CHAPITRE XII
I. — État des choses à Saint-Vincent. — Requête adressée par les Caraïbes à d*Estaing. — Du Rumain est chargé de reprendre Saint- Vincent. — Attaque et prise de Kingstown par du Rumain et Canonge. — Marche hardie de La Roque-Percin. — La nomination de du Montet au gouvernement de Tile occasionne un nouveau dissentiment entre d*Ëstaing et Rouillé.
II. — L*escadre de La Motte-Piquet arrive aux Antilles. D'Estaing organise une armée navale et se porte sur la Grenade. — Attaque du morne de THôpital et conquête de la Grenade. — La flotte de Rjron apparaît en vue de Saint-George. — Combat naval de la Grenade. — D*Estaing réclame de Sartine la conservation de sa conquête ; ses lettres au maréchal et & la maréchale de Mouchy. — Tandis que SufTren va occuper Cariacou et l'Union, l'amiral fait voile vers la Guadeloupe.
L'île Saint-Vincent, autrefois possession française, n'appartenait à la Grande-Bretagne que depuis le traité de 1763 et, par suite, non seulement les colons, demeurés sur leurs plantations, mais aussi les Caraïbes « ennemis acharnés des Anglais, dont ils avaient appris à
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redouter la domination et à connaître les procédés* », restaient de cœur attachés à la France.
Un gentilhomme de la Martinique, le chevalier de La Roque-Percin, prenait soin d'entretenir chez les indigènes ce sentiment de fidélité à leurs anciens maîtres. Affilié à la nation caraïbe, La Roque-Percin mettait au service de la France l'influence qu'il avait ainsi acquise et que son genre de vie, son courage ne faisaient qu'accroître. N'hésitant point à se risquer dans une légère pirogue, avec laquelle c la moitié des marins ne voudrait point passer la Seine », déjouant ainsi toute surveillance, il allait fréquemment à Saint-Vincent « échauffer les tètes en notre faveur* ».
Au retour de ces expéditions périlleuses, La Roque- Percin communiquait à Bouille les renseignements qu'il s'était procurés sur les projets de l'ennemi, renseignements précieux pour le gouverneur général qui, « de longue date et sans relâche, s'occupait des moyens de faciliter la saisie des possessions anglaises aux Antilles et entretenait des intelligences secrètes dans toutes les colonies que le dernier traité nous avait fait perdre. Donnant une preuve d'abnégation et de patriotisme qu'on ne saurait trop admirer' », Bouille avait communiqué à d'Estaing le fruit de ses recherches et soumis divers plans d'attaque contre les îles anglaises. L'un de ces plans concernait la reprise de Saint-Vincent.
Antérieurement à l'arrivée de d'Estaing aux Antilles, Bouille avait fait passer des armes aux Caraïbes, comp-
1. Vicomte de Noailles : Marina et soldais français en- Amérique, p. 66.
2. Archiyes historiques de la Guerre, supplémentaires, 47 B f* 108.
3. Vicomte de Noailles : Marins et soldats français en Amitique, p. 67,
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tant les employer à exécuter une diversion dans la partie du vent de l'île qu'ils habitaient, tandis que luimôme attaquerait, « avec des forces réelles », la partie sous le vent, où se trouvaient concentrés les établissements militaires. Pour opérer plus sûrement cette diversion, il projetait de joindre aux sauvages quelques flibustiers, gens de couleur et quelques soldats conduits par des officiers déterminés. Mais, ne pensant pas que ce seul moyen, sans l'appui d'une attaque en règle, pût aboutir à la conquête de l'île, Bouille avait ajourné cette entreprise jusqu'à ce que les circonstances lui permissent d'y pouvoir employer des forces suffisantes.
Les avantages résultant de la présence d'une flotte française à la Martinique étaient trop contrebalancés par la récente venue de Byron pour pouvoir modifier le sentiment du gouverneur général. « Les circonstances paraissent s'opposer dans ce moment plus que dans tout autre à l'exécution de ce projet, notait-il vers la fm du mois de mars. L'escadre que les Anglais ont à Sainte-Lucie leur donnera la facilité de capturer et la petite flotte et les secours qu'on pourrait envoyer. L'armée qui est à Sainte-Lucie pourra à l'instant, par quelques détachements, s'opposer au soulèvement des Caraïbes et faire avorter ce projet au moment même de son exécution ». Envisageant avec une légitime inquiétude la situation où une action prématurée risquait de placer le siège de son gouvernement. Bouille ajoutait non sans malice : o Si l'on enlève encore deux cent cinquante hommes de couleur à la Martinique pour cette expédition, joints aux huit cents flibustiers, habitants, gens de couleur que M. le comte d'Ëstaing fait
lever en vertu de son ordonnance, affichée par ses ordres dans tous les bourgs et paroisses de la colonie, on réduit infiniment les milices, on diminue les moyens de défense de cette tle, en ruinant le cabotage, ce qui parait être contraire aux principes adoptés par la cour*. »
Cependant les Caraïbes attendaient le signal de la révolte avec une impatience de jour en jour grandissante. Un de leurs chefs nommé Château-Gué, se faufilant en pirogue avec quelques hommes à travers l'escadre anglaise, vint au Fort-Royal dans le courant de mai pour y présenter à d'Estaing cette ardente requête.
ce Les Caraïbes de Saint-Vincent, vexés par une nation qui, loin de respecter leurs droits et leurs propriétés, se fait un devoir d'envahir toutes leurs possessions, osent recourir ici à votre autorité contre leur tyrannie.
» Jaloux d'assurer leur sort et de se venger des injustices qu'ils éprouvent depuis qu'ils ont eu le malheur de voir passer l'île sous leur domination, ils viennent vous ofTrir leurs bras et leurs services. La connaissance qu'ils ont des forces de leurs ennemis peut seule répondre du succès de l'entreprise. Mais, monsieur, ils osent se flatter qu'en favorisant les projets que les Français peuvent avoir sur l'île Saint-Vincent, vous aurez égard à leur situation, en les remettant dans le même état, dont ils jouissaient, lorsqu'ils avaient le bonheur de voir les Français maîtres de l'Ile ; de leur accorder la libre possession des terres qu'ils avaient, de leur faire remettre celles dont les Anglais, au mépris des différents traités,
1. Bouille à d'Estaing, 29mar&1779. — Archives de la Marine, B« 161 f 250.
se sont emparés, ou de leur payer suivant Testimation qui sera faite à dire d'experts...
» Le désir, monsieur, de s'unir à vous pour venger leur querelle les a conduits ici, et ils osent pareillement implorer votre secours pour les faire escorter jusque dans leur île, dans le cas où vos vues et l'expédition, par vous préméditée, éprouveraient quelque retardement *. »
Malgré son désir de mettre à profit le bon vouloir des Caraïbes, d'Estaing sentait pourtant la nécessité de se conformer encore aux avis de Bouille, quand, le 6 juin, lui parvint cette nouvelle que la flotte anglaise quittait Sainte-Lucie. Byron conduisait ses vaisseaux à Saint-Christophe pour y protéger le départ d'un convoi marchand à destination de l'Angleterre. L'attaque de Saint-Vincent, depuis si longtemps ajournée, se présentait donc maintenant dans des conditions particulièrement favorables. D'Estaing résolut de la tenter.
Située à une faible distance de la Martinique, au nord, et de Saint- Vincent, au sud, Sainte-Lucie avait offert jusqu'alors à l'escadre ennemie un abri, d'où elle interceptait aisépient la route entre les deux îles voisines. Le départ de Byron rendait la mer libre; mais son éloignement ne serait sans doute que momentané. « On ne pouvait donc risquer que peu de monde* », et il parut sage d'employer pour cette opération, de préférence aux vaisseaux de l'escadre, plusieurs bâtiments capturés sur l'ennemi. Quatre bàtin^ents pris aux
1. Reqoête présentée par Ghâteau-Gaé, chef des Caraïbes. — Archives de la Marine, B« 142 f* 52.
2. Vicomte de Moailles : Marins et soldats français en Amérique^ p. 67.
Anglais et une corvette furent choisis pour former une flottille dont le chevalier du Rumain, qui s'était récemment distingué par la reprise de Ttle Saint-Martin, reçut le commandement.
Les troupes embarquées sur cette flottille se composaient de cent cinquante soldats fournis par les régiments de Champagne, de Viennois et de la Martinique, d'environ deux cent cinquante créoles provenant des volontaires des Antilles ainsi que du corps volontaire organisé par le chevalier de La Roque-Percin ; mais du Rumain ne pouvait compter en toute assurance que sur les soldats d'infanterie et peut-être aussi sur les volontaires de Percin, car les volontaires des Antilles ne lui semblaient guère propres qu' « à dévaster et à piller* ». En réalité il ne disposait utilement que de deux cents combattants pour attaquer la garnison anglaise de Saint-Vincent, forte de trois cents hommes, qui, très heureusement, se trouvaient « répartis en différents postes et employés à contenir les naturels* ».
Du Rumain mit à la voile dans lanuitdu9 au 10 juin. Ses instructions lui prescrivaient de stationner, la journée suivante, auprès des vaisseaux qui croisaient devant Sainte-Lucie, afin de paraître opérer avec eux. 11 devait ensuite reprendre secrètement sa route àla faveur de l'obscurité. Ces instructions avaient été strictement suivies par du Rumain, quand, le 11 au matin, alors qu^il venait de s'engager dans le canal de Saint-Vincent, il vit sa flotte assaillie par la tempête. Le brick le Reprisai fut séparé des quatre autres bâtiments