‹ L'amiral d'EstaingChapitre 123 sur 252 · Archives de la Marine, B* 162 f · texte numérisé non relu

Archives de la Marine, B* 162 f

vos intentions et, en conséquence, je donnerai des ordres pour faire arrêter tous les recruteurs qui n'exécuteront pas les ordres que je vais faire donner à ce sujet. Il est aussi de la plus grande importance que je connaisse tous les particuliers, à qui vous avez donné des commissions pour recruter, et il est nécessaire que vous leur ordonniez de se présenter devant moi pour que je les y autorise^ »

Tout en comprenant combien étaient fondées les observations de Bouille, d'Estaing dut sentir qu'il ne pouvait guère y obtempérer sans risquer de compromettre le plan auquel s'attachait alors sa pensée.

Autorisé par les derniers ordres de la cour à faire ce qu'il croirait le mieux, las d'attendre cette escadre depuis si longtemps annoncée et dont le concours lui semblait nécessaire pour se mesurer avantageusement avec les flottes ennemies, l'amiral méditait de quitter les Antilles. Après s'être tout d'abord porté sur Saint- Domingue pour y rallier les convois marchands, après avoir ensuite détaché le vaisseau le Fier pour surprendre les Bermudes, dont le congrès américain souhaitait ardemment la conquête, il irait reconnaître, le plus au sud possible, la côte du continent afin de la balayer jusqu'à la Delav^^are. Ensuite d'Estaing étudierait les chances d'une expédition contre Halifax. Si les États- Unis assuraient à la flotte les vivres nécessaires, l'amiral séjournerait dans le nord jusqu'à la fin de la saison. Dans le cas contraire, il chercherait à s'emparer soit de Terre-Neuve, soit de la petite île Saint-Jean, y jetterait

1. BoaîUé à d'Estaing, Tayril 1779. — ArchÎTes de la Marine, B« 161 ^267.

une garnison, puis, laissant Grasse dans ces parages avec le nombre de bâtiments que permettraient les vivres, jl gagnerait Brest avec^ les autres vaisseaux de Tescadre. Mais pour mener à bien cette entreprise, il fallait à d'Estaing des soldats, et la levée des volontaires lui tenait au cœur parce qu'il y voyait un moyen de se procurer des troupes, sans affaiblir les colonies ^ Le gouverneur de Saint-Domingue, que d'Estaing a mis au courant de ses projets, l'en dissuade, mêlant d'une façon touchante à l'avis du subordonné les conseils de l'ami, c J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire à bord du Languedoc, en rade de Fort-Royal le 19 de ce mois, lui écrit d'Argout. J'ai lu et relu cette lettre, monsieur le comte, avec beaucoup d'attention et d'amertume et je suis trop votre ami pour ne pas vous dire avec franchise que le parti, que vous voulez prendre d'abandonner les colonies pour vous rendre en Europe, entraîne nécessairement la perte de toutes les possessions du Roi en Amérique, et qu'on vous en rendra seul responsable envers Sa Majesté. J'espère que l'arrivée de M. le comte de Grasse vous portera des ordres contraires à votre projet ; mais, mon cher général, si cela n'était pas, je vous engage, par l'attachement le plus inviolable que je vous ai voué et par l'intérêt que je prends à la conservation des possessions du Roi, notre maître, ainsi qu'à votre gloire, à changer d'avis. Rien ne saurait vous autoriser à exécuter un pareil projet... Aucun motif particulier ne peut ni ne doit vous engager à prendre un parti aussi contraire aux intérêts du Roi. Je suis votre obligé et je

1. D'Eitaing au Ministre, 10 août 1779, — Archives de la Marine^ B* 142 fo 23.

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n'en perdrai jamais la mémoire, et je crois en bien remplir les devoirs par toutes les réflexions que je fais et qui seront ensevelies entre vous et moi dans le plus grand secret. »

Puis, après avoir traité diverses questions de service, d'Argout, obsédé par la crainte de voir son chef commettre cette faute, reprend : c Adieu, mon bon général, vous connaissez mon cœur, vous connaissez la droiture de mes sentiments et vous savez combien je m'intéresse à la gloire des armes du Roi, notre maître, ainsi qu'à la vôtre. Réfléchissez, je vous en conjure, sur le parti que vous paraissez avoir adopté et vous conviendrez que, quand il serait dicté par l'ennemi même, il ne pourrait être plus avantageux à ses intérêts, ni à ceux de vos adversaires. Je vous le répète, je suis votre ami intime et je ne doute pas que si vous arriviez ici, je ne vous fasse changer d'avis, si toutefois il était possible que vous y persistiez encore, malgré ce que j'ai l'honneur de vous observer. C'est dans les événements fâcheux où il faut que l'homme se montre. Dussiez-vous enterrer jusqu'au dernier vaisseau de votre escadre, vous ne devez pas abandonner les colonies sans un ordre exprès du Roi ^ »

Pourtant, quoi qu'il lui en coûte, d'Argout, dont Tobéissance égale le dévouement, lève en quelques semaines à Saint-Domingue un corps volontaire de grenadiers et de chasseurs, gens de couleur, que Tamiral a prescrit d'y organiser.

Mais avant que d'Estaing se fût décidé à tenter

1. D'Argout h d'Eitaing, 24 révrier 1779, — Arc^^yes de la Marine, Bf 162 (• 267,

une expédition où il risquait de compromettre sa fortune, la goélette l'Actif, arrivant le 2 avril, lui apportait Tordre de ne point quitter les Antilles sans de nouvelles instructions. Apprenant alors que Toccupation de Saint- Vincent, à laquelle il avait déjà songé, se présentait maintenant comme facile, l'amiral résolut aussitôt de faire attaquer cette lie, dont la prise compenserait la perte de Sainte-Lucie.

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