoyé en Allemagne, avait besoin de l'argent anglais pour décider les Allemands à le suivre. La Normandie était compromise, presque perdue. Et dans ce deuil de la patrie, dans ce péril suprême de la religion, il est des hommes que les questions d'amour -propre personnel préoccupent encore : Montgommery se plaint qu'on lui adjoigne Briquemaut au gouvernement des villes normandes. Coligny ne l'en reprendra point de ce ton grave qui lui est habituel; a-t-il maintenant le droit de reprendre les autres ? Le ton de sa lettre, écrite cinq jours après
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le traité fatal, est d'une tristesse, presque d'une humilité touchante; c'est lui qui s'excuse :
1 Quant M. de Briquemaut a esté depesehé par » delà, nous ne scavions pas certainement oii vous » estiez... ce nous eustesté grand plaisir que vous » eu ssiez eu la totalle charge des affaires de ce costé » là, scachant bien qu'en meilleure main ne pou- » voit estre ; parquoy je vous prie ne penser qu'on » l'eust voulu envoyer là pour vous desfavoriser aul- » cunement, mais puisque ainsy est... joinct que » comme vous sçavez, il y a bien assez d'affaires » pour emploier deux hommes de bien, que vous » regardiez tous deux ensemble et d'un bon accord » à départir sy bien entre vous deux la charge... » que tout s'y puisse bien porter à la gloire de dieu » et consolation des siens... (i). »
Dernier mot qui dit la douleur de Coligny, et l'amertume dont son âme est pleine. Sa lettre du 28 octobre à M. de Cossé le dit mieux encore :
Monsieur mon cousin... ne double point que » n'ayez un grand regret de voir tant de troubles, » pilleries et désordres... comme ont toutes per- » sonnes d'honneur et de vertu... je croy aussyque » vous estimez bien que de ma part j'en porte un » grand déplaisir, que je vous puis asseurer, mon- » sieur mon cousin estretel ques'il n'y alloitquede » moy etde mon intérêt particulier, je voudrois avec
(1) Hu9é« des ArcUves, J. 969.
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w la perte de mes biens et de ma vie avoir racheté » tels inconvénients... (1). >
11 est des malheurs plus grands à a racheter n que les troubles, pillerieset désordres, et auxquels il n'ose faire allusion. Lui aussi pourrait s'écrier avec le vidame de Chartres : « Ego defido sub onere; » lui aussi pourrait signer: « Votre très-humhle et affligé » et triste usque ad mortem (2). »
Mais le sort en est jeté : les renforts amenés par d'Andelot approchent, et l'offre faite par M. de Cossé au nom de la reine-mère d'entamer de nouvelles négociations n'empêche pas les réformés de marcher sur Paris. L'entrevue du Connétable avec son neveu, après l'escarmouche du 28 novembre, prouve à Coligny combien les propositions de paix sont peu sérieuses; et il insiste pour que l'armée gagne au plus vite la Normandie. Condé hésite; son frère, le roi de Navarre, était mort le 17 novembre des suites de la blessure reçue au siège de Rouen ; le prince se leurrait de l'espoir d'obtenir sa lieutenance-générale du royaume ; il part pourtant, puis veut revenir; les triumvirs, qui ont reçu leurs renforts de Gascons et d'Espagnols, ont le temps de l'atteindre près de Dreux, 19 décembre, et de lui barrer le passage. La bataille perdue, l'infanterie
(1) Casieinau , MU. en 9^ol., t. II, p. 61 ; une copie de la letlrc se trouve B. N. Mas., V- Colberl, 24, t. 13.
(2) Lellre du vidame de Chartres à Cecil, citée par le Ballet, de la Soc. d'Mst. du Proteit. franc., XVIIt.
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BATAILLE ItB DRBUX. 73
protestante décimée, Condé prisonnier, Coiigny devient le chef du parti protestant, ramène sur Orléans son armée ralliée, jette les débris de son infanterie dans la ville et laisse un moment reposer ses reitres le long de la Loire.
La mort de St-André, la captivité du Connétable laissaient Guise trop puissant pour que Catherine ne fît pas de nouvelles ouvertures aux réformés. Coiigny s'y attend, mais il ne voudrait pas négocier sous le coup du désastre de Dreux. Son plan de campagne est bientôt arrêté (1). Laissant ses gens de pied à Orléans avec son frère d'Andelot, il poussera sans artillerie, sans bagages, une pointe rapide jusqu'à la côte normande, pour y recevoir l'argent et lesrenforts anglais, qui lui permettront sans doute de traiter ensuite à des conditions plus avantageuses. Les reîtres, non sans murmures, ont consenti à se séparer de leurs lourds chariots tout pleins de butin volé (2) ; ils sont prêts à partir.
Sur ces entrefaites, une lettre du prince arrive,
(1) LeUre <le Coiigny à Elisabeth, 29 janv. 1563 (v. a,), irchives dei missions scient, et Ut., l. V, 4' série, 2* livraison, p. 408,
(2) Cl. Hallon. — « Jamais en France nation n'a\oil esté plus craincle •• eL redoublée que le turent lesdilz reistres; lesquelz loulesTois ne fai- B soient bucun mal aux simples gens de^ villages où ils logeoienl , mais n prenoient et ravissoie it tout leurs biens qu'ils trouvoient et lei char- » geoient en leurs harnois Ils estoieni fort soigneui d^ cbarger du bled » et de l'avène en leurs dilz barnois et d'enmeiier le bestial groi et » mena... Oùîls se logeoieot, ne faisoient que cerchcr et fouiltieren » (erre es logis, jardins, courts, Tumiers pour trouver butin, et tout ce H qu'ils trouvoient de caché et non caché esloit à eux. h T, I*', p. 33S.
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annonçant la venue prochaine de MM. de Limoges et d'Oysel, et les négoeiatîona entamées entre la reine-mère et lui. La réponse de Coligny, du 30 janvier, est pleine de déférence et de soumission ; il ne veut pas donner à ses ennemis l'ombre d'un prétexte pour éveiller la susceptibilité de Condé et laisser croire qu'il attache le moindre prix à ce commandement suprême, dû à la seule captivité du prince, et qu'il est prêt à lui remettre. Avec une modestie trop excessive pour n'être pas calculée, il évite même de parler en son nom :
« Monseigneur... vous ferez entendre vostre » voulunté... et Ion ne fauldra point de la suivre... » l'on ne proposera jamais rien de cesle pai-t con- » traire (à la raison).,, pour parvenir à une bonne » paix, car vous scaves que l'on na jamais rien » tant cherché ni désiré... louons tous dieu de la n grâce quil vous laict de persévérer en la saincte u vocation en laquelle il vous a appelle... nous vous » supplions tous au nom de dieu de navoir rien » devant les yeux que ce qui appartient à sa gloire, » et par ce moien vous et nous serons bien heu- » reui (I). »
Avec un tact exquis, l'Amiral prête ici au prince, et un peu gratuitement peut-être, les sentiments dont il désire tant le voir animé. Vu la légèreté
(1} B, N. Mm. f. f.34IO, t. 45. Lettre de Colignyi Condé, du SOjaBtier. La àale de 1565 ajoatée an dos est évidemment une erreor; on DO peut lire que 1568 (v. s.).
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siÉGi! d'Orléans. 75
bien connue de Condé, la paix négociée par Uii ne devait lui inspirer qu'une médiocre confiance. Puis, Tarmée royale approchait pour appuyer les négociateurs, mais trop près et menaçante. Catherine, qui espérait sans doute en finir, ne peut, le 4 février, retenir un cri de dépit, de colère. « Nous ne savons j> plus où nous en sommes, s'écrie -t-elle, sinon que >> M. de Guise va demain au matin assaillir le por- » tereau d'Orléans et le pont. S'il le prend, ce que » dieu veuille, je crois qu'il y en aura qui... con- » noistront qu'il ne fait pas bon se moquer de » son roy (!). »
Coligny venait de partir, de lui échapper, mettant à exécution le plan précédemment indiqué, et dont il avait, avant sa lettre au prince, déjà donné avis à la reine Elisabeth. Un moment, il fut question d'envoyer Guise à sa poursuite ; Guise aima mieux rester à faire le siège d'Orléans. Plutôt que de vaincre son adversaire, il préférait le voir se déshonorer : « Il » est bien croyable que la nécessité d'argent dans » laquelle est l'Amiral pour payer son armée et ses I) reîtres avec la passion de sa cause lui fera oublier » le devoir de sujet envers son roy et son pays (2). » Guise espérait-il donc qu'il livrerait aux Anglais quelque autre ville normande? Si telle était son espérance, Coligny ne la réalisa point. Ce ne furent
(I) Casteluau, Mit. en 3 vol., t. Il, p. 153. ^ Caslelnau, collect. Micbaud, l. IX, p. 48S.
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pas, on peut le penser, les suggestions qui lui manquèrent. Il y répond en faisant lire la proclamation où Elisabeth déclare sa volonté de combattre, non le roi, mais ceux qui l'oppriment. D'ailleurs, en attendant les secours anglais, l'argent des églises apaise les reîtres; la bonne chère qu'ils font à Caen les met en joyeuse humeur. En quelques semaines, la meilleure part de la Normandie est reconquise ; en revanche, Orléans semblait perdu, Orléans le boulevard de la Réforme, Orléans, où l'Amiral a laissé, sous la garde de son frère d'Ândelot, sa femme, ses enfants, ces êtres tendrement aimés. Que d'inquiétudes, de mortelles angoisses 1
Tout à coup, la grande nouvelle se répand : Guise a été assassiné. Cette mort arrivait trop à point pour qu'on ne vît pas dans l'Amiral un complice de Poltrot. Les premières accusations, l'Amiral lesdédaigne. 11 fait mieux que les dédaigner : le 2 mars, il rend la liberté au marquis d'Elbœuf, l'un des Guises qui a dû capituler dans le château de Caen. Générosité calculée, hypocrite, disent ses adversaires. Indigné, il se décide enfin, le 12, à protester par écrit, et la protestation est empreinte d'un tel cachet de sincérité, qu'il est presque superflu d'invoquer aucun auti'e témoignage. Il ne cherche nullement h dissimuler la joie qu'il éprouve : « Ne pensez pas, » écrit-il à la reine, que ce que j'en di soit pour » regret que j'ay à la mort de monsieur de Guyse ; » car j'estime que ce soit le plus grand bien qui
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» pouvoit advenir à ce royaume et à l'Église do ■ Dieu; et particulièrement à moy et à toute ma » maison (1). » Mais avec la même franchise il nie, il niera toujours toute participation au meurtre : w II a cherché son ennemi à la dernière bataille, » s'il eut pu hraquer un canon contre lui, il l'eust » fait... il n'eust épargné un seul moyen de ceux y) que le droit des armes permet en temps d'hos- » lililé pour se desfaire d'un si grand ennemy, » mais il n'a point armé le bras du meurtrier (2).
Et en effet le caractère bien connu de Poltrot suffit à indiquer que TAmiral n'a pas eu besoin de conseiller le meurtre. Poltrot n'est pas un assassin à gages; c'est un fanatique ardent, convaincu, qui au moment de frapper priera Dieu de diriger son bras. A un tel homme, l'idée de tuer Guise est certainement venue d'elle-même, comme elle a dû venir d'ailleurs à bien d'autres.
Coligny, s'il n'a pas inspiré l'idée, l'a-t-il du moins connue? Il est permis de le supposer. Poltrot en parlait fort souvent; il est vrai que par là même on n'attachait pas dans le camp huguenot grande importance à ses paroles. De tels projets en effet se cachent d'ordinaire dans l'ombre et le silence; et l'indiscrétion de Poltrot devait sembler d'autant plus étrange qu'il était d'un caractère som-
(t) Mém de Guise, coll. Micbaud; t. VI, p. S27. (2) Pièces sur l'Bisl. de France, t. V, année 15C3, Àulre plus ample déclaration de l'Amiral...
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bre, très-réservé. Une première fois, il a rendu des services comme espion ; l'Amiral continue à remployer comme tel, et le renvoie au camp catholique. L'eût-il renvoyé de même, s'il l'eût cru r^llement capable de commettre cet assassinat dont il se vantail d'avance? Peut-être. 11 avait jadis averti Guise d'une tentative analogue dirigée contre lui (1). Depuis, Guise et les siens ont désiré, ont cherché sa mort ; il ne se mettra plus désormais entre eux et les meurtriers. N'est-ce pas là sa déclaration , et que veut-on de plus? Naguère il eût regardé comme un devoir pour lui de prévenir un pareil meurtre; aujourd'hui, sans scrupule il le laissera commettre. Demain, que fera-t-il? On sent qu'il est entraîné; mais il ne soupçonne pas encore jusqu'où il peut descendre. La gravité de l'accusation l'a surpris ; il se débat, il se rejette en arrière de toute la force de sa vieille loyauté, qui proteste et s'indigne, il a beau fiiire, elle est atteinte, et sa grandeur morale peu à peu dimiuue.
A de si terribles épreuves, hélas ! quelle haute moralité résiste! Quelle loyauté resie pure et sans tache au milieu de ces fanges que remuent dans le cœur de l'homme les passions haineusesde la guerre, surtout de la guerre civile? C'est chose triste sans doute que les morts semés par elle le long des chemins et sur le pavé des rues; mais tristes aussi
(I) Branldme, édit. Soc. d'Hisl. de France, t. IV, p. !M.
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