CHAPITRE XIII
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I. ^ Après un court séjour à la Guadeloupe, d*Estaing se présente devant Saint-Christophe. — Il conduit sa flotte à la Dominique où il apprend que l'Espagne va participer à la guerre. — L'amiral renonce à aller attaquer la Jamaïque. — Il cède aux appels réitérés qui lui sont adressés de la Caroline.
/ II. — Adieux de l'amiral au comte de Breugnon.— La flotte fait voile vers le continent d'Amérique. — Une tempête l'oblige & mouiller devant Savannah. — Projets des insurgés.
, III. — Dispositions navales prises par l'amiral.^ Débarquement des troupes et investissement de Savannah. — Sommation adressée par d'Estaing au général anglais Provost ; mécontentement manifesté par Lincoln à son arrivée. — Provost, ayant reçu du renfort, refuse de mettre bas les armes. Infériorité où la venue de ce renfort met les troupes alliées. — Sur les instances de Lincoln, d'Estaing consent à poursuivre les opérations. — Corn, bat du 9 octobre. — L'amiral décide de lever le siège. IV. — Retraite des forces alliées ; embarquement des troupes françaises. — Dislocation de l'armée navale. Une tempête sépare l'amiral de son escadre. — Pénible traversée du vaisseau le Lunguedoc ; arrivée de d'Estaing à Brest. — Il se rend à la cour. Enthousiasme suscité en France par la prise de la Grenade.
D'Estaing arriva à la Guadeloupe le 19 juillet. Son projet n'était point de stationner longtemps à la Basse-
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Terre, dont le mouillage peu sûr s'offrait, en cette saison, comme particulièrement dangereux. Aussi, n'y demeura-t-il que le temps nécessaire pour prendre les troupes indispensables à la continuation de la campagne et pour remplacer les matelots manquants.
L'amiral reçut alors l'assurance que Byron, après avoir essuyé une tempête, s'était retiré à Saint-Christophe. La présence de la flotte anglaise empêchait de rien tenter contre cette colonie. Néanmoins, pensant qu'il importait à c la dignité du pavillon du Roi > que l'armée, avant de quitter ces mers, pût offrir aux ennemis € l'occasion de prendre une revanche* >, tenant à s'assurer de la position de l'escadre britannique, et des pertes subies par elle au combat de la Grenade, d'Estaing fit voile sur Saint-Christophe.
Le 22 juillet, la flotte française apparut devant cette tle et attendit vainement deux jours que les Anglais c sortissent de dessous leurs batteries >. Persuadé dès lors que Byron se sentait en assez mauvaise posture, l'amiral, après avoir rallié le convoi marchand des Iles du Vent, gagna Saint-Domingue.
D'Estaing mouilla le 31 juillet au Cap-Français, où venait de parvenir cette nouvelle, que l'Espagne avait déclaré la guerre à la Grande-Bretagne, nouvelle officiellement confirmée par le gouverneur de la partie espagnole de l'Ile. L'amiral s'étonnait de ne point trouver là des ordres de la cour, car il savait que de Choin^,
1. D'EstaÎDg au Ministre, 21 août 1779. — Archives de la Marine, B« 142 f* 96.
2. André-Michel-Victor, marquis de Choin, né à Grenoble en 1744 et d'abord ingénieur militaire, avait servi en 1776, à Madagascar comme capitaine aux volontaires de Beniowski. Major d'infanterie lors de son
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précédemment expédié par lui à Versailles et revenant d'Europe, avait récemment touché à la Martinique, puis à la Guadeloupe, d'où il était aussitôt reparti avec Fespoir de joindre Tescadre.
Mais les jours passent et de Ghoin ne parait pas. c J'ai| Monseigneur, écrit d'Estaing au ministre, la plus grande inquiétude que son zèle et que le désir extrême d'en donner de nouvelle preuves et de me faire parvenir promptement vos dépêches, ne lui aient été funestes. Je crains qu'il ne soit tombé entre les mains des Anglais. J'ai espéré jusqu'au dernier moment qu'il viendrait ici. L'importance des ordres qu'il m'apportait rend le contre-temps aussi fâcheux pour le bien du service du Roi, par l'incertitude dans laquelle il me laisse, qu'il est personnellement douloureux pour moi par les sentiments que j'ai voués à M. de Ghoin. Il est affreux, après avoir rempli une telle mission avec autant de promptitude que de fatigue et de bonheur, d'être victime d'une bonne volonté qui ne peut être blâmable, quoique les effets en soient infiniment regrettables ^ > Effectivement, le trop zélé messager avait été fait prisonnier en quittant la Basse-Terre *.
D'Estaing stationna plus de deux semaines au Gap, utilisant ce séjour pour étudier, avec le gouverneur, les chances d'une expédition contre la Jamaïque ; car
embarquement pour l'Amérique, de Cboin, promu successÎTement colonel dans les troupes coloniales, puis meatre de camp de dragons, fut retraité en 1791, comme maréchal de camp. Emigré en Saxe, de Ghoin rentra en France sous la Restauration et mourut vers 1830.
1. D'Estaing au Ministre, 21 août 1779 — Archives de la Marine, B* 142 ft 96.
2. D'Arband à d'Estaing, août 1779. — Archiyes de la Marine, B* 162 f*182.
d'Argout avait recueilli de multiples renseignements sur cette île et préparé divers plans d'attaque. Mais si les avantages, que la prise de la Jamaïque eut procurés, paraissaient considérables, les forces, dont l'amiral disposait, lui semblaient insuffisantes pour opérer la conquête de cette colonie, insuffisantes surtout pour en conserver la possession. Les troupes qu'il allait epibarquer à Saint-Domingue, jointes aux troupes amenées par lui des Iles du Vent, ne dépassaient guère trois mille hommes, et d'Estaing trouva plus sage de renoncer personnellement à exécuter une entreprise, qui se présenterait dans des conditions infiniment plus avantageuses, quand les contingents espagnols pourraient y participer*.
D'ailleurs, les dernières instructions reçues par lui de la cour, et l'état même de ses vaisseaux ne permettaient pas à l'amiral de trop ajourner son retour en France, et pourtant il tenait, avant que de traverser l'Océan, à paraître une fois encore sur le continent d'Amérique.
L'armée anglaise du général Provost', qui occupait alors la Géorgie, menaçait la Caroline du Sud, et le gouverneur de Gharleston, importante cité de cette province, appelait ainsi d'Estaing à son secours :
c J'avais formé Fespoir que nos opérations contre l'ennemi dans ce pays et la Géorgie seraient puissamment aidées par une partie de la flotte sous votre com-
1. D*Argoutà don José Navarra, gouvernear de la Hatane, 27 août 1779. — ArclÛTes de la Marine» B* 163 C 469.
3. Augustin ProYost, d'origine suisse, naquit lui-même en Suisse de parents anglais. Major-général en 1772, il avait été nommé, en 1779, gouyemenr de la Floride. Après avoir défendu Savanàah il assiégea Gharleston, pois rentra en Angleterre. Provost mourut en 1796.
mandement ; mais je présume que des circonstances ne vous auront pas permis d'en détacher aucune partie pour ce service. Néanmoins, j'espère que vous serez bientôt en état de le faire.
> Le consul français a l'honneur de vous instruire des forces navales de l'ennemi. Je me référerai donc à cet égard, pour les informations, à ses dépèches qui vous montreront combien vous pourriez aisément effectuer un coup d'importance pour l'État du Sud et les conséquences qui en résulteront pour les autres Etats unis^ Y
Non moins pressant que l'Américain se montre en effet le consul de France, Plombard, quand cet agent écrit à d'Estaing : c II est plus que probable, Monseigneur, que les chaleurs passées, les Anglais, qui ne sont éloignés d'ici que de soixante milles, recommenceront leur tentative sur Charleston, de la possession de laquelle ils connaissent l'importance.
» Permettez-moi, Monseigneur, de vous mettre sous les yeux les pertes considérables qu'éprouverait la nation française s'ils s'emparaient de cette ville, où il y a plusieurs millions de livres appartenant à la nation. Quel coup funeste pour le commerce, j'ose même dire pour l'Etat. La vie des Français qui se trouvent ici deviendrait la proie de nos ennemis et nous y serions peut-être massacrés, comme l'ont été inhumainement une trentaine de nous dans la prise de Portsmouth, en Virginie, où ils ont été assassinés...
» Toutes les forces, Monseigneur, des Anglais dans ce quartier consistent dans le Vigilant^ batterie flot-
1. RuUedge à d'Estaing, 20 juillet 1779. — ArchiyeB de la Marine. B« 168 ^ 166.
tante, le vaisseau de cinquante canons arrivé de Londres à Savannah, quelques mauvais bâtiments, depuis vingtquatre à vingt canons, mal armés, beaucoup de corsaires et beaucoup plus de transports ou navires marchands. On en compte dans les ports de Beaufort ou de Savannah au delà de cent cinquante.
> Deux vaisseaux de guerre, Monseigneur, cinq à six frégates et quelques bateaux armés feraient cette capture et obligeraient l'armée anglaise de se rendre à discrétion, et mettraient à l'abri des pertes plusieurs millions français répandus dans cet Etat. Que de vœux ne fais-je pas pour que vous soyez à lieu, Monseigneur, de venir ou d'envoyer nous délivrer de la cruelle alternative de la perte de nos vies et de nos fortunes ^ >
Enfin, le marquis de Brétigny, colonel d'un régiment français au service de l'État de Caroline, s'adresse en ces termes à l'amiral : « J'espère que, sans avoir l'honneur d'être connu de vous, vous me permettrez de vous donner, comme militaire, quelques renseignements sur la position actuelle de la Caroline du Sud. Le gouvernement de cette province d'ailleurs m'a chargé de correspondre avec l'armée française, dans le cas où, comme nous l'espérons, elle paraîtrait sur la côte. J'ai même à ce sujet, de concert avec notre consul, donné un état des fournitures à faire par la province à la ville et aux troupes. J'ai calculé mes demandes en supposant l'armée de trois mille cinq cents à quatre mille hommes et la flotte de dix à douze mille matelots. »
Toutefois ces renseignements, que va fournir le colonel, ne sont guère à l'éloge des insurgés, c Jamais
1. Plombard à d'EfUiog, 17 jaiUet 1779. — ArchiyeB de la Marine, B« 168 b 103.
ce pays-ci, poursuit-il, n'a eu plus besoin d'être secouru. Il faut le défendre contre lui-même et contre les ennemis. Tout est ici dans une confusion affreuse : très peu de troupes réglées, point de secours du nord, une milice faible et mal disciplinée, et la plus grande mésintelligence parmi les chefs. Voilà à peu près dans quelle position se trouve actuellement la province. Elle n'a, en vérité, que vous seul, monsieur le comte, pour la sauver du péril. >
Et Brétigny semble n'en point douter, quand il ajoute : c Si vous arriviez avant le mois de septembre, j'ose croire que vous prendriez sans coup férir et l'armée et la petite flotte ennemies, surtout en leur coupant toute communication avec Saint- Augustin ; ce qui est très possible en débarquant un corps de troupes entre Port-Royal et Savannah*. »
Ainsi se trouva fortifié par les appels réitérés dont l'amiral devenait l'objet, le fâcheux désir qui, depuis si longtemps, le poussait vers le continent d'Amérique.
En reprenant la mer le 15 août, d'Estaing eut la tristesse de laisser au Cap-Français l'un de ses meilleurs officiers généraux, le comte de Breugnon, qui commandait la deuxième division de l'armée navale. Malgré l'état de sa santé, depuis longtemps chancelante, Breugnon avait voulu participer à l'expédition de la Grenade et demeurait maintenant terrassé au point que les
1. . Brétigny à d'Estaiog, 17 juillet 1779. — ArchiTOs de la Marine, B« 168 f 265.
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médecins lui interdisaient même de s'embarquer sur le convoi pour retourner en Europe. Il dut rester à Saint- Domingue.
Avant de quitter ce vaillant marin, l'amiral lui adressa les lignes suivantes, tout empreintes d'une délicate sollicitude : € Un officier général, monsieur, de votre distinction et de votre rang, est au-dessus de tous les certificats de la médecine. Il n'en a pas besoin et il ne m'en a pas été envoyé sur votre état. J'en partage toute l'amertume. Il ne me paraît que trop démontré que vous avez été au delà du possible en vous trouvant au combat de la Grenade et en y couronnant, par la gloire que vous y avez acquise et qui vous a redonné une lueur de santé, tous les services que vous avez rendus au Roi et que j'espère que Sa Majesté recevra encore de vous. Je pense comme les médecins. Ils doivent faire loi sur cet article et je ne doute pas que votre conservation ne dépende absolument de ce qu'ils vous ordonnent de faire et de votre débarquement ^ >
Après avoir accompagné jusque par delà le débouquement les navires marchands des Iles du Vent, auxquels venaient de se joindre à Saint-Domingue ceux des fles Sous-le-Vent ; après avoir détaché cinq bâtiments de guerre pour protéger à travers l'Océan cet important convoi, d'Estaing à la tète de son escadre fit voile vers les Etats-Unis.
L'armée navale, forte de vingt-deux vaisseaux, dix
1. D'Estaing à Breugnon, 13 août 1779. — Archiyes de la Marine, B« 166 f« 79.
La comte de Breugnon se r6tcJ>lit et devint par la suite lieutenantgénéral. U fut remplacé dans le commandement de la 2* diyision par le comte de BroTee.
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frégates et quelques bâtiments de charge, portait un corps de débarquement, dont l'effectif s'élevait à environ trois mille cinq cents hommes. Mais ce corps manquait totalement d'homogénéité. Des fantassins provenant de quatorze régiments * divers, un détachement d'infanterie de la Marine, un détachement d'artillerie, quelques dragons, les volontaires de Valbelle et les grenadiers volontaires du Cap, formaient un ensemble de deux mille huit cents soldats. Cinq cent cinquante chasseurs, mulâtres ou nègres, constituaient le contingent des gens de couleur, récemment levés à Saint- Domingue *.
C'est à Charleston que d'Estaing projetait de faire prendre terre à ses troupes, quand une tempête, survenue le 2 septembre, par le travers de Savannah, l'empêcha de se porter plus au nord. Cinq des plus grands vaisseaux avaient perdu leur gouvernail et la plupart des autres bâtiments avaient subi de sérieuses avaries. C'était un fâcheux contre-temps, qui allait immobiliser l'escadre pendant plusieurs semaines sur la côte américaine, où son chef ne pensait séjourner que le temps nécessaire pour y frapper un coup d'éclat.
Les Américains ne s'émeuvent aucunement à cette nouvelle, car Charleston n'est point présentement menacé. Les insurgés se disposent donc à aller surprendre la ville de Savannah et par suite d'Estaing leur paraît tout à fait à portée de les y aider.
1. Armagnac, Champagne, Auxerrois, Agenais, Gàtinais, Cambrésis, Hainaut, Foix, Dillon, Walsh, le Cap, la Guadeloupe, la Martinique, Port-au-Prince.