‹ L'amiral d'EstaingChapitre 102 sur 252 · ArchÎTes administratives de la Guerre, dossier · texte numérisé non relu

ArchÎTes administratives de la Guerre, dossier

saires aux armements » et d'agir enfin avec « une plus grande promptitude dans l'exécution de ceux » qui seraient ordonnés * .

En résumé il devait réprimer les dilapidations et contrecarrer la routine, tâche d'une exécution assurément malaisée, mais peut-être moins délicate que la réorganisation des troupes.

Primitivement, Tartillerie à bord des vaisseaux avait été . exclusivement servie par des matelots. Plus tard, lors de la création, pour la flotte, des régiments Royal-Marine et Amiral, un certain nombre d'hommes furent, dans ces deux corps, spécialement affectés à la manœuvre du canon. Mais sous l'administration de Louvois les régiments de marine, alors au nombre de quatre, se virent rattachés au département de la Guerre et remplacés dans leur service à bord par des compagnies franches et des compagnies de soldats gardiens des vaisseaux qui, commandées par des officiers de marine, concouraient au service des pièces avec les matelots canonniers des classes.

Les faits justifièrent bientôt pleinement la réforme de Louvois et prouvèrent que les soldats des compagnies franches étaient éminemment propres à faire de bons canonniers marins. Diverses ordonnances vinrent donc successivement constituer les officiers de vaisseau attachés au service de l'artillerie en un corps spécial, sous la dénomination d'officiers d'artillerie de la marine ; augmenter le nombre des compagnies franches; créer des compagnies de bombardiers; affecter enfin à la

1. Instructions pour le comte d'Ëstaing, 23 septembre 1772. — Archiyes de la Marine, G' 101.

défense des colonies le nouveau régiment suisse de Karrer levé en 1719.

Ces choses subsistaient ainsi depuis longtemps lorsque Choiseul, frappé des pertes éprouvées par les équipages de la flotte et croyant, par suite, devoir réserver les matelots à la seule manœuvre des bâtiments, résolut de confier le service de Tartillerie de mer au corps royal d'artillerie de terre. En 1761, ce corps avait donc été porté de six à neuf brigades par l'incorporation des compagnies franches de la marine. Les trois nouvelles brigades, formées dans les ports de guerre, se voyaient particulièrement destinées aux besoins de la flotte, en même temps que vingt-trois régiments d'infanterie se trouvaient mis à la disposition de la marine pour tenir garnison sur les vaisseaux, dans les ports et aux colonies.

Mais le système de fusion des deux corps d'artillerie, présentant cet inconvénient d'enlever aux officiers de mer toute autorité sur les canonniers, avait été < jugé défavorablement dans la marine » et ne devait point survivre à la fortune de Choiseul et de Praslin*.

L'expérience avait assurément démontré tout ce qu'on pouvait attendre du bon esprit des trois nouvelles brigades ; mais il demeurait en même temps prouvé que ces brigades seraient infiniment plus utiles, si elles devenaient assez nombreuses pour assurer seules tout le service que, depuis la suppression des compagnies franches, elles partageaient avec certains régiments

1. Le ministre ayait lui-même senti les inconvénients de ce système, car, dès l'année 1766 il rétablissait les compagnies d*apprentis canonniers des classes supprimées en 1761, lors de la création des trois nou- Telles brigades d'artillerie de terre.

d'infanterie de la Guerre. En effet, le service dans les ports et particulièrement à bord des vaisseaux ne pouvait être convenablement rempli par des troupes de terre, n'ayant là qu'une « destination passagère et momentanée ».

Une ordonnance du 18 février 1772 vint disposer que les trois brigades seraient augmentées en effectif et transformées en huit régiments*, composés d'infanterie et d'artillerie, sous la dénomination de corps royal de Marine *.

« Sa Majesté, lisons-nous dans les instructions écrites pour d'Estaing, a jugé convenable d'affecter à chacune des parties de sa marine les soldats qui lui étaient nécessaires pour compléter ses armements, afin qu'exercés au service de ses vaisseaux, ils puissent en mieux remplir toutes les différentes parties, et qu'accoutumés au moins à toutes les basses manœuvres et au service de l'artillerie, le nombre des matelots nécessaires aux armements pût être diminué proportionnément. »

Et pour bien marquer la distinction absolue que le Roi entendait établir entre les nouveaux corps et les troupes dépendant de la Guerre, les instructions poursuivaient ainsi : < L'intention de Sa Majesté n'a jamais été que les divisions des officiers et des troupes de sa marine pussent être en aucun temps assimilées à des régiments d'infanterie. L'affectation qu'elle a faite à chacune de ces divisions d'une partie de ses vaisseaux et autres bâtiments de mer et de tout ce qui compose

1. Ces hait corps de troupes forent nommés d'abord régiments, puis brigades de Brest, de Toulon, de Rochefort, de MarseiUe, de Bayonne, de Saint-Malo, de Bordeaux et du Havre.

2. Malaisé : £$iai hUiorique et chronologique iur U» troupe» de la

sa marine, n'aurait jamais dû permettre la méprise dans laquelle on est tombé à ce sujet. Le sieur comte d'Estaing s'attachera donc à dissiper les erreurs occasionnées par la dénomination de régiments. Sa Majesté lui permet même d'annoncer que ce nom de régiment sera changé en celui de brigade et que deux brigades seront réunies pour former une division ; en sorte qu'il y en aura trois à Brest sous la dénomination de division amirale, vice-amirale et contre-amirale, et une seule à Toulon. »

Chacune de ces divisions devait être commandée par un officier général ; chaque brigade par un capitaine de vaisseau ; les compagnies par des lieutenants et des enseignes, choisis parmi les plus aptes à ce service. « Sa Majesté est parfaitement instruite que le service de sa marine exige des connaissances si étendues et tellement multipliées, qu'il est impossible que chaque individu les possède toutes au même degré. Il est naturel que chacun d'eux se livre davantage à la partie pour laquelle il se trouve avoir plus d'aptitude. Il est donc du bien de son service d'employer chacun des officiers de sa marine à la partie du service qui lui est le plus familier*. >

Cette séparation des troupes de terre et de mer ne se fit pas sans occasionner tout d'abord quelques conflits. Les troupes de terre, notamment, ayant revendiqué la surveillance de la chaîne du port, les troupes de la marine émirent la prétention tout aussi peu fondée d'assurer le service des remparts. Bien que possédant sur ce point des instructions précises, mais enclin à

1. Instructions pour le comte d'Estaîng, 25 septembre 1772.— Archiyes de la Marine, G' 101.

quelque partialité pour la marine, où il s'efforçait à faire oublier son intrusion, d'Estaing crut devoir porter ces faits à la connaissance du ministre de la Guerre.

€ Vous savez, monsieur, lui répondit le marquis de Monteynard *, que bien loin de vouloir priver le corps de la marine des droits qu'il peut légitimement réclamer, je n'ai pas balancé à proposer de lui restituer la garde de la clé de la chaîne du port et je suis très flatté que cette justice, que j'ai cherché à lui rendre, ait pu lui être agréable. Mais à l'égard des batteries qui font partie des remparts de la place, je ne puis que vous répéter les observations que j'ai faites lorsque cet objet a été discuté et qui vous ont déterminé ainsi que M. de Boynes* à consentir que la garde en soit livrée aux troupes de terre. En effet un commandant ne peut répondre de sa place, sur sa tête et sur son honneur, si une partie de ses remparts est gardée par des troupes qui ne sont point à ses ordres '. »

Ainsi couvert par l'autorité supérieure, d'Estaing n'a plus qu'à en faire exécuter les ordres. « J'ai l'honneur de vous rendre compte, écrit-il bientôt au ministre, que la séparation du service des troupes de terre et de la marine a été exécutée hier en conséquence du règlement du Roi et de vos ordres... J'ai fait l'impossible pour donner à la ville de Brest l'air d'une place de

1. Le marquis de Monteynard, d'abord o£Scîer au régiment royal des Vaisseaux, puis colonel d' A génois, était lieutenant-général depuis l'année 1759 lor8(jue, en 1771, il fut chargé du portefeuille de la Guerre, dont il resta titulaire jusqu'au 27 janvier 1774.

2. Bourgeois de Boynes, ministre de la Marine du 8 avril 1771 au 20 juillet 1774.

3. Monteynard à d'Estaing, 24 septembre 1772. — • Archives de la Marine, G 168.

guerre ; elle ne l'avait pas. L'indifférence sur cet article avait été portée au dernier période. »

Mais il n'oublie pas de justifier par avance certaines doléances qui ne manqueront pas de se produire, car si, dans son ensemble, le nouveau règlement sur l'artillerie est tout à l'avantage de la marine, bien des intérêts privés sont néanmoins lésés. « Ce changement, poursuit-il, ne s'est pas fait sans amertume de la part de messieurs les officiers de la marine. La possession, beaucoup de lettres écrites par des ministres du Roi, portant décisions de Sa Majesté, et la convenance leur formaient des titres que le règlement a annulés *. »

Le zèle, l'intelligence et la fermeté dont il venait de faire preuve dans ces circonstances délicates furent grandement appréciés à la cour, et lorsque, au commencement de l'année 1773, Louis XV résolut d'armer une escadre à Toulon pour porter secours aux Turcs, en guerre avec la Russie, d'Estaing se vit désigné pour commander cette armée navale. Mais les rapides succès des Russes rendant bientôt inutile l'intervention de la France, d'Estaing se trouva ainsi privé d'un commandement sur lequel il comptait pour avancer d'un nouveau pas sa fortune.

L'avènement de Louis XVI ne devait d'ailleurs atténuer en rien le crédit dont d'Estaing jouissait alors à Versailles, car « il possédait le grand titre aux yeux du Roi de s'être trouvé le compagnon d'études et d'exer-

1. D'Estaing à Monteynard, 19 octobre 1772. ^ ArchÎTes de la Marine, G 168.

cices du Dauphin son père^ ». Aussi la mort du maréchal de Conflans*, vice-amiral de France, survenue en 1777, permit-elle à d'Estalng de briguer une vicah amirauté. Mais il n'ignorait pas que sa qualité d* « intrus > dans la marine susciterait de la part des vieux officiers de mer d'unanimes protestations contre son élévation à la charge vacante. Aussi, bien qu'étant le plus ancien de grade parmi les lieutenants-généraux de l'armée navale, se garda-t-il de solliciter cette charge pour soi. « Toutes les fois que les ministres du Roi, écrit-il à Sartine', ont daigné m'interroger sur la constitution de la marine, la vérité et l'intérêt de l'Etat m'ont fait répondre qu'il semblait étonnant et contraire au bien du service de Sa Majesté, de voir que le métier qui exige les plus grands sacrifices, que celui qui oblige davantage à une étude perpétuelle, à une pratique journalière, que le métier de la mer pour lequel il faut réunir la connaissance et les talents à la force du corps et à une santé à toute épreuve, que l'art enfin, dont les motifs politiques semblaient annoncer davantage une nécessité prochaine, était cependant celui qui avait le moins d'objet de récompense et d'émulation. Ce que j'ai dit et ce que je pense m'engage à solliciter pour

1. Henri Donîol : Butoire de la participation de la France à rétablie" sèment des Était-Unis d'Amérique, t. lU, p. 175.

2 Hubert de Brienne, comte de Conflans, seryit dans sa jeunesse bous Dn Quesne-Guitton et sous Dug^ay-Trouin. Vice-amiral en 1756, maréchal de France en 1758 après cinquante-trois ans de seryice, Gonflans perdit l'année sniyante par son impéritie, dans les parages de Qoiberon, une bataille nayale qui reçut la dénomination de bataille de M. de Conflans.

3. Gabriel de Sartine (1729-1801) s'était distingué dans les fonctions de lieutenant-général de la police, quand il fut appelé en 1774 au ministère de la Marine. Necker, dont il était TadTersaire, obtint le renyoi de Sartine qui, au début de la Réyolution, émigra en Espagne.

M. le prince de Beauffremont-Listenois ^ la vice-amirauté qui vient de vaquer. »

En s'effaçant ainsi devant Listenois, qui a sur lui cet avantage d'avoir toujours appartenu à la flotte, d'Estaing ne va point jusqu'au complet renoncement, car il imagine aussitôt une combinaison de nature à sauvegarder en même temps ses propres intérêts.

« Je ne vous dirai point, Monseigneur^ ajoute-t-il donc, que plus de treize années constatent le rang que j'ai sur lui, que j'ai pendant ce temps inspecté avec approbation toutes les colonies de l'Amérique, que j'y ai commandé pendant trois ans la plus importante, la plus difficile, la plus dangereuse : Saint-Domingue ; que j'y ai augmenté considérablement les revenus du Roi et cela par le don volontaire d'une assemblée nationale; que j'ai aussi pendant ce temps commandé une escadre d'évolutions; que j'ai commandé à Brest dans une occasion très difficile, que tout le monde a obéi et que personne n'a été puni ; que j'ai eu l'honneur d'être chargé sous des ministres différents de deux commissions maritimes les plus importantes et les plus considérables : celle destinée contre le Brésil et celle contre les Russes ; que j'y avais été nommé sans l'avoir demandé, mais que, depuis, j'ai sollicité avec empressement tous les moyens possibles d'aller à la mer et de conserver le peu de talent que j'ai.

> Ce n'est point à moi. Monseigneur, à vous dire s'ils peuvent être de quelque utilité, ce n'est point à moi

1. Joseph de Bauffremont (1714-1781], entré au serrice comme g-arde de la Marine en 1731, Tice-amiral en 1777, prit ayec permission du Roi le titre de prince de Listenois, en épousant par contrat du 22 ncvembre 1762 Loaise-Benigne-Marie-Octavie-Françoise- Jacqueline-Laurence de Bauffremont, sa nièce.

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non plus à apprécier mes services; un état plus circonstancié a été mis sous vos yeux. Je ne répéterai point que l'article 1 1 du traité de paix du 10 février 1763, qui spécifie la restitution de ce que j'avais fait perdre aux Anglais, est un titre maritime consigné dans un traité. »

n nous semble qu'après avoir déroulé d'une façon aussi pompeuse un état de services assurément fort brillant, d'Estaing eût pu se dispenser de justifier son intrusion dans la marine à l'aide d'une comparaison, par trop immodeste, de soi et de ses plus fameux devanciers.

€ Mais, Monseigneur, poursuit-il, ce qu'il m'est permis d'ajouter, c'est que si je n'ai point passé par les premiers grades de la marine, j'ai cela de commun avec quatre des plus grands hommes qui l'ont commandée. Le grand Du Quesne en est un. Le maréchal de Tourville aussi y est entré par le grade qu'il avait dans le service de terre. M. Duguay-Trouin et Jean Bart n'ont pu y débuter à cause de leur naissance. Si jamais je parvenais à les imiter en quelque chose, il me serait glorieux d'avoir eu le même tort qu'eux. Cela en fut un, Monseigneur, pour eux-mêmes. Leur histoire apprend qu'ils eurent besoin de toute la considération, que les bontés du Roi leur donnaient, pour conduire un corps qui a ses difficultés et qui puise son goût exclusif dans ses talents. Si cette considération avait été altérée, ces grands hommes eux-mêmes n'auraient plus été utiles. Je cesserais de pouvoir l'être si je perdais la mienne. Cela m'arrivera infailliblement si, sans aucun motif nouveau, on voit passer devant moi quelqu'un qui, depuis près de quatorze ans, est après. >

Et pour conserver à d'Estaing une considération aussi grandement menacée iln'est, suivant lui, qu'un moyen : créer à son profit une autre vice-amirauté.

« Augmenter la source des grâces et les moyens de récompenses, conclutril, me nommer vice-amiral sous le titre des mers de l'Amérique et des Indes, parages où j'ai été plus qu'aucun autre officier de la marine du Roi, ce serait accroître les objets d'émulation de tout un corps, à qui il en manque, qui a besoin et qui mérite d'en avoir. Ce serait m'y conserver la considération qui seule peut m'y rendre utile. Si j'avais demandé une pension proportionnée à tous les genres de sacrifices pécuniaires que j'ai faits en Asie, en Amérique et en Europe; si j'avais fait valoir le très grand accroissement que j'ai procuré aux revenus du Roi à Saint-Domingue, il aurait été difficile à la bienfaisance de Sa Majesté de me refuser une pension sur les colonies. Tous ceux qui y ont servi moins que moi en ont obtenu. C'est aujourd'hui pour le bien général et pour tout le corps de la marine, autant que pour moi-même, que je supplie de les charger de la petite dépense de l'augmentation de paye d'un lieutenant-général fait vice-amiral*. »

Une telle combinaison permettant à la fois et de donner satisfaction aux vieux marins et d'encourager les € intrus >, ne pouvait manquer de plaire en haut lieu. Listenois et d'Estaing se virent donc tous deux élevés à la vice-amirauté*. Sartine informait d'Estaing de cette heureuse nouvelle. « Le Roi, lui écrivait-il, ayant eu égard à vos services et à votre ancienneté de

1. D'E8taingàSartine,27janYierl777.^ArchiYe8 de la Marine, G^ 101.

2. Provisions de Tice-amiral pour le comte d'Estaing. Voir appendice VIII .

lieutenant-général, et voulant bien conserver en même temps aux anciens officiers de la marine la place vacante par la mort de M. le maréchal de Conflans, a créé, en accordant cette place à M. le prince de Beauffremont-Listenois, lieutenant-général, une troisième place de vice-amiral des mers d'Asie et d'Amérique qu'il vous accorde. » Et le ministre ajoutait : « Je suis fort aise de vous annoncer cet arrangement que vous avez vous-même désiré et qui concilie vos intérêts avec ceux du corps de la marine *. »

Plus aise encore était d'Estaing. Vice-amiral des mers d'Asie et d'Amérique, il se sentait désormais assuré d'un haut commandement pour le jour, qu'il sentait prochain, où la France irait soutenir contre l'Angleterre les colonies insurgées d'Amérique.

1. Sartine & d*£stain^, 8 février 1777. — Archiyes de la Marine,

C» toi.

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