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Lacour-Gayet : La vieille France et la jeune Amérique

2. D'EBiaing & Sartine, 18 mai 1778. — Archives de la Marine, B« 141 £• 183.

faisante mais tardive nouvelle, l'amiral observe que sa navigation, assurément contrariée par les vents, s'est aussi trouvée grandement ralentie par une disproportion d'allures trop marquée CQtre les diverses unités dont se compose la flotte. Rendant compte au ministre « de la marche et des qualités apparentes des bâtiments de l'escadre >, qu'il croit devoir distinguer en trois classes, d'Estaing se plaint amèrement du Guerrier et du Vaillant qui sont tous deux de très mauvais voiliers. « M. de Bougainville est au désespoir, note-t-il. Son vaisseau ne gouverne point. Il ne sent l'impression de l'augmentation des voiles que lorsqu'il est vent arrière. » Et d'Estaing ajoute : « Ce qui pourra vous donner, Monseigneur, une idée de la lenteur à laquelle nous sommes condamnés par le Guerrier et le Vaillant^ c'est que tous les bâtiments marchands qui se sont ralliés à nous ne s'en sont point séparés que lorsqu'ils l'ont voulu... Cette disproportion d'allure est sans doute un malheur fort fréquent dans les escadres, mais une telle dissemblance dans la marche me paraît trop exagérée dans les vaisseaux de Toulon pour qu'elle n'ait pas une cause ^ » Cette cause d'Estaing la soupçonne « dans leur extrême arcure^ ».

L'amiral détache alors lu Flore pour porter en Espagne ces deux dépèches et diverses lettres où se révèle le soin qu'il prend à faire récompenser les services de ses subordonnés. D'Estaing signale ainsi le zèle d'un officier qui, spontanément, s'est offert à plonger pour constater la gra-

1. D'Estaing à Sartine, 18 mai 1778. — Archives de la Marine, B* 141 f 213.

2. Un vaisseau s'arque lorsque ses extrémités trop pesantes tombent et font courber la quille qui est alors arquée. — Jal : Glostaire nautique»

vilé d'une voie d'eau, dévouement d'autant plus méritoire que cet ofGcier n'est pas un Français. « L'action du volontaire, compagnon de M. de Munster, me paraît, écrit-il, digne d'une marque d'attention de la part de Sa Majesté. Cet étranger, embarqué par nous pour apprendre la marine, sera par là excité à publier dans son pays que le Roi récompense en monarque les plus petits services qui lui sont rendus. Peut-être que le don d'une épée d'or pourrait dans un besoin procurer d'autres épées^ »

Par ailleurs, c'est sur un de ces loups de mer connus et appréciés de lui que d'Estaing appelle la bienveillance du ministre. Julien, maître d'équipage du Languedoc^ vient de risquer sa vie à sauver un matelot. « La circonstance du sillage du vaisseau, marque l'amiral, la promptitude du secours, la prudence avec laquelle il a été donné, ce maître ayant eu la présence d'esprit de conserver une manœuvre à la main au même instant qu'il s'est précipité à la mer, l'humanité enfin et le courage de cette action m'ont décidé à employer le nom de Sa Majesté et à embrasser publiquement le nommé Julien, en lui donnant de la part du Roi une petite gratification d'argent, que je vous supplie de me permettre de ne point faire porter sur les états de dépense du vaisseau. Le nommé Julien était dans le cas d'être nommé maître' entretenu à Brest lorsque je l'en ai fait partir. Je vous supplie. Monseigneur, de lui accorder une grâce qu'il aurait déjà s'il était resté... et d'honorer cet officier marinier, en faveur de cette action, d'une lettre de vous qui lui annonce son avancement^. »

1. D'Estaing & Sarline, 18 mai 1778. ~ Archives de la Marine, 6* 141

2. D'Estaing à Sartine, 18 mai 1778. — Archives de la Marine, B* 141

D'Estaing ne se montre pas moins soucieux de ce qui peut apporter quelque réconfort moral aux hommes de ses équipages, quand il écrit à Sartine :

< Les détails d'humanité ne vous paraissent point être, Monseigneur, au-dessous de vous. Les matelots ont des familles auxquelles ils sont chers et qu'ils aiment. Leur imagination est satisfaite en leur écrivant, mais ils disent tous que leurs lettres n'arrivent jamais. J'ai ordonné, suivant la loi écrite, qu'elles fussent toutes renfermées sous votre enveloppe. Soyez assez bon pour ordonner bien positivement qu'on ne dédaigne point dans les bureaux de les faire exactement parvenir à leur adresse. Si elles arrivaient contresignées, cela ferait un effet prodigieux. Il n'y a point de femme de quartier-maître qui ne crût son mari en relations intimes avec vous. Toutes les filles de village, attendis cet honneur et la liberté que laisse un époux qui s'absente, voudraient sans contredit un matelot pour mari et les classes en augmenteraient. Pardonnezmoi mon extravagance, mais le vent est bon et ce vinlà porte à la tête. j>

Il n'apparaît pas que le bon vent, dont l'amiral se réjouit ainsi, ait soufflé de constante haleine, si Ton en juge par la lenteur qui marqua de même cette seconde partie de la traversée. Cette lenteur parut à tous d'autant plus pesante que nul alors n'ignorait plus où d'Estaing conduisait son escadre.

« Le 20 mai, quand on était à quarante lieues à Touest du cap Saint-Vincent, relate M. Lacour-Gayet, le but de l'expédition fut officiellement révélé. Les capitaines reçurent Tordre d'ouvrir leurs plis cachetés, ils

surent alors qu'ils allaient en Amérique. Â bord du Languedoc^ vaisseau amiral, les choses se passèrent avec un appareil solennel. Â onze heures l'aumônier célébra une messe en grande pompe. D'Estaing et tout son état-major y assistaient... Tout le Languedoc était pavoisé ; le pavillon de commandement et le grand pavillon de poupe flottaient au vent. Après la messe Tamiral fit lire une déclaration devant tout l'équipage : ordre de courir sus aux vaisseaux anglais, chacun étant assuré d'une part dans les prises en rapport avec son grade. Cette lecture fut accueillie par des acclamations répétées de : Vive le Roi M »

Jusqu'alors personnages mystérieux, Silas Deane et Gérard de Rayneval, maintenant officiellement reconnus, seront désormais traités avec les égards particuliers dus à leur qualité.

Il semble que l'Américain en ait parfois profité pour se montrer passager assez exigeant. Deane connaît l'amiral, avec lequel, durant son séjour en France, il s'est même lié d'amitié et manifeste certaine tendance à abuser de cet avantage. D'Estaing, d'autant plus désireux de faire donner satisfaction aux réclamations de Deane qu'il les sait en partie fondées, condescend à lui exposer ses embarras de <( voiturier aquatique », mais il le renvoie cavalièrement à Rayneval pour le règlement de toute difficulté.

D'Estaing, en effet, n'est plus simplement le « particulier » que l'envoyé américain a rencontré à Versailles et le lui rappelle fièrement ainsi : « Il me semble que...

1 . G. Lacour-Gayet : La vieille France et la jeune Amérique.

ce qu'il y a de plus convenable est de m'en rapporter à M. Gérard, ministre plénipotentiaire auprès du congrès. Je me fais gloire d'être le confrère de M. Gérard. La lettre de créance dont Sa Majesté m'a honoré pour traiter avec les États-Unis d'Amérique me donne ce titre. Vous avez assez vécu en France, monsieur, pour savoir et même pour faire apprécier à vos compatriotes la marque de considération que le Roi a donnée par mon choix à ses nouveaux alliés. Les hommes sont dans les monarchies comme les jetons : le souverain les fait valoir ce qu'il veut. La décoration dont je suis honoré depuis plus de dix ans, en qualité de chevalier des ordres de Sa Majesté, et le rang, que j'occupe dans le service de mer et de terre, m'auraient rendu susceptible de remplir une place distinguée dans les ambassades auprès des puissances de l'Europe, qui font le plus de cas des titres de ceux qu'on leur envoie. Il n'existe point de commission plus flatteuse pour moi que celle de concourir conjointement avec M. Gérard à cimenter notre union par nos succès et je ne peux déjà lui donner une plus grande marque de déférence que de m'en rapporter à sa décision sur l'objet de votre lettre*, i

Tout autre est l'attitude de d'Estaing à l'égard de Rayneval, qu'il daigne qualifier de collègue et dont cette gracieuseté semble accroître la modestie au point de le rendre trop prodigue de formules de respect. L'amiral le lui reproche plaisamment en ces termes : € M. d'Estaing, en dépit de ses cinquante ans, ainsi que de son grave état de général et de marin, n'a pu s'empêcher de sourire un peu en lisant toutes les excel-

1. D'Estaing à Deane, 25 mai 1778. — ArclÛTes de la Marine, B« 14S f>49.

lences dont M. Gérard Ta honoré. Il lui semble que deux Français qui s'excellenti fient sont comme deux femmes qui parlent latin ou comme deux prêtres qui jurent. Notre genre national est entre nous la franchise sans cérémonial. Cette opinion ne Tempèchera pas de donner, dans toutes les occasions publiques et dans tous papiers ostensibles, l'exemple de la haute considération que M. Gérard mérite à tous les points *. »

/f Durant la traversée de l'Océan, traversée également ralentie par les calmes et par les tempêtes, d'Estaing commit la faute d'appliquer trop à la lettre l'ordre de courir sus aux vaisseaux anglais. A faire la chasse il perdit encore un temps précieux et cela sans profit sérieux, car l'escadre n'avait réussi à capturer que deux navires marchands lorsqu'elle mouilla, le 7 juillet, dans . . la baie de la Delaware.

1. D'Estaing à Gérard, 27 mai 1778. — Archivée de la Marine, B« 143 f54.

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