Sandy Hook, lur le rirage-sud de la rade de New- York
3. G. Lacour-Gayet : Fai vieille France et la jeune Améri'/ue.
aller prendre sans se faire guider à travers les passes d'une rade qui lui était inconnue et avec des bâtiments dont plusieurs avaient un grand tirant d'eau. Le major d'infanterie de Ghoin, qu'il chargea d'aller à terre chercher des pilotes, était porteur delà dépêche suivante par laquelle d'Estaing notifiait à Washington la venue de la flotte française.
i J'ai l'honneur de faire part à Votre Excellence de l'arrivée de l'escadre du Roi chargée par Sa Majesté de l'emploi glorieux de donner à ses alliés des Etats-Unis de l'Amérique des preuves éclatantes de son affection. Il ne manquera rien à mon bonheur si j'y réussis. Il est augmenté par celui de concerter mes opérations avec un général tel que Votre Excellence. Les talents et les grandes actions du général George Washington lui ont assuré aux yeux de toute l'Europe le titre vraiment sublime de libérateur de l'Amérique. Agréez, monsieur, l'hommage que tout homme, que tout militaire vous doit, et trouvez bon que je sollicite dès les premiers instants, avec la franchise militaire et maritime, une amitié aussi flatteuse que la vôtre. Je tâcherai de m'en rendre digne par mon respectueux dévouement pour votre patrie. 11 m'est prescrit par mes ordres et mon cœur me l'inspire*. »
Pendant que d'Estaing attend impatiemment les pilotes, une lettre lui parvient, toute empreinte de cet enthousiasme qui enflamme pour la cause de l'indépendance un jeune officier français dont le nom restera indissolublement lié à celui de Washington. « C'est
1. D'Estaing à Washington, juillet 1778. — ArcbÎTes de la Marine, B* 146 f* 52.
l'amiral d'bstaing 203
-avec un bien vif plaisir, monsieur le comte, lui écrit La Fayette qui commandait alors Tune des trois divisions de Tannée des insurgés, que j'apprends l'arrivée d'une flotte française sur les côtes d'Amérique. Je n'en ai pas moins à savoir que vous la commandez et ce dernier m'en promet un bien plus grand encore, celui d'apprendre la nouvelle d'une victoire, plus intéressante je crois, dans cette conjecture, que jamais victoire n'a pu l'être. J'aime à penser que vous porterez les premiers coups sur une insolente nation, parce que je sais que vous appréciez le plaisir de l'humilier et que vous la connaissez assez pour la haïr. J'ai l'honneur de vous appartenir par ce sentiment aussi bien que par les liens du sang et notre titre commun d'Auvergnat, et il n'y a pas de motifs dans le monde qui ne se réunissent pour me faire désirer vos succès avec une ardeur impossible à exprimer. Ils sont bien importants dans ce moment pour plus d'une raison et j'espère, monsieur le comte, voir bientôt justifier de nouveau les sentiments dont j'ai su à Londres que messieurs les Anglais vous honorent. »
Après avoir fait l'éloge de Washington qu'il dit « tout dévoué à l'alliance française et l'homme du continent le plus dégoûté de l'Angleterre », après avoir fourni à d'Estaing des renseignements circonstanciés sur l'état des affaires publiques et sur la situation de l'ennemi, qu'il croit présentement très critique, La Fayette se met à la disposition de l'amiral, c Si je puis vous être bon à quelque chose, monsieur le comte, envoyez-moi vos ordres. Plus vous me donnerez de soins à prendre, plus vous me rendrez heureux. L'avantage d'être utile dans la moindre chose à ma patrie, qui me devient plus
chère à mesure que j'ai plus connu son excellence audessus des pays étrangers, sera pour moi une félicité parfaite, et je sentirai ainsi un vif plaisir à pouvoir vous prouver mon zèle pour vous servir. »
Donnant ensuite libre cours à sa haine pour les Anglais, il poursuit : € Puissiez-vous, monsieur le comte, les battre, les couler à fond, les mettre aussi bas qu'ils ont été insolents. Puissiez-vous commencer la grande œuvre de leur destruction qui mettra leur nation sous les pieds de la nôtre, Puissiez-vous leur prouver, à leurs dépens, ce que peut faire un Français auvergnat. Puissiez-vous leur faire autant de mal qu'ils nous en souhaitent; c'est le vœu sincère de celui qui, en vous demandant pardon de la longueur de sa lettre, a l'honneur d'être, avec le plus grand désir de mériter quelque part dans votre sentiment et l'attachement le plus respectueux, monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur >.
Enfin du quartier général où il a dû se rendre, La Fayette ajoute à sa missive un long post-scriptum pour annoncer à d'Estaing que Washington va lui envoyer l'un de ses aides de camp chargé de dépêches. « C'est un secret, marque La Fayette, qu'il n'a confié qu'à moi, crainte d'accident. Il désire en même temps que je vous donne quelque signe pour reconnaître l'authenticité de ce message. Je ne crois pas que vous connaissiez mon écriture; mais, quand je vous parlerai de nos terres d'Auvergne, de mon château de Chavaniac, de la belle terre de Pont-du-Château et de la belle pêche de saumon de M. de Montboissier, quand je vous parlerai de madame de Chavaniac et de mademoiselle du Motier, mes tantes, et du mariage de ma cousine avec M. d'Abcs,
ces petits détails de famille vous feront me reconnaître pour un franc Auvergnat. Je voudrais que vous nous fissiez bientôt aussi connaître votre écriture ou quelque chiffre qui nous empêchât de donner dans aucun panneau. »
Puis La Fayette indique combien il importe que d'Estaing fasse bon accueil à l'officier américain. « Permettez-moiy dit-il, de vous présenter ici M. le colonel LaurensS aide de camp de confiance du général Washington et fils du président du congrès. C'est un jeune homme qui a de l'esprit, des connaissances, et l'amour le plus vif pour la patrie. Vous ferez un grand plaisir au général et au congrès de le recevoir avec distinction et cela aura plusieurs bons effets. Vous pouvez lui parler avec confiance de tout ce que vous jugerez à propos de communiquer au général Washington, parce que c'est comme si vous parliez au général lui-même, qui l'admet à ses secrets les plus importants '. >
La mission de Laurens était, en effet, de la plus haute importance. Cet officier ne se trouvait pas simplement chargé de saluer l'amiral de la flotte française à son arrivée dans les eaux américaines ; il devait aussi soumettre à d'Estaing le plan d'une attaque combinée contre les Anglais. Washington, qui était alors campé au sud de l'Hudson, en amont de New-York, projetait
1. JohD Laurens (1753-1782) né dans la Caroline du Sud, a^ait fait ses études en Angleterre. H entra dans l'armée des insurgés au début de la guerre de l'Indépendance et fut attaché comme lieutenant-colonel à la personne de Washington. John Laurens fut tué dans une escarmoache à l'Age de vingt-neuf ans.
2. La Fayette à d'Estaing, 14 juillet 1778» Archives de la Marine, B« 146 f 144.
de passer sur la rive gauche de ce fleuve et, après y avoir rallié les huit mille hommes de son lieutenant Gates, de marcher avec toutes ses forces sur New-York, où se trouvait concentrée l'armée de Clinton. Mais cette opération ne devait produire ses pleins effets que si d'Estaing pouvait aller détruire, au fond de la baie, Tescadre de Howe, ou tout au moins s'il y pénétrait assez avant pour lui en barrer la sortie.
Ainsi paraissait s'offrir à d'Estaing la possibilité d'accomplir sans délai l'action avantageuse aux Américains et glorieuse pour les armes du Roi, qui lui était prescrite ; car il pensait que, sous la poussée des insurgés, Clinton se verrait contraint à chercher un refuge sur ses vaisseaux, et que, privé de leur secours par la contre-attaque de la flotte française, l'Anglais se trouverait réduit à mettre bas les armes.
Mais, ainsi que nous l'avons observé, d'Estaing ne pouvait s'engager dans la baie sans pilotes, et ceux que de Choin était parvenu à lui amener déclaraient net qu'il leur était impossible de diriger, à travers les passes, des bâtiments d'un aussi fort tonnage et chargés d'une si pesante artillerie. Sur les douze vaisseaux dont, sans compter les flûtes, se composait l'escadre française, quatre seulement paraissaient, au dire des pilotes, susceptibles de pénétrer dans la rade. Rien ne put donc les décider à risquer une entreprise qu'ils jugeaient impraticable.
Le 20 juillet, d'Estaing réunit ses officiers en conseil de guerre. Après les avoir informés de l'impossibilité où il se considérait d'aller, sans pilotes, chercher la flotte ennemie devant New- York, il leur annonça que.
conformément au désir manifesté par Washington dans le cas où l'opération projetée ne pourrait avoir lieu, Fescadre se porterait immédiatement sur Rhode Island, pour y coopérer à la délivrance de Newport.
On a reproché à d'Estaing, après avoir manqué les Anglais dans la baie de la Delaware, de n'avoir rien tenté contre eux à l'embouchure de l'Hudson, où, en se hasardant sur la barre, quitte à y sacrifier quelques vaisseaux, il eût du moins réussi par cela même à obstruer les passes et à immobiliser Howe devant New- York. Ce reproche ne nous paraît pas fondé. D'Estaing savait alors en effet qu'une armée navale de treize vaisseaux, sous les ordres de l'amiral .Byron S avait quitté depuis plus d'un mois l'Angleterre à destination de l'Amérique. Pouvait-il risquer d'affaiblir son escadre tandis que, en la conservant intacte, il restait capable, le cas échéant, de lutter avec avantage soit contre Howe, soit contre Byron, et par suite d'empêcher ou de retarder leur jonction?
Ce n'est d'ailleurs point sans regret que l'amiral se résigne au départ. On en peut trouver la preuve dans ces lignes qu'il adressait, quelques jours plus tard, à Washington : c II est bien difficile de se consoler des obstacles aussi multiples qu'insurmontables qui m'ont arrêté à Sandy Hook. L'importance de New-York, le
1. John Byron (17*23-1786) uvait pris part dan» sa jeunesse à l'expédilion de ramirul Anson dans l'océnn Pacifique. Capturé par les Paturons et livré par enx aux Kspagnols, Byron parvint à s'enfair après troié années de détention. Pendant la {guerre de Sept Ans, il se distingua dans plusieurs rencontres avec les flottes françaises et, après la conclusion de la paix, entreprit, dans les mers du Sud, un voyage d'exploration. Byron venait d'être nommé amiral quand il reçut le commandement de lu flotte anglaise d'Amérique. L'illustre poète fut son petit-fils.
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bonheur de combattre la flotte anglaise et Textrème satisfaction d'agir directement avec vous me faisaient désirer avec la plus grande ardeur la possibilité de passer. J'ai offert trop inutilement dans l'assemblée de vos pilotes pratiques une récompense de cinquante mille écus à celui qui nous trouverait assez d'eau. Ce n'est qu'en agissant que mes regrets peuvent diminuer, et, ajoute-t-il tristement, car cinq jours se sont écoulés depuis l'arrivée de la flotte à Rhode Island, nous ne faisons rien encore*. »
Dans l'échancrure que dessine sur la côte américaine, à une soixantaine de lieues marines au nord-est de New- York, la baie do Narragansets, qui pénètre du sud au nord dans la terre ferme, se présentent les îles de Rhode, Conanicut et Prudence, séparées du continent et séparées entre elles par d'étroits chenaux. La plus grande de ces îles, située à l'est des deux autres, est Rhode Island qui porte à son extrémité méridionale la ville de Newport. Six mille Anglais occupaient cette ville que le général américain Sullivan *, établi à Provi-
1. D'Estaing à Washington, 3 août 1778. -~ Archives de la Marine, B* 14G {• 56.
2. John SuUivun, né en 1741 & Berwick, au district du Maine, avait été nommé major-général par le congrès dès le débat de l'insurrection. Général en chef, il remporta sur les Anglais divers succès dans les campagnes de 1777 et de 1778. Chargé Tannée suivante de diriger une expédition contre les Peaux-rouges, Sullivan se vit accusé d'avoir spéculé sur les fournitures et dut quitter l'armée. Rentré au congrès en 1788 et bientôt nommé président du New-Uampshire, il mourut en 1795.
dence, localité située sur la terre ferme tout au fond de la baie, se préparait à attaquer par le nord. En demandant à d'Estaing de conduire la flotte française devant Rhode Island, Washington comptait encore sur elle pour fermer toute retraite à Tennemi du côté de la mer.
La lenteur des Américains inquiétait non sans raison l'amiral. Les équipages, fatigués d'une longue navigation, souffraient du scorbut, et l'extrême difficulté, où l'on se trouvait de faire de l'eau, augmentait journellement le nombre des malades. D'autre part, l'arrivée imminente de Byron rendait nécessaire d'agir sans retard ; mais Sullivan n'était pas en mesure de se porter en avant. S'il vint voir d'Estaing pour lui communiquer ses vues, ce fut aussi pour lui déclarer qu'il ne pouvait parvenir à rassembler toutes ses milices.
Et d'ailleurs les deux chefs différaient de sentiment en ce qui concernait les opérations à effectuer sur terre contre Newport, opérations auxquelles devait participer un détachement français. Tandis que Sullivan manifestait l'intention d'aborder la place sur un seul point avec toutes ses .forces, d'Estaing cherchait à lui faire comprendre combien il semblait préférable de dessiner plusieurs fausses attaques avant de tenter, en deux endroits, l'effort décisif. Le plan de l'amiral offrait le double avantage d'employer les troupes alliées au fur et à mesure de leur débarquement, et d'obliger les Anglais à éparpiller leur résistance. Mais, avec ses régiments américains d'origines diverses et qu'il sait d'inégale valeur, Sullivan peut-il risquer de les utiliser séparément? Ne doit-il pas encadrer, pour ainsi dire, avec les meilleurs ceux qu'il soupçonne d'être susceptibles de défaillance et n'est-ce point vraisemblablement