Voir appendice XII
tombèrent aux mains du vainqueur. Tout ce que les Anglais avaient accumulé d'objets précieux dans la batterie devint la proie des soldats. « On en vit un qui pendant un jour entier porta un habit de lord Mac- Gartney, où était attachée la plaque de Tordre du Bain et, ajoute Tofflcier qui contait cette scène scandaleuse, on observa que cet habit semblait avoir été fait exprès pour lui. >
Le droit au pillage conforme d'ailleurs aux usages du temps, ne fut pas, hâtons-nous de le dire, la seule récompense accordée par l'amiral à ses soldats. Plus d'un parmi eux, qui s'était distingué, reçut comme prix de sa valeur un plus noble témoignage de satisfaction. Citons seulement, entre tant de braves gens, le sergent de grenadiers Horadou, dit Languedoc, du régiment de liainaut, qui montra durant tout le combat la plus grande intrépidité et sauva la vie d'un de ses chefs. D'Ëstaing, donnant l'accolade à ce sergent, le fit officier*.
L'amiral entreprit aussitôt l'organisation des divers services administratifs de la colonie dont il nomma gouverneur général le comte de Durât. Sauf le détachement destiné à tenir garnison à la Grenade, les troupes regagnaient déjà les vaisseaux quand, le 5 juillet, parvint à d'Ëstaing cet avis que la flotte ennemie avait été aperçue de Saint-Vincent, se dirigeant vers le sud.
En effet Byron, qui venait d'escorter jusqu'au vent
1. D'Ëstaing au Ministre, 12 juillet 1779. — Archives de la Marine, B* 142 f* 89. s Relation de la prise de La Grenade. — Archives historiques de la guerre, vol. 1.734-12-13. := Milord Mac-Gartney & milord Germaine. — Archives de la Marine, B* 163 f« 159. = Gazette angloaméricaine, t. VI, n» 25, p. 195.
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des tles le convoi marchand rassemblé à Saint-Christophe, avait appris, en rentrant à Sainte-Lucie, Foccupation de Saint-Vincent par les Français. Embarquant sur ses transports les troupes du général Grant, Byron repartait aussitôt pour Saint-Vincent. Mais informé, chemin faisant, qu'une flotte française venait de passer à la vue de l'ile, l'amiral anglais comprit que cette flotte était celle de d'Estaing et que vraisemblablement elle allait attaquer la Grenade. Alors sans s'arrêter à Saint- Vincent, Byron poursuivit sa route. Les renseignements qu'il recueillit sur mer lui semblèrent de nature à le tranquilliser, c Mac-Cartney, assurait-on, se flattait de pouvoir tenir une quinzaine. > Les forces navales françaises, disait-on, « n'excédaient pas huit vaisseaux de ligne, non compris les frégates et les transports armés >.
Sur la foi de ces renseignements, laissant ses bâtiments de transport sous la garde du contre-amiral Rowley * avec ordre de venir le joindre au premier signal, Byron s'avança avec une vingtaine de vaisseaux vers la baie de Saintr-George où il espérait surprendre l'escadre française.
Soit que l'avis envoyé de Saint-Vincent lui parût peu digne de créance, soit que des soins plus pressants l'absorbassent, d'Estaing ne s'inquiéta point assez tôt de préparer la défense. Il se borna à rappeler au mouillage quelques-uns des vaisseaux qui, ayant chassé
1. Sir Joshna Rowley (1730-1790) avait assisté aux combats de Brest ei de Qaiberon en 1759, ainsi qa'an combat livré par les Angolais à l'escadre de Temay en 1762. Rowley fat, par la suite, créé baronnet et nommé Tice-amiral.
sur leurs ancres, en demeuraient éloignés. Le lendemain, à la pointe du jour, les frégates croisant au large signalèrent l'armée anglaise. L'amiral donna aussitôt Tordre d'appareiller et de se former en bataille. Mais, avec le petit vent qu'il faisait, cette manœuvre s'effectua péniblement et s'opéra sans ensemble.
La tète de notre ligne était à peine formée quand < elle fut jointe par les premiers vaisseaux de l'avantgarde ennemie, et le combat commença à bord opposé». En cette formation incomplète, la flotte française, malgré sa supériorité numérique, se présentait inférieure à celle des Anglais et restait privée du concours de tous les vaisseaux qui,. « par le travers les uns des autres », cherchaient encore à gagner leur rang. Après une lutte des plus vives, Byron, qui avait étendu sa ligne, voulut se faufiler entre notre flotte et la terre. Mais son avant-garde se vit arrêtée par le canon du fort et par celui des batteries. Assuré dès lors que les Français étaient maîtres de l'île, jugeant c impraticable > de les en déloger, l'Anglais se décida à rétrograder.
Si d'Estaing se fut alors porté en avant, de façon à s'intercaler entre l'escadre anglaise et le convoi laissé sans défense par Rowley, accouru au secours de son chef, il eût été facile h l'amiral de s'emparer des transports. Mais il ne pouvait risquer cette tentative, car son arrière-garde, qui seulement « commençait à se former > , menaçait d'être doublée par les ennemis en retraite. Bientôt le combat prit fin et la flotte anglaise, € courant en échiquier, s'éleva au vent. Au soleil couchant > , elle était à plus de deux lieues.
Dans le rapport qu'il adressait à l'amirauté^ Byron marque ainsi son étonnement de n'avoir point été
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poursuivi : c Quoique, à juger par la conduite que les Français avaient tenue pendant toute la journée, il fut évident qu'ils étaient déterminés à éviter un combat au plus près, il m'était impossible de penser que, avec des forces si supérieures, l'amiral français nous permît d'emmener nos transports sans aucune protestation de sa part. Y
D'Estaing n'avait même pas cherché à faire atteindre trois vaisseaux ennemis désemparés, dont l'un se trouvait en fâcheuse posture, c Si on l'avait chassé, note l'amiral, il aurait été vraisemblablement pris ; mais il fallait éviter les inconvénients d'une séparation, ne point tomber avec lui sous le vent de la Grenade. Y retourner était plus utile et constatait l'avantage que l'armée du Roi avait remporté. > Maître du champ de bataille, il pouvait assurément s'attribuer la victoire ; mais si, comn^e le dira Suffren, d'Ëstaing « avait été aussi marin que braye* », il eût su transformer cette victoire en un éclatant succès.
Le combat du 6 juillet coûtait cher à la marine française : cent quatre-vingt-dix tués et près de huit cents blessés. En ajoutant à ce chiffre quarante et un officiers et soldats tués l'avanlrveille à l'attaque du morne de l'Hôpital et soixante-douze blessés, on établit que les pertes subies par nos troupes, dans ces deux affaires, s'élevaient à plus, de mille hommes*.
1. Vicomte deNoailles : Marina el soldais français en Amérique ^ p. 89.
2. Relation du combat naval de La Grenade. — Archives historiques de la Guerre» toI. 3.731-li. s= Relation de l'affaire du 6 juillet sous la Grenade. — Archives de la Marine, B* 163 f« 115. = Rapport du viceamiral Byron, du combat de la Grenade. — Archives de la Marine, BM68M21.
D'Estaing confia à du Chilleau la mission d'aller annoncer en France la prise de la Grenade. Il désigna Sheldon*, capitaine au régiment de Dillon, etColonia*, enseigne de vaisseau, pour présenter au Roi les drapeaux ainsi que les pavillons enlevés aux ennemis.
L'amiral se sait « fortement attaqué à Versailles et à Paris » et redoute par suite que la nouvelle de ses succès n'y reçoive point l'accueil dont elle est digne. Allant jusqu'à craindre que, pour éviter tout nouvel établissement, sa conquête ne soit abandonnée, il écrit au ministre.
€ J'ai toute ma vie été très obéissant, cependant je garde la Grenade. La flotte anglaise battue et l'hivernage vous laisseront, si malheureusement vous le voulez encore, le temps d'envoyer l'ordre d'évacuer. Nos bras, nos cuisses seront remis et les anciens Français pourront peut-être se sauver. Jusque-là M. de Durât sera un défenseur excellent. Je mets dans ma lettre l'état de sa garnison. Elle s'accrottra de ceux qui guériront. A l'égard des autres îles, s'imaginer qu'elles pourront être attaquées avant le mois de novembre serait une grande illusion.
> Si les cent soixante millions ' de perte que les Anglais viennent d'éprouver, si toutes les raisons politiques... engagent Sa Majesté à conserver au moins
1. Dominique Sheldon, d'origine anglaise, fat promu colonel celte même année. Il mourut en l'an X, lieutennnt-général, commandant d'armes à Perpignan.
2. Joseph-François Golonia, frère d'un avocat-général an parlement d'Aix, fut fait chevalier de Saint-Louis.
3. La Grenade exportait annueUement en sucre, rhum, café, coton et cacao pour une valeur d'un million quarante mille livres sterling; la Dominique et Saint- Vincent ensemble pour un million cinquante miUe.
«— Gazette de France du 26 octobre 1779.
jasqu'à la paix une colonie qui était son ancien patrimoine, j'ai rhonnenr de vous assurer qu'il faut à la Grenade une garnison de deux mille hommes de troupes réglées. Une augmentation de trois cents hommes est nécessaire à Saint-Vincent.
> Obtenez, Monseigneur, qu'il soit envoyé quatre mille hommes aux Iles du Vent, dans l'instant où vous recevrez ma lettre, et je consens, à ce prix, à périr avant d'avoir le bonheur de revoir la France ; où, ce qui serait pis mille fois, qu'après avoir été le jouet ou la victime de ceux qui m'envient ou qui me haïssent, je meure de chagrin d'avoir déplu à mon maître, et je me croirai encore heureux. »
Toutefois comme ses c fautes >, ses c crimes ne peuvent influer sur les belles actions des autres >, l'amiral saisit cette occasion pour nommer au ministre ceux qui, parmi ses subordonnés, ont su se rendre dignes de la faveur du Roi. Deux d'entre eux font l'objet des lignes suivantes.
c J'ose vous supplier de me faire trouver à Brest la croix de Saint-Louis et des lettres de brigadier pour M. le comte Arthur Dillon et pour M. le vicomte de Noailles. Je vous réponds qu'ils auront encore plus mérité ces deux grâces. Daignez, Monseigneur, par pitié, faire en sorte que le même courrier, qui m'ordonnera de me rendre à la Bastille, m'apporte en même temps cette consolation ^ >
La brillante conduite de Noailles excitait dans l'armée une admiration générale, et l'amiral voulut en informer la mère du jeune officier. < Un assaut et un combat,
i. D'Estoing au Ministre, 12 juillet 1779. — Archives de la Marine, B« 142 ^87.
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mandait d'Estaing à la maréchale de Mouchy S sont un petit délassement dont il a joui en quatre jours de temps. Les troupes de sa division le chérissent. Oui, madame la maréchale, de sa division, car je vous supplie de croire que M. le vicomte de Noailles en commandait une. Elle n'est pas à la vérité de vingt mille hommes; mais elle est bien brave, bien conduite et bien vigoureuse^. >
En même temps d'Estaing écrivait au maréchal ' : « La première fois que M. le vicomte de Noailles a tiré dans le parc de Versailles, il vous a sûrement envoyé de son gibier ; aussi le lord Mac-Gartney , beau-fils de lord Bute *, va-tril à Bordeaux • porter son épée aux pieds de madame la maréchale. Votre nom, Monseigneur, nous a servi de ralliement le jour de l'assaut. Il nous a porté autant de bonheur que l'exemple de M. le vicomte de Noailles a été utile *. y