‹ L'amiral d'EstaingChapitre 139 sur 252 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. Vicomte de Noailles : Maritu et soldats français en Amérique, p. 103.

devait ramener en France que les bâtiments compo- Bant sa propre escadre, tandis que Grasse et La Motte- Piquet retourneraient aux Antilles et y reconduiraient les troupes à destination des tles.

Ces deux officiers généraux avaient repris la mer depuis deux jours et d'Estaing s'apprêtait lui-même à appareiller, quand éclata une furieuse tempête qui fit dérader la plupart des vaisseaux. Perdant ses ancres et ses embarcations encore à la traîne, le Languedoc fut emporté par la tourmente, c Sans ancres* et sans embarcations de ressource, écrira d'Estaing, nous avons lutté pendant huit jours contre les vents et contre la mer pour nous soutenir et pour conserver la possibilité de retourner devant Savannah... Entraînés joialgré nos efforts par une continuité de vents contraires, nous nous sommes trouvés, le 5 de novembre, à cent quatre-vingts lieues de distance d'où nous étions partis.,. Nous n'avions plus à bord que la quantité d'eau douce tout au plus suffisante pour nous rendre à Brest. Il aurait peutêtre fallu quinze jours pour revenir où nous avions laissé l'escadre et il était à peu près certain, qu'en nous y rendant dans trois jours, nous ne l'y aurions plus retrouvée. Contraint d'y renoncer, j'ai fait, en soupirant, mettre le cap sur l'Europe *. >

En effet, Broves, après avoir vainement attendu son chef jusqu'au 6 novembre, s'était décidé à ramener

1. Pour qu'il ne manquât rien aux vaisseaux qui devaient retourner aux Antilles, d'Estaing avait ordonné que malgré <t l'extrême disette d'apparaux » oii se trouvaient les siens, « ils se réduisisseat au delà même de Tindispensable nécessaire », et, « pour donner l'exemple », il avait envoyé au Diadème la troisième ancre du Languedoc,

2. D'Estoing an Ministre, 5 décembre 1779. — Archives de la Marine, B* 142 f 119.

Tescadre en France où les divers vaisseaux regagnèrent les ports qui leur avaient été désignés.

La traversée du Languedoc fut pénible. Une voie d'eau ne tarda pas à se produire, dont malgré bien des recherches la cause resta plusieurs jours inconnue. Il fallut gréer deux pompes qui faisaient un assez médiocre ouvrage. € Ce que les moindres embarcations ont à Brest, signalait d'Estaing, manque encore aux vaisseaux du premier rang de Toulon : des pompes royales. Celles du Languedoc^ n'étant que simples, aspiraient, dans le même temps, un volume d'eau de moitié moins considérable que ne le font les pompes royales ^ » La voie d'eau fut enfin trouvée à trois pieds au-dessous de la ligne de flottaison. L'aveuglement de cette voie d'eau se présentait pour les charpentiers particulièrement difficile, car il fallait les protéger c par un feu roulant de mousqueterie à balles, pour éloigner une assemblée de requins qui les mettait en danger > .

Vers le même temps, d'Estaing eut la consolation de rencontrer un de ses bâtiments et d'apprendre ainsi que toute l'escadre avait appareillé. Il eut aussi la satisfaction de trouver la Provence encore munie de deux ancres. Mais transporter l'une de ces ancres à bord du Languedoc semblait une opération impraticable, car, tout comme le vaisseau amiral, la Provence avait perdu ses chaloupes, et le temps demeurait trop mauvais pour risquer l'emploi d'un rat d'eau. € Apercevoir sans cesse ce grand moyen de sûreté et ne le pas avoir, c'était, marque d'Estaing, le supplice de Tantale. Jamais ancre

1 . D'Estaing aa Ministre, 5 décembre 1779. — ArchiTes de la Marine, B« 142 ^ 119.

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n'avait été plus lorgnée et l'avare de Molière ne trouvait pas d'aussi beaux yeux à sa cassette ^ »

Enfin le 7 novembre, quelques heures d'accalmie permirent de faire naviguer le rat et de hisser sur le Languedoc l'objet si ardemment convoité. € Cette réussite, poursuit d'Estaing, a été d'autant plus sentie que la manœuvre, douteuse jusqu'à la fin, a été très pénible et que, dès que nous avons tenu l'ancre, le vent, qui s'est élevé, n'a même pas permis d'embarquer le rat... La cessation des maux est la jouissance des marins plus que celle de tous les autres hommes, et j'ai presque cm à notre bonheur *. >

Ce bonheur fut pourtant de courte durée, car le Languedoc allait bientôt perdre de vue la Provence, et ce fut avec son seul vaisseau que, le 5 décembre, l'amiral, après une traversée de quarante jours, entra dans la rade de Brest. Il était temps, car le Languedoc faisait eau de toutes parts, au point que l'on pouvait craindre de le voir couler bas'. L'équipage était dans un si grand dénûment qu'on avait dû le vêtir d'uniformes anglais pris sur une frégate, chargée d'habillements pour les troupes d'Amérique*.

Souffrant de ses blessures, marchant avec des béquilles, sans doute aussi profondément attristé par la fin lamentable de cette campagne où, malgré le nombre

1. D'Estaiog au Ministre, 5 décembre 1779. — ^rchiyes de la Marine, B* 142 £• 119.

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