Ce traité avait été signé le 6 février
€ J'ai rhonneur de vous prévenir, lui écrivait confidentiellement Sartine, que la personne qui doit être chargée des affaires du Roi auprès des Etats-Unis d'Amérique sera rendue au bourg de la Seyne le 9 du mois prochain. Elle aura avec elle deux secrétaires et quatre domestiques. Une autre personne dont le nom et la mission vous sont connus se rendra au même bourg un peu plus tôt. EUe n'aura qu'un seul domestique.
» L'intention du Roi est que vous réserviez sur votre vaisseau deux chambres à l'abri du branle-bas pour ces deux personnes et qu'elles soient traitées avec les égards qui sont dus à leur caractère*. )>
De ces deux personnages le premier était Gérard de Rayneval * que Louis XVI accréditait auprès des Etats- Unis comme son ministre ; le second n'était autre que Silas Deane, l'un des envoyés américains.
Cependant malgré la présence de d'Estaing, les préparatifs traînent démesurément en longueur. Le maître tonnelier ne dispose point, pour le moment, des fûts nécessaires à rembarquement du vin, et les forges de la tonnellerie sont occupées à d'autres travaux relatifs à l'escadre. Les vent« contraires ou le défaut de marins retiennent à Arles ou à Marseille les provisions d*huile de noix. Les charpentiers paraissent en nombre insuffisant. D'Estaing, procédant lui-même, un jour, sur le Languedoc à l'appel de ces ouvriers n'en découvre que
1. Sarline à d'Estaing^, 23 mars 1768. — Archives de la Marine, B* 141 f 69.
2. Gérard de Rayneval né en 1736, en Alsace, et issu d'une ancienne famille parlementaire, était premier commis aux Affaires étrangères quand il suivit d'Estaing en Amérique. Envoyé plus tard comme plénipotentiaire ù Londres, Rayneval prit part îi la préparation du traité de commerce conclu en 1786 avec TAngleterre. Il mourut en 1812 laissant un fils, le comte de Rayneval, qui se distingoa dans la carrière diplomatiq[Qe.
trois. Mais le munitionnaire, auprès duquel Tamiral aussitôt réclame, s'indigne et proteste d'avoir envoyé plus de charpentiers qu'il n'en fallait à bord de ce vaisseau, dont il incrimine ainsi les officiers : « Le contremàitre me dit avoir demandé au capitaine et au lieutenant de n'en garder que trente et de renvoyer les autres comme inutiles. On lui a répondu qu'on voulait qu'ils restassent tous à bord. Ils se plaignirent à ce contremaître' que monsieur le lieutenant ne leur faisait pas donner à manger. Sous ce prétexte ils auront déserté du bord K »
L'amiral, malgré tant de préoccupations, ne néglige pourtant point ces humbles serviteurs qu'un attachement dévoué pour leurs anciens chefs sait ennoblir jusque dans les plus modestes .emplois. Nous en trouvons une preuve dans cette touchante supplique adressée à d'Estaing par le « maître en fait d'armes » Meunier, caporal des grenadiers de la marine. « Monseigneur, lui écrit le vieux soldat, vous m'avez fait la grâce de me demander pour embarquer avec vous. Comme je tiens cet honneur pour le plus grand bonheur de ma vie, j'ose prendre la liberté de vous prier de vouloir bien vous rappeler de moi. On ne m'en parle pas. C'est pourquoi je pense qu'on voudrait y mettre obstacle. J'espère cette grâce de votre bonté bienfaisante et celle de me croire avec le plus profond et le pliis soumis respect. Monseigneur, le plus humble, le plus soumis, le plus obéissant de vos serviteurs. * »
1. Fabry à d'E8taing,8 avril 1778. — Archives de la Marine, B* 141 £•76.
2. Meanier à d'Estaing, 10 avril 1778. — Archives de la Marine, B* 141 f 105.
Enfin, le 13 avril, d'Estaing mande à Sartine qu'il espère appareiller dans la journée et que des patrouilles parcourent sans cesse les cabarets et les rues de Toulon pour rassembler les matelots noyant dans Tivresse les émotions inséparables du départ et célébrant entre deux verres leurs prochains exploits.
Un chansonnier du temps qui ne semble point se piquer de patriotisme raille ainsi leur enthousiasme :
Hier je badaudais dans le port de Toulon.
Là deux soldats étaient à bord d'une galère
Qui, prêts à se frotter aux tigres d'Albion,
Trinquaient, buvaient, chantaient, et voici leur chanson :
a Combattons, vive France, Antoinette et Bourbon. Vive d'Estaing. Vive tout bon luron.
F.... de KeppelS sacrénom.
F.... de la vieille Angleterre Et de son pavillon. »
Je dis à Tun, comme il tenait son verre :
Vous chantez, camarades, et nous avons la guerre.
Lui, m'ôtant son chapeau, se lève et me répond :
« Vive d'Estaing! Vive tout bon luron.
F.... deKeppel, sacrénom.
F.... de la vieille Angleterre Et de son pavillon. »
Son chant fini, sur le derrière
Mon vivant retombe hors d'aplomb
Et de nouveau trinque avec son confrère.
Je poursuis, lui disant : Tout doux, mon compagnon,
1. L'amiral anglais Keppel s'était emparé de Belle -Isle en 1759 et devait, cette môme année, livrer le combat d'Oaessant à l'escadre fran-* çaise du comte d'Orvilliers.
Les geDS dont vous parlez n'entendent pas raison Quand sur mer avec eux il nous en faut découdre. — Us sont f..tus. — Hom ! homi -^Ouif..tus, vous dit-on. II n'est plus de catin quip... sur la poudre ^
Après avoir réparti sur les différents bâtiments de l'escadre cinq cents hommes du régiment de Hainaut, cinq cents du régiment de Foix*, et quelques volontaires, d'Estaing, bien que tout ne fût pas entièrement prêt, mais sentant la nécessité de partir, mit à la voile dans la soirée du 13 avril.
Son escadre ^ se composait de douze vaisseaux et de cinq frégates commandés par des officiers appartenant en grand nombre à la marine du Levant, officiers auxquels Tamiral était en quelque sorte étranger et pour lesquels, d'ailleurs, il restait toujours un « intrus ».
« Le moins connu peut-être à Toulon, parmi les officiers généraux de cette escadre, observe un écrivain particulièrement au fait de notre marine, c'était le commandant en chef lui-même.
» Sa qualité « d'intrus », ajoute M. Lacour-Gayet, l'art qu'il possédait à merveille de se pousser à la cour et dans l'opinion, valurent au nouveau vice-amiral bien des inimitiés... Parmi les reproches que la jalousie du corps de la niarine adressait à d'Estaing il y avait celui de donner sa confiance à des « intrus » dont l'origine lui rappelait sa propre carrière, mais il fallut bientôt
1. Le fond du tac ou restant des babioles de M, X***, membre éveillé de l'académie des Dormans, t. I. Venise 1780.
2. Liste des officiers du régiment de Hainaut et du régiment de Foix embarqaés sur l'escadre. Voir appendice IX.