‹ L'amiral d'EstaingChapitre 103 sur 252 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

j. — Les colonies anglaises d'Amérique ; origines diverses des habitants. — L'Angleterre croit pouvoir exiger de ces colonies un concoars financier ; agitation causée par cette mesure. — La métropole se décide & sévir ; soulèvement de douze États. - Le congrès demande secours à la France ; enthousiasme que suscite à Paris l'arrivée des envoyés américains.

II. — Armement d'une flotte à Toulon sous les ordres de d'Estaing. — Départ de cette flotte pour une destination inconnue; nouveauté de l'entreprise dont l'amiral se sait chargé. — Composition défectueuse de l'armée navale. Intérêt que d'Estaing marque pour ses subordonnés. — Le but de l'expédition est solennelle ment révélé. — Rapports de d'Estaing avec Silas Deane et Gérard de Rajneval. ^ L'escadre mouille dans la baie de la Delaware (1778).

Accrues, depuis 1763, du Canada, de la Floride et d'une partie de la Louisiane, les possessions anglaises de TAmérique septentrionale s'étendaient alors sur l'immense espace compris entre la baie d'Hudson et le golfe du Mexique.

Outre les Indiens Peaux-rouges et quatre cent mille nègres esclaves, la population de ce vaste empire comprenait deux millions cinq cent mille blancs de races et d'origines diverses. En effet, si les premiers colons avaient été des Anglais chassés de leur île par les persécutions religieuses, bientôt étaient venus les rejoindre, principalement d'Allemagne, une foule d'individus également opprimés dans leur patrie et attirés non seulement par Tespoir de mettre en valeur des terres incultes, mais aussi par l'avantage assuré de devenir, après sept ans de séjour, citoyens britanniques.

On s'aperçut bientôt que ceux qui abandonnaient ainsi l'Europe pour sauvegarder la liberté de leur conscience ou leur indépendance politique, étaient généralement impropres aux rudes entreprises du défrichement. Ce fut alors que la Grande-Bretagne décida l'envoi dans le nouveau monde d'un certain nombre de malfaiteurs, dont les services devaient être achetés par les colons ; mais ces derniers se dégoûtèrent vite de semblables auxiliaires, moins disposés au travail qu'à l'accomplissement de nouveaux méfaits.

Alors le racolage s'organisa en Europe sur une vaste échelle. Des bandes de recruteurs se formèrent, particulièrement en Hollande, qui, parcourant de préférence les contrées les moins fertiles d'Allemagne, y recrutèrent quantité d'émigrants. Ces malheureux, embarqués sans être en mesure de payer leur passage, étaient vendus à leur arrivée sur le continent américain et placés en une sorte d'esclavage qui toutefois ne pouvait dépasser huit années.

Le temps n'était point parvenu à amalgamer en une

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masse compacte ces couches successives d'immigrants. De génération en génération, se conservaient fidèlement, parmi ces colons de provenances variées, la langue, les coutumes et parfois jusqu'aux préjugés de leur patrie d'origine. Ce défaut d'homogénéité, non moins que la diversité des formes de gouvernement appliquées dans la colonie, empêchaient l'Amérique septentrionale de constituer véritablement une nation.

Si l'Angleterre avait négligé de doter sa grande colonie américaine d'une législation uniforme, elle n'avait point manqué pourtant d'en assujettir le commerce à la réglementation la plus despotique. Les importations «le provenance étrangère étaient si rigoureusement surveillées que tout bâtiment, naviguant sous autre pavillon que le pavillon britannique, ne pouvait pénétrer dans les ports de la colonie, à moins qu'il ne fût en danger ou que son chargement ne se composât de métaux précieux. Quant aux exportations, elles durent, pendant longtemps, aboutir toutes en Angleterre. Seules des considérations supérieures déterminèrent le gouvernement métropolitain à l'abandon de ce privilège.

Cependant l'Angleterre n'avait jamais songé à vivre, comme l'Espagne, aux dépens de ses colonies. Si elle en tirait parfois des subsides, ces subsides semblaient constituer des dons et non point des taxes, puisqu'ils avaient toujours été librement consentis par les assem- I blées coloniales. Mais au lendemain de la guerre de Sept Ans, la nation anglaise, malgré des succès qui venaient d'accroître prodigieusement sa domination dans l'Amérique du nord et aux Indes, ne sortait pas

moins de la lutte pécuniairement écrasée par une dette de trois milliards délivres, dette dont les intérêts absorbaient une part considérable des revenus du trésor. Le gouvernement songea naturellement à appeler les colonies au secours de la métropole, mais cette fois il ne se borna point à demander. Pressé par le besoin, il commît la faute d'exiger.

Alors parut l'acte du timbre * interdisant la présentation en justice de toute pièce qui n'aurait point été écrite sur du papier marqué et vendu au profit du fisc* Aussitôt les populations de l'Amérique du nord s'indignent de cette mesure, qui leur paraît une usurpation de leurs droits. D'un commun accord, elles renoncent à la consommation de tous les produits, à l'usage de tous les tissus expédiés de la métropole. Le gouvernement ne s'émeut point tout d'abord de cette conjuration ; mais les récriminations des négociants anglais, dont les marchandises restent sans débouché, déterminent le parlement à révoquer l'acte du timbre ^.

Néanmoins, les pouvoirs publics de la métropole n'ont reculé qu'à regret. Bientôt ils édictent une série d'impôts frappant le verre, le plomb, le carton, les couleurs, le papier peint, toutes choses importées d'Angleterre en Amérique, frappant également le thé dont les colons usent abondamment. Le ministère pressent l'émoi que causera cette nouvelle atteinte à la fierté des Américains. Il promulgue le bill, mais n'ose pourtant en ordonner l'application. Les Américains protestent et réclament la suppression des nouvelles taxes, suivant eux illégalement établies. La métropole cède une seconde

•fois. Le bill est rapporté sauf en ce qui concerne le thé^

Quand le gouvernement britannique estime que, grâce à cette demi-mesure, le calme a pu rentrer dans les esprits, il entreprend de percevoir la taxe maintenue*; mais il a compté sans Topiniàtreté des Américains, qu'a d'ailleurs enhardis sa mansuétude. Aussitôt un sentiment de mécontentement se propage par toute la colonie. Dans certaines contrées la population se borne à protester pacifiquement par une nouvelle et solennelle renonciation à Tusage de sa boisson favorite ; ailleurs rindignation engendre la violence. A Boston les habitants détruisent trois navires arrivant d'Europe avec une cargaison de thé.

L'Angleterre prend enfin le parti de sévir et, par un bill du 13 mars 1774, met en interdit le port de Boston. Mais la répression se produit trop tardive. La cause des Bostoniens est devenue celle de toutes les cités, de

toutes les provinces. Bientôt douze Etats* prêts à se soulever s'organisent pour la résistance et délèguent à Philadelphie leurs représentants, chargés de se concerter pour proclamer et pour maintenir les droits de la colonie. Des citoyens, qui, dans le Massachusetts, se sont improvisés soldats, ouvrent en 177G les hostilités. Ils attaquent et refoulent en diverses rencontres quelques faibles détachements de troupes britanniques, tandis que, pour l'opposer au corps expéditionnaire dont l'en-

3. New-Uampshirc, Massachuselts, Rbode-lBland, ConDCCticat» New> York, New-Jersey, Pensylvanie, Delaware, Mapyland, Virginie et les deux Garolines auxquels se joindra la Géorgie.

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voi est annoncé d'Angleterre, le congrès de Phiîadelphie, faisant appel à tous les Etats confédérés, organise une armée à la tête de laquelle s'illustrera George Washington.

Cependant alors, pour la généralité des esprits, ces vastes préparatifs ne peuvent tendre qu'à la revendication des libertés coloniales, car nul parmi les chefs, queUe que soit son intime pensée, n'a encore osé laisser entrevoir à la multitude, comme terme à ses efforts, qu'une entente profitable avec la métropole. Mais, de la communauté des sacrifices et de la communauté des espérances, ce sentiment soudain jaillira. Bientôt il se manifestera si impétueux que, le 4 juillet 1776, le congrès pourra prononcer solennellement l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique.

La république naissante sentit aussitôt la nécessité de trouver un appui en Europe et comprit que cet appui devait être demandé tout d'abord à la France. Les députés américains Silas Deane * et Arthur Lee ', qu'allait prochainementrejoiîidre Benjamin Franklin, furent alors envoyés à Versailles pour y solliciter officiellement des secours.

Un éminent écrivain, que je me plais à citer, tant il me semble qu'à le relire je perçois encore cette voix

1. Silas Deane, né à Groton, dans le Gonnecticut, en 1737, ayait assisté au congrès de 1764. Tl mourut en Angleterre en 1789.

2. Arthur Lee, né en Virginie, ayait fait ses études en Angleterre, oè il reyint au bout de peu d'années. Correspondant secret du congrès, à Londres, il s'appliqua à pénétrer les dispositions de la France à Tégard de ses concitoyens révoltés, et Tut ayec Silas Deane et Franklin l'an des commissaires enyoyés par l'Amérique à la cour de Louis XVI. Élu en 1781 à l'assemblée de Virginie et député par cette assemblée au congrès, il 7 siégea jusqu'en 1785.

bienveillante, dont je recueillis de si précieux enseignements, A. Bardoux nous dépeint ainsi l'accueil enthousiaste que reçurent à Paris ces Américains. « Il serait difficile d'exprimer avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d'une vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en insurrection. Tous les mémoires du temps en font foi. Les commissaires du congrès n'étaient pas encore reconnus officiellement comme agents diplomatiques. Ils n'avaient pas obtenu d'audience de Louis XVI et cependant on voyait chaque jour accourir dans leur demeure les hommes les plus distingués et les plus en renom : philosophes, savants, littérateurs. Nos jeunes officiers s'empressaient, de leur côté, de questionner les commissaires américains sur la situation de leurs affaires et sur leurs moyens de défense*. »

Le généreux enthousiasme, qui bientôt allait déterminer le marquis de La Fayette et plusieurs de ses camarades à offrir spontanément aux Américains leur vaillante épée, ne résultait pas d'un entraînement irréfléchi. Quelque imprégnés que fussent certains d'entre eux des idées réputées philosophiques, ils ne durent pas moins sentir ce que présentait alors d'étrange, de la part d'une société aristocratique, « un si vif et si général intérêt pour la révolte d'un peuple contre un roi >, révolte dont la légitimité ne paraissait d'ailleurs nullement démontrée. Mais ils s'imaginaient que « dans cette question de liberté des colonies anglaises les desseins de la France et ceux de sa rivale allaient se décider^ >.

Le gouvernement français partageait ces mêmes illu-

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