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toute vigueur lui fît défaut, il envoya seulement quelques boulets au Languedoc et disparut.
La flotte française, dispersée par la tourmente, parvint à se rassembler le li août. Un vaisseau pourtant manquait : le César dont on était sans nouvelles. Les autres avaient tous plus ou moins souffert. IlfaUaitles regréer. Deux jours y furent employés pendant lesquels d'Estaing dut transporter momentanément son pavillon sur YHector. Quand, le 17, les réparations provisoires se trouvèrent terminées, on ne pouvait plus songer à rejoindre en mer l'escadre ennemie, car tout faisait supposer que Howe la ramenait à New-York.
Deux partis s'offraient dès lors à d'Estaing. Il pouvait soit continuer sa marche vers le sud jusqu'à la Delaware, où se trouvaient des vivres en abondance, soit rétrograder vers le nord et gagner Boston, dont les magasins étaient pourvus de tout le matériel nécessaire à la réparation complète des vaisseaux. Sans hésiter, l'amiral donna la préférence au second de ces deux partis, qui lui permettait de repasser à Newport, non toutefois sans le détourner un peu de sa route. Mais il avait pris l'engagement de revenir auprès de Sullivan et voulait prouver à nos alliés € que l'on savait tout sacrifier pour tenir ce qui était promis > .
Réinstallé sur le Languedoc^ € afin de partager les dangers de sa navigation », l'amiral, entraînant au milieu de son escadre quelques navires capturés, réapparut le 17 août devant Rhode Island. L'armée américaine, € tantôt de huit mille hommes, tantôt de moins et composée de beaucoup de curieux comptés pour des soldats > , n'avait encore rien accompli de décisif. Sulli-
van, qui s'était borné à établir des batteries c sans objet réel>, demandait maintenant que Tescadre entrât de nouveau dans la baie et réclamait des soldats français pour escalader la place. D'Estaing ne pouvait qu'opposer un refus formel à de semblables exigences. Ne voulant point s'attarder en des discussions inutiles, il appareilla après vingt-quatre heures de mouillage. Le 28 août, l'amiral entrait dans la rade de Boston et y retrouvait enfin le César.
Le coup de vent du H août, en séparant le César de l'escadre, l'avait jeté au milieu des ennemis. Le comte de Brèves*, officier général d'une réputation justement acquise qui commandait ce vaisseau, s'était alors décidé, faute de pouvoir rallier le Languedoc^ à retourner vers Rhode Island, où il pensait attendre l'amiral. Chemin faisant, Broves rencontra plusieurs bâtiments anglais, dont un VIsiSy de cinquante canons, se trouvait au vent. Il engagea donc aussitôt le combat contre ce bâtiment et déjà le César semblait vainqueur, quand un boulet malencontreux lui brisant la roue du gouvernail, le contraignit à laisser échapper sa proie. Dans la nécessité de réparer les avaries du César y Broves l'avait conduit à Boston, comme d'ailleurs le lui prescrivaient ses instructions *.
1. Jean-Joseph de Raffelis, comte de Broves, lieulenant-^éncral des armées navales, né au château de Broves, près de Fréjus, en 1715, mort en 1782.
â. Rapport du comte do Broves, 20 septembre 1778. — Archives de la Narine, B« 144 f* 252.
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Aussitôt arrivé devant cette ville, d'Estaing en avait apprêté la défense, c Un des bons mouillages de la rade de Boston, écrit M. Lacour-Gayet, est la baie de Quincy; mais elle est commandée par File et la baie de Nantasket situées plus à l'est. Aussi trois vaisseaux dont les réparations étaient urgentes, le Languedoc^ le Marseillais et le Protecteur mouillèrent à Quincy Bay. Les neuf autres restèrent dans la baie de Nantasket. Les frégates, retirées dans le port même, furent désarmées presque en entier; équipages et matériel furent employés en quelques heures à l'armement d'un vaste camp retranché. On occupa les trois positions qui commandaient Quincy Bay : la presqu'île de HuU très effilée, qui forme la pointe occidentale de Nantasket, l'ile Saint-George qui est occupée aujourd'hui par un fort puissant, l'île Lovell, en arrière de celle-ci, l'île Gallop fut mise encore en état de défense. Bougain ville, Broves, Ghabert*, d'Albert de Rions*, occupèrent ces diverses positions tout hérissées de mortiers et formant un ensemble très solide. Appuyés sur ces batteries, les neuf vaisseaux qui avaient le moins souffert étaient embossés
1. Joseph-Bernard, marquis de Chnbprt-Cogolin, originaire de Provence, devint chef d'escadre en 1782 et commandeur de Saint-Louis.
2. Hector d*Albcrt, comte de Rions, originaire d'Avignon, obtint quelques années plus tard le grade de chef d'escadre. Dans l'insurrection qui éclata, le 1 décembre 1789, a Toulon, il se vit insulté, frappé par la populace et jeté en prison. Deux ans plus tard, à Brest,* il eut à affronter une révolte des équipages. Contre-amiral en 1792 d'Albert de Rions émigra peu à près et servit à l'armée des Princes. \\ rentra en France sons le Consolât.
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en demi-cercle dans la rade de Nantasket. Du large, dit d'Estaing, ils présentaient l'ordre le plus imposant. Monté sur le César, l'amiral était prêt à répondre à une attaque ^ >
Ces mesures si judicieusement conçue» furent entreprises avec une telle promptitude que, quand Tescadre de Howe, maintenant accrue d'une partie des vaisseaux de Byron, apparut devant Boston, le 1^' septembre, elle n'osa rien tenter et se retira.
Malgré le dévouement dont il faisait ainsi preuve pour la cause des insurgés, d'Estaing restait à Boston dans une situation difficile. L'amiral se trouvait là en présence d'un gouvernement uni au congrès, mais pourtant souverain et avec lequel il' devait compter ; en contact avec une population remplie de préventions à notre égard, les Anglais lui ayant enseigné de longue date à nous considérer comme des êtres sans consistance c toujours dansants >. Il fallait savoir c rester français et ne point choquer les principes ni le rigorisme dévot du siècle de Cromwell, soutenu dans toute sa force par le crédit des ministres presbytériens' ». La masse des habitants se montrait alors d'autant moins favorable qu'un manifeste venait de paraître, où Sullivan se plaignait d'avoir été abandonné par l'escadre française devant Newport. Ni la bonne grâce de l'amiral, ni sa proposition de conduire au besoin, par terre', les bataillons de Hainaut et de Poix au secours des troupes
1. 6. Lacour-Gayet : La vieille France et la jeune Amérique, 3. ArchiveB de la Marine, B* 141 ^ 226.
3. Par terre, une soixantaine de kilomètres séparent Boston de la baie de Narraganseta.
américaines, ne parvinrent tout d'abord à contrebalancer l'effet produit par les haineuses allégations de Sullivan.
Cet étrange manifeste, établi en neuf considérants, manquait à toutes les convenances internationales, car non seulement il récriminait contre la conduite de l'amiral à Rhode Island, mais, paraissant môme s'immiscer dans la direction des opérations navales, allait jusqu'à blâmer d'Estaing d'avoir mené sa flotte à Boston et d'y avoir débarqué ses troupes. La conclusion s'en présentait sous cette forme blessante : « Nous protestons de la façon la plus solennelle contre ces mesures qui dérogent à l'honneur de la France et sont contraires aux intérêts de Sa Majesté Très Chrétienne et à ceux de ses peuples, pernicieuses au dernier point à la prospérité des États-Unis d'Amérique, et outrageant à l'infini l'alliance qui subsiste entre les deux nations *. »
Sullivan ne sentit assurément point l'incorrection d'un tel procédé, car il crut pouvoir demander à La Fayette d'apposer sa signature sur l'injurieux document à côté de celles de plusieurs généraux américains. Encore tout indigné de cette proposition où il sentait une offense, La Fayette mandait à d'Estaing : « Croiriez-vous qu'on a osé m'appeler à un conseil où l'on proteste contre une mesure prise par l'escadre française. J'ai dit à ces messieurs que ma patrie m'était plus chère que l'Amérique, que ce que la France faisait était toujours bien, que M. le comte d'Estaing était mon ami et que je soutiendrais ces sentiments avec une épée, qui n'aurait jamais été mieux employée. J'ai dit que, si l'on avait manqué de délicatesse en m'appelant, je n'en mettrais pas dans
1. Tradaction da « proies » du général Sullivan. — Archifes de la Marine, B« 146 f* 217.
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mes expressions. Tout le monde m'a fait des excuses et m'a dit qu'on était bien loin d'exiger mon avis. Cependant, monsieur le comte, jugez de ma situation : à chaque mot qui dorénavant va être prononcé, je crois voir sortir celui qu'il faut que je venge *. >
Non moins sympathique à l'amiral se montrait dans les lignes suivantes le vainqueur de Saratoga : c La sagesse du parti, que Votre Excellence a pris lorsqu'elle s'est retirée à Boston pour y réparer les pertes que la tempête lui avait fait essuyer, a déjà consolé tous les Américains sensés du malheur qui vous y a déterminé. Ils se souviendront toujours du zèle avec lequel vous avez employé les forces, que le Roi de France vous a confiées pour les secourir. Quoique je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, souffrez, monsieur, qu'en qualité de citoyen, je vous assure de la reconnaissance que vos services me font sentir. Si les ordres de mes supérieurs me mettent jamais à portée de travailler immédiatement avec Votre Excellence au succès des opérations que l'alliance des Français avec les Etats-Unis pourra me faire entreprendre, j'ose me flatter que ma conduite vous prouvera toute l'étendue de la juste confiance que votre mérite m'a inspirée '. »
A cette lettre, où Gates donnait ainsi sa pleine approbation à la conduite de d'Estaing, allait en succéder une autre émanant de l'un des généraux mêmes qui s'étaient laissé entraîner à signer le manifeste, t Je suis on ne peut plus choqué du style et du contenu de la
1. La Fayette à d'Estaing, 22 août 1778. « Archives de la Marine, B« 146 ^ 163.
2. Gates à d'Bstaing, 11 septembre 1778. — Archives de la Marine,
cm.
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lettre que vient de vous écrire le général Sullivan, déclarait Greene. Plus j'y pense, plus ma surprise augmente. Je suis persuadé que son cœur ne l'a pas dictée. Je Tai souvent entendu parler de Votre Excellence dans les termes les plus respectueux et rendre justice non seulement à votre habileté, mais beaucoup s'étendre sur votre politesse et sur votre attention scrupuleuse pour ce qui tient à vos obligations... Cependant, quels que soient les sentiments du général SuUivan, je prie Votre Excellence de ne pas former un jugement sur les autres généraux américains d'après le teint de cette lettre. Je peux vous assurer avec autant de sincérité que de vérité qu'ils joignent pour votre personne le respect à la vénération que leur inspire votre réputation ^ »
L'incartadô de Sullivan n'avait pas été d'ailleurs sans émouvoir le gouvernement des États-Unis. Si Washington ne le désavoua point publiquement, du moins il € réprimanda vertement son imprudent lieutenant ^ i tandis que le congrès mettait tout en œuvre pour atténuer la fâcheuse impression que causait au représentant officiel de la France ce pénible incident, c On a supprimé la protestation qui vous a été envoyée, mandait Rayneval à d'Estaing, et on a recommandé à M. le général Sullivan de la supprimer également. On prend toutes les mesures nécessaires pour qu'elle ne perce dans le public'. >
Tel était cependant l'état des esprits que des rixes éclatèrent entre les habitants de Boston et les marins ou
1. Greene à d'Estaing : 28 septembre 1778. — Archives de la Marine, B* 146 £• 221.
2. Vicomte de Noailles. Marine et êoldatê francaU en Amérique^ p. 45.