L AMIRAL D B8TAIN
pour ce motif qu'il reste obstinément attaché à son plan?
La Fayette, qui doit prendre le commandement du détachement français dont Sullivan projette de former sa réserve et que, par suite, il ne veut débarquer qu'après toutes les troupes américaines, s'indigne et va même jusqu'à accuser ce général de laisser ainsi libre cours à la jalousie dont il le croit animé contre d'Estaing. c Je sens bien qu'il est fâcheux pour certaines gens, écrit-il à l'amiral, de voir jouer les belles tirades de la pièce par des acteurs étrangers, je sens bien que les Français éclipseront un peu leurs voisins et que les beaux coups de théâtre leur seraient peut-être réservés. L'attaque du général Sullivan, quoique fort importante, serait ce qu'on appelle à la comédie : un peu en robe de chambre, en comparaison du spectacle que votre flotte et vos troupes pourraient donner. Mais, sans exiger que des cœurs, qui ne sont pas français, battent avec cette émotion que j'éprouverais moi-même en voyant la gloire de mes compatriotes, je serais fâché qu'on hésitât à faire un arrangement, qui me paratt leur convenir davantage en les rapprochant de la place qu'ils doivent occuper dans cette expédition ^ >
Plus calme et plus équitable sans doute, se montre un autre officier français au service des États-Unis, le vicomte de Fleury^ qui, renseignant d'Estaing sur les
1. La Fayette à d'ËeUing, 5 août 1778. — Archivée de la Marine, B* 146 M55.
2. Le vicomte de Fleury était lieutenant au régiment de Roaergne, avec lequel il avait fait en 1768 la campagne de Corse, lorsqu'il obtint en 1776, avec la commission de capitaine, l'autorisation d'aller en Amérique. Il y rendit à la cause de l'indépendance les plus éclatants services. Rentré ri ans les cadres de l'armée^ il commanda plus tard comme colonel à Pondicherfi
forces américaines concentrées à Providence*, se lamente aussi du retard apporté à leur embarquement pour Rhode Island, mais n'incrimine en aucune façon Sullivan, dont il se plaît au contraire à louer l'activité'.
En arrivant le 29 juillet devant la baie de Narragansets, l'escadre française se trouvait formée c dans un ordre propre à forcer l'entrée du port >. Mais c par déférence pour le général Sullivan^ > qui demandait qu'on attendît, d'Estaing avait arrêté sa flotte à l'entrée de la passe centrale qui s'ouvre entre les îles Rhode et Gonanicut. Il s'était borné à engager deux frégates, VAlcmène et VAimable^ en avant et vers la droite dans la passe de l'est, par où les Américains devaient passer du continent sur Rhode Island, et à faire occuper celle de l'ouest, en avant et vers la gauche, par deux vaisseaux, le Sagittaire^ et le Fantasque,
Lorsque enfin l'armée américaine se trouva prête, Sullivan proposa de fixer l'attaque générale au surlendemain 10 août. Laissant alors derrière soi le Protecteur et la Provence pour surveiller la haute mer, d'Estaing avec le gros de son escadre força la passe centrale, sous le canon de Newport, dans la journée du 8 août. Après avoir adjoint V Engageante aux deux frégates déjà établies dans le chenal de l'est, après avoir rappelé le Sagittaire et le Fantasque qui s'étaient assez avancés dans celui de l'ouest pour y brûler aux Anglais quelques bâtiments légers et détruire leurs batteries de
1. Ces forces se composaient de 3 500 hommes de troupes continentales et 7 000 hommes de milice.
2. Flenry à d'Estaing, 4 août 1778. — Archives de la Marine, B* 146 «* 110. '