‹ L'amiral d'EstaingChapitre 119 sur 252 · Le chevalier, de Micoud éUiit brigadier d'infanterie · texte numérisé non relu

Le chevalier, de Micoud éUiit brigadier d'infanterie

2. Vicomte de Nooilles : Marint et soldats français en Amérique, pp. 64 et Buiv,

tenait encore, et dont la perte rendait malheureusement certaine celle de l'île tout entière.

Venu aux Antilles avec le projet d'y opérer contre les possessions anglaises, d'Estaing, dès son arrivée à la Martinique, s'était occupé à compléter ses équipages et à renforcer ses troupes de débarquement. Outre ce qu'il tirait de la Martinique, l'amiral avait fait venir bon nombre de soldats des colonies voisines, laissant toutefois les < moyens suffisants pour résister dans les îles dont la conservation était recommandée 9.

Quand arriva la nouvelle que l'ennemi attaquait Sainte-Lucie, d'Estaing se trouvait ainsi en mesure de reprendre immédiatement la mer. Il lui manquait bien encore les détachements du régiment d'Armagnac et de la Guadeloupe, mais comme on pouvait aisément les envoyer directement à Sainte-Lucie, l'amiral donna sur l'heure l'ordre d'appareiller.

La flotte française était numériquement supérieure à celle de Barri ngton et, grâce à l'activité qu'il venait de déployer pendant son court séjour à la Martinique, d'Estaing disposait de cinq mille hommes de troupes, chiffre à peu près égal à celui des soldats que commandait, sur l'escadre ennemie, le général Grant*.

Nous avons vu que Micoud, après une vigoureuse résistance sur le morne Fortuné, s'était vu dans la nécessité d'évacuer cette position, puis les hauteurs voisines dominant la baie du Carénage. Grant s'y était solide-

1. James Grant, né en 1720 dans le Banffshire, avait servi dans divers régiments écossais, lorsqu'il fut nommé, en 1760, lieutenant- colonel du 40* Irlandais et gouverneur de la Floride. Il était major-général quand il eat à défendre Sainte- Lucie contre d'Estaing. Lieutenant-général en 1782, général en 1796, Grant mourut en 1806.

ment installé etBarrington, mouillé non loin de là avec sa flotte, au grand Cul-de-Sac, avait établi plusieurs batteries sur le rivage. Il ne s'agissait donc plus de défendre Sainte-Lucie, mais bien d'en reprendre la clef aux Anglais.

Lorsque le lendemain à la pointe du jour l'escadre française apparut devant l'île, elle y fut reçue par le feu des batteries de terre dont le calme empêchait d'approcher. Le calme interdisait également à d'Estaing de pénétrer dans la baie où Barington restait embossé à l'abri du cap du Nord, de telle façon que, au moment où nos vaisseaux se présentèrent en ligne à l'entrée du Cul-de-Sac, chacun d'eux se trouva momentanément exposé seul au canon de tous les bâtiments ennemis. Tous les nôtres durent ainsi successivement s'éloigner. « Le Guerrier^ dernier vaisseau de la ligne, resta longtemps sous un feu qui heureusement ne le dégréa point assez pour l'empêcher de se retirer avec une lenteur respectable, écrivait d'Estaing à Sartine. Ce premier jour, si précieux, si important, n'ayant rien produit, l'escadre mouilla dans l'anse du Choc, au vent des Anglaise >

Tandis qu'un vaisseau et deux frégates laissés devant le Cul-de-Sac y surveillent Barington, d'Estaing, renonçant à l'espoir d'engager avec son adversaire un combat naval, emploie la nuit suivante à préparer le débarquement. Dès l'aube, les troupes sont à terre. Bouille fait aussitôt forcer un poste avancé par le marquis de Livarot, colonel en second du régiment d'Ârmagnac qui, maître ainsi des hauteurs moyennes

1. D'Estaing au Ministre, 3 janvier 1779. «— Archives de la Marine, B« 142 !• 3.

l'amiral d'bstain& 233

du Carénage, intercepte toute communication entre le morne Fortuné et le morne de la Vigie. Dans la pensée de d'Estaing, le coup de main exécuté par Livarot devait faciliter la reprise du morne Fortuné, mais on s'aperçut vite que la continuité des pluies rendait impraticables les abords de cette position. U fut alors décidé qu'on tenterait de déloger l'ennemi du morne de la Vigie, dont l'attaque, quoique fort malaisée, semblait cependant présenter quelques chances de succès.

A la pointe du jour, les troupes s'ébranlent sur trois colonnes : celle de droite sous d'Estaing, celle de gauche sous Bouille, celle du centre sous Lowendal^ Mais bientôt les guides qui s'étaient engagés à diriger ces trois colonnes par des chemins différents et à assurer un débouché facile à chacune d'elles, hésitent, s'égarent, et disparaissent. Les trois chefs n'en poursuivent pas moins leur marche sans soupçonner que les sentiers par où ils cheminent, aboutissent à un même point. Là se produit, par suite de l'encombrement, une confusion momentanée qui pourrait devenir funeste, car, à faible distance, existe dans le bois une redoute anciennement construite, où l'ennemi s'est fortement établi. D'Estaing remet promptement l'ordre parmi ses troupes et les dirige sur cet ouvrage qu'elles emportent avec vigueur.

La prise de la redoute, confesse tristement d'Estaing, c devint tout le fruit d'une attaque très meurtrière. Le manque de munitions, dont la plus grande partie était mouillée, contraignit de mettre fin à cette affaire dans

1. Le comte de Lowendal, maréchal de camp, était fils du maréchal de Lowendal et de Barbe-Elisabeth de Shembeck, sa seconde femme.

laquelle les grenadiers et les chasseurs de tous les corps ont mérité les plus grands éloges. Messieurs les officiers supérieurs sans exception, et surtout M. le comte de Lowendal et M. le vicomte de Damas * ont réussi à former plusieurs portions de troupe au débouché d'un bois et presque sans espace, sous le feu d'une mousqueterie dominante et sous celui d'une nombreuse artillerie de campagne*. > Et Livarot, dans une lettre adressée à Montbarrey*, alors ministre de la Guerre, indique quel admirable effort fut consacré à cet insignifiant résultat. « J'ai commandé, écrivait-il, les grenadiers et chasseurs (le la colonne de gauche; j'ai perdu cent vingt grenadiers sur deux cents... Les chasseurs n'ont pas. été mieux traités... Je puis vous assurer que le régiment d'Armagnac a combattu avec courage*. »

Durant l'attaque de la Vigie, deux vaisseaux avaient été chargés de s'enjbosser contre les batteries voisines du Tapion et du Figuier, pour opérer une diversion, pour tenter ainsi d'intercepter l'eau et les vivres aux Anglais établis sur le morne ; mais ces deux vaisseaux, gênés par un raz de marée, n'avaient pu exécuter leur mission. Ainsi cette attaque que d'Estaing, comme il le

1. Claude-Charles, vicomte de Damas de Marillac (1731-1800), cheTalier de Malte, avait été officier au régiment de Beauce, puis colonel d'Auxerrois. Brigadier d'infunterie .en 1778, Damas devint maréchal de camp en 1781, puis, en 1783, gouverneur de la Martinique. U réprima avec vigueur les insurrections qui peu oprès y éclatèrent.

2. D'Estaing au Ministre, 3 janvier 1779. — Archives de lo Marine, B* 142 £• 3.

3. Marie- Alexandre-Léonor-Gésar do Saint-Mauris, prince de Montbarrey, officier général et capitaine des gardes de Monsieur, venait de renoncer à cette charge en faveur de son fils, lorsque le Roi lui confia le portefeuille de la guerre que Montbarrey conserva jusqu'en 1780.

4. Livarot à Montbarrey, 10 juillet 1779. — Archives historiques de la Guerre, supplémentaires, 47 B.

l'amiral d'estaing 23S

dit lui-même, < avait commis la faute de vouloir décisive > y aboutit à un échec. Il ne restait plus qu'à abandonner Sainte-Lucie à son triste sort^

Pourtant d'Estaing ne songeait point à s'éloigner. En eiïet, si Tile devait fatalement tomber aux mains des Anglais, l'amiral pouvait, par contre, y bloquer aisément la flotte britannique, car quelques vaisseaux paraissaient devoir suffire pour immobiliser Barrington dans la baie où il s'était retiré. Tandis que d'Estaing y maintiendrait son adversaire. Bouille, avec le gros de l'escadre, irait attaquer les îles anglaises.

Tel était le projet caressé par l'amiral quand survint la nouvelle que Byron se trouvait à la Barbade. Cette nouvelle ne permettait plus de penser qu'au salut de nos colonies. Sur l'heure, les troupes furent rembarquées et, le 29 décembre, l'escadre française rentrait à la Martinique, ramenant deux bâtiments anglais. Un transport et une frégate, capturés par le comte de Kersaint', commandant de VIphygéniey étaient. un profit qui n'atténuait guère les sacrifices nécessités par cette lamentable expédition. < La douleur dont je suis pénétré, écrivait d'Estaing à Sartine, n'influera point sur mes démarches ; mais je ne vous dissimule pas que mon dévouement total pour le service du Roi peut seul

Page 1