‹ L'amiral d'EstaingChapitre 127 sur 252 · Vraisemblablement le comte de Durât · texte numérisé non relu

Vraisemblablement le comte de Durât

2. D'Estaing au Ministre, 29 juin 1779. — Archiyes de la Marine, C 101.

c Le convoi est arrivé, écrit d'Estaing à Sartine, avec un juvénile enthousiasme. Ces quatre mots disent tout : L'armée du Roi rassemblée forme un spectacle nouveau pour l'Amérique. Ce chef-d'œuvre de votre ministère est un des monuments qui l'éterniséront. Nous sommes égaux aux Anglaise >

Courir sus aux Anglais : telle est depuis six mois la constante pensée à laqueUe l'infériorité numérique de son escadre interdisait à d'Estaing de donner suite. Mais maintenant, pourquoi ne disposerait-il pas des vaisseaux de La Motte-Piquet et de ceux qui précédemment ont été amenés aux Antilles par Grasse, par Vaudreuil et plus récemment par Turpin'?

Assurément chacun de ces marins avait reçu, au départ, une mission spéciale : La Motte-Piquet devait stationner avec sa division dans les eaux de Saint-Domingue; Vaudreuil remplacer aux Iles du Vent d'Estaing € que l'on attendait de jour en jour en France » avec ses douze vaisseaux; Turpin, qui c avait escorté un convoi dans les colonies, devait en ramener un autre dans la métropole'. > Mais qu'importe à d'Estaing, s'il peut maintenant reprendre ses projets.

Déjà l'amiral se voit à la tête d'une grande armée navale, avec laquelle il opérera tout d'abord aux An tilles et anéantira peut-être la flotte ennemie; puis, il se dirigera sur Saint-Domingue, pour y laisser, sous la garde des quatre vaisseaux les moins en état de tenir la mer, le convoi venu de France à destination de cette île. Alors, après avoir parcouru la côte de la Nouvelle-

1. D'Estaing au Ministre, 29 juin 1779. — Archives de la Marine, B« 142 f 53.

2. Jean-Baptiste Turpin du Breuil, capitaine de vaisseau (1734-1783).

3. Vicon^te de Noailles : Marins H êoldtUê françaië «n Amérique, p. 74.

Angleterre, il ira tenter un établissement à Terre-Neuve, puis, sa tâche accomplie, renvoyant à la Martinique et à Saint-Domingue les divisions affectées à ces deux stations navales, il fera voile vers Brest avec les vaisseaux de sa propre escadre ^ D'Estaing se rend bien compte qu'en agissant de la sorte il outrepassera ses pouvoirs. Aussi, annonçant à Sartine la dépèche confidentielle qui informera le ministre de ces secrets desseins, Famiral a-t-il soin d'ajouter : c La lecture de ma lettre en chiffres me fait frémir '. >

L'armée navale promptement organisée se compose de vingt-cinq vaisseaux, dix frégates et trois flûtes, soit trente-huit bâtiments', portant ensemble deux mille canons et six miUe hommes de troupes. Le 1^'^ juillet, la flotte prend la mer, formée en trois divisions : Breugnon^ commande l'avant-garde. Grasse le corps de bataille, La Motte-Piquet l'arrière-garde.

D'Estaing projetait d'aller tout d'abord attaquer la Barbade ; mais, les vents contraires le lui interdisant, il se décida à faire route vers la Grenade et y mouilla le 2 juillet, non loin de la pointe Beau-Maurice, à environ trois milles au nord de Saint-George, chef-lieu de cette colonie.

1. D'Estaing au Ministre, 29 juin 1779. — Archives de la Marine, B« 142 ^ 56.

2. D'Estaing au Ministre, 29 juin 1779 — Archiyes de la Marine, B* 142 f* 63.

3. Pour la composition de cette armée navale, voir appendice XI.

4. Pierre-Claude Haudeneau, comte de Breugnon, fils et petit-fils de marins, était né à Brest en 1717. Lieutenant-général en 1779, il présida le conseil de guerre qui eut à juger la conduite tenue par les officiers de l'escadre du comte de Grasse au combat des Saintes, le 12 avril 1782. Breugnon mourut en 1792, comptant vingt-neuf campagnes et neuf commandemeiits en temps de guerre.

Aussitôt le comte Dillon^ avec cent de ses grenadiers et le vicomte de Noailles * avec cent chasseurs du régiment de Champagne descendent à terre pour couvrir le débarquement. A cette fin, ils s'établissent sur les hauteurs de la Molinière, hauteurs qui dominent la mer et surplombent en même temps le fort de Saint-George, gardé par cinq cents soldats et miliciens ennemis. Â la vue des nôtres, dont le regard plonge sur eux jusqu'à € distinguer les boucles de leurs souliers », les Anglais évacuent le fort et se retirent sur le morne de l'Hôpital, qui commande la ville et le port, et où se trouvera concentrée toute la résistance.

Au soir les troupes étant débarquées, l'amiral parvint à tourner les hauteurs avoisinant ce morne et put ainsi reconnaître la position occupée par l'ennemi. La pente du morne de l'Hôpital, c extrêmement raide et embarrassée de gros quartiers de pierres entassées, était fermée d'une palissade au bas et de trois retranchements, l'un sur l'autre ». Pour battre ces ouvrages d'Estaing ne disposait d'aucun canon, car il avait jugé

1. Arthur, comte DiUon, issu d'une noble famille irlandaise réfugiée en France, était colonel du régiment que son arrière- grand-père avait formé. Député de la Martinique aux états généraux, Dillon devenu général fut, en 1792, chargé d'un commandement en Champagne, sons les ordres de Dumouriez. 11 battit la Prussiens, mais fut bientôt rappelé, puis arrêté comme suspect, et condamné à mort en 1794.

2. Louis-Marie, vicomte de Noailles, né à Paris en 1759, second fils du maréchal de Mouchj, était alors mestre de camp de cavalerie. Après avoir fait sous d'Estaing la campagne des Antilles, il retourna en Amérique avec Rochambeau. Comme son beau-frère La Fayette, Noailles accepta les idées nouvelles, mais avec plus de résignation que d'enthousiasme. Député aux états généraux, puis général dans l'armée de Dumouriez il dut se retirer en Amérique. Plus tard, ayant repris du service, il commanda à Saint-Domingue. Blessé mortellement dans un combat naval, livré par une goélette française à une corvette anglaise, Noailles succomba quelques jours plus tard, le 5 janvier 1804.

inopportun d'en dégarnir les vaisseaux, toujours exposés à se voir surpris par Byron. Il résolut donc d'employer la nuit suivante à enlever ce poste de vive force, en attaquant le morne par Test, côté où son versant vient s'appuyer aux hauteurs qu'on avait tournées.

Cependant, avant de faire parler la poudre, d'Estaing enverra un officier auprès de lord Mac-Cartney*, gouverneur de la Grenade, pour lui exposer la supériorité de nos forces et rejeter sur lui la responsabilité des malheurs que causerait son inutile résistance. Mais Mao-Cartney, qui se croit à l'abri d'un assaut, refuse de mettre bas les armes.

L'attaque est aussitôt résolue. A deux heures du matin les troupes^ sont concentrées à un quart de lieue du morne. D'Estaing les forme en trois colonnes. Celle de droite est commandée par le vicomte de Noailles; celle du centre par le comte Edouard Dillon*; celle de gauche par le comte Arthur Dillon, colonel du régiment de son nom, qui dispose d'une forte avant-garde

1. George, comte Mac-Garlney (1737-1806), né en Irlande et d'abord diplomate, avait passé plusieurs années en Russie chargé de la conclusion d'un traité de commerce. Chef secrétaire de l'Irlande en 1769, Mac-Cartnej était capitaine-général gouverneur de la Grenade depuis 1774, quand il fut fait prisonnier par d'Estaing. î\ fut envoyé dans l'Inde quelques années plus tard, comme président et gouverneur de Madras.

2. Elles se décomposent ainsi : Huit cents hommes du régiment de Dillon, cent chasseurs de Champagne, les grenadiers et deux piquets d'Auxerrois, cent hommes de Foix et de Uainaut, deux piquets et trente grenadiers du régiment de la Martinique, cent vingt volontaires étrangers et un détachement de Viennois, soit ensemble dix-sept cents combattants.

3. Edouard, comte DiUon (1751-1839), frère du comte Arthur Dillon, était colonel du régiment de Pi'ovence et gentilhomme du Comte d'Artois. Il suivit les princes en émigration. Promu lieutenant-général sous la Restauration^ Edouard Dillon fut nommé ministre plénipotentiaire en Saxe, puis premier chambellan.

conduite par le comte de Durât S colonel en second de Gambrésis. Dans chacune de ces colonnes se trouvent répartis quelques canonniers qui, faute de pièces à servir, ont demandé à marcher avec les fantassins. Indépendante de ces trois groupements, une division forte de deux cents hommes s'est déjà mise en marche BOUS les ordres du lieutenant-colonel d'Âuxerrois, Pondevaux*, pour aller prendre à revers les positions ennemies.

Dès que Pondevaux, rendu à son poste, a ouvert le feu, les trois colonnes s'ébranlent et abordent le pied du morne par des chemins différents. Soudain une vive fusillade part des retranchements. En même temps, tirant à cartouches, le York, bâtiment anglais mouillé dans le carénage, prend de flanc la colonne qui se trouve à sa portée, celle de gauche avec laquelle marche d'Estaing. Cependant Durât et Tavant-garde ont franchi la palissade. Grâce à la nature du terrain la colonne du centre et celle de gauche se sont rapprochées et continuent d'avancer. Elles se sentent d'ailleurs soutenues par le canon du Fendant, car Vaudreuil, dont le vaisseau a dérapé jusque sous la batterie ennemie, en profite avec à propos pour y lancer ses boulets.

Rien n'arrête l'ardeur des nôtres qu'excite la présence de l'amiral, reconnaissable à sa veste blanche sur laquelle tranche le cordon bleu du Saint-Esprit. Mais

1. Jean-François» comte de Durât, originaire du Limousin, avait pris part en 1756 à l'assaut de Mahon, comme lieutenant au régiment royal de la Marine. Il se retira du service avec le grade de maréchal de canop et fut, eu 1790, président de la première assemblée électorale du département de la Creuse.

2. Le comte de Poudevaux fut promu au g^^ade de brigadier en 1781 et mourut peu après à la Martinique.

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d'Estaing n'a plus vingt ans et, pour effectuer cette ascension pénible, il prend la main d'un grenadier qui bientôt tombe mortellement frappé. € Mes amis, s'écrie l'amiral en se retournant vers ceux qui l'escortent, il faut venger ce brave soldat. Qu'on me suive. Vive le Roi! » Et la troupe, répondant à son chef par la même acclamation, escalade les retranchements. Gravissant la pente c en colonne serrée, les hommes, se portant et se poussant les uns les autres >, refoulent l'ennemi sur la crête du morne et parviennent jusque devant la batterie, dernier refuge des Anglais. Presque aussitôt survient Noailles, qui par la rapidité de sa marche a remédié à la longueur plus grande du parcours que devait effectuer la troisième division ; puis Pondevaux qui a su transformer en une attaque véritable la fausse attaque dont il était chargé.

Aux premières lueurs du jour, une des pièces, que les ennemies ont abandonnée, est retournée contre la batterie, mais un officier anglais paraît aussitôt avec le drapeau blanc. Mac-Gartney demandait une suspension d'armes qui lui fut accordée et durant laquelle il rédigea ses propositions, en prenant pour base de cette négociation les conditions précédemment consenties à la Dominique et à Sainte-Lucie. D'Estaing rejeta ces propositions et envoya au gouverneur un tout autre projet* dont les clauses parurent si dures à Mac-Gartney que, ne pouvant se décider à y souscrire, il préféra se rendre à discrétion.

Quatre-vingt-sept officiers, neuf cents bas officiers ou soldats, cent vingt-huit bouches à feu et trois drapeaux

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