Courrier de l'Europe» Londres, 19 décembre
5. Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 15 décembre 1779. ^ Correspond damée eecrèie entre Marie^Thirise et le comte de Mercy 'Argenteau, t. III, p. 377.
il me paraît évident que les objets essentiels ont été manques. Cependant ce général est assez intrigant et adroit pour faire valoir outre mesure ses prétendus succès*. »
Assurément Mercy ne se trompait point en signalant comme manques les résultats de cette campagne, mais d'Estaing n'eut à se montrer ni intrigant ni adroit pour faire valoir ses succès. L'opinion publique, toujours moins réfléchie qu'impulsive, s'en était chargée.
€ Jamais conquête, observe Grimm, n'a été plus célébrée que la prise de la Grenade », et cela non seulement dans la capitale, où des réjouissances solennelles avaient été ordonnées, mais également en province. Le nom de d'Estaing devenait populaire. Jusque dans un coin perdu de la Sologne, à Romorantin', on avait fêté la victoire de la Grenade. De
1. Mercy à Kaunitz, 17 décembre 1779. — Correspondance de Mercy- ArgenUau, t. 11, p. 544.
2. Parmi les réjouisftances que les derniers succès de M. le comte d'Estaing ont occasionnées dans toutes les provinces du royaume, écrivait-on de Romorantin an Courrier de FEurope, le 26 septembre 1778, on ne se douterait pas que les habitants de Romorantin se soient distingués d'une manière qui caractérise également leur zèle patriotique. Il est bon de vous observer que le même peuple de cette capitale de Sologne, presque tout composé d'honnêtes ouvriers eu laine, se mêle de raisonner politique et que plusieurs d*entre eux ne manquent jamais de se rendre au bureau de la poste, à l'heure de leur repas, temps ordinaire de l'arrivée du courrier. Là, une société de souscripteurs à divers ouvrages périodiques, que la même manie politique, rassemble, lit tout haut les différentes nouvelles du jour, soit imprimées soit manuscrites, tandis que nos amateurs subalternes, le corps porté en avant, le col tendu, l'œil fixe, la bouche béante et l'oreUle dirigée vers le lecteur, saisissent ardemment tout ce qu'on leur débite et le retiennent passablement, h cela près des noms d'iles et de villes, qu'ils prennent quelquefois pour ceux d'officiers et de généraux. Ils étaient dernièrement présents à la lecture de la relation de la prise de la Grenade et du combat naval qui Va. suivie. Un d'entre eux, qui a l'esprit assez pénétrant pour on cardeur et ne manque pat d'une certaine
l'amiral d'bstaing 305
• Montreuil, en Picardie, une femme s'adressait à l'amiral comme à un toul-puissant protecteur*. A Paris, sur les théâtres du boulevard et du bois de Boulogne, spectacles très à la mode, il était partout question de d'Estaing. € Un certain Pariseau, directeur des élèves de l'Opéra, acteur et auteur de ce théâtre, avait, note Bachaumont, composé une pièce intitulée : Veni^ vidiy mciy ou la prise de la Grenade. C'est une imitation suivie de cette conquête où figure M. d'Estaing. Quand il a su que le général revenait, il a suspendu pour ne remettre sa pièce qu'à son arrivée, dans l'espoir qu'il l'honorerait de sa présence et y donnerait un véhicule extraordinaire. Malheureusement, le vice-amiral, mécontent de la fin de sa campagne, ne veut pas se montrer en public, ni même rester à Paris. Il s'est retiré à Passy et son état, d'ailleurs, ne lui permettrait pas devenir à ce spectacle forain. Le sieur Pariseau, comme de raison, n'a pas moins cru devoir aller rendre ses hommages au comte d'Estaing et lui demander son agrément pour le mettre ainsi en scène, car il faut sa-
imaginaiion, a fort bien retenu le plan de cette expédition militaire. W s'est même fait im tableau assez exact de la situation des lieux, des évolutions navales, et ne s'est point mépris surtout aux noms de d'Estaing, de Mac-Cartney et de Byron. C'est cette relation qui, lorsque la ville, à l'exemple de la capitale, a ordonné une réjouissance solennelle, lui a donné l'idée de la parodie plaisante qu'il vient de donner an public.
1. Après avoir accompli un pèlerinage à la chapelle de Notre-Damei dans l'église cathédrale de Boulogne-sur-Mer, pour obtenir, par l'intercession de la Vierge, la gnérison de d'Estaing et, après s'être fait délivrer par le prêtre sacristain un certificat constatant que, nu-pieds, elle avait prié et brûlé une chandelle, Antoinette Gaudel, femme Beauvisage, écrivait à l'amiral, le 26 février 1780, pour lui exposer la misère de son ménage et lui demander d'obtenir le renvoi de son beau-frère, soldat, dont eUe était incapable d'acheter le congé. — Archives de la Marine, G^ iOl.
voir que c'est lui qui joue le rôle du général. Il n'a pu parvenir jusqu'à lui et a fait, à cette occasion, ces vers qui valent mieux que son drame héroïque :
Foip de votre portier maussade !
Brave d'Estaing, je crois qu'il faut
Dans votre hôtel entrer d'assaut,
Ainsi que vous à la Grenade.
Je suis jaloux de voir vos traits,
J'accours en hâte et l'on me chasse.
Les Anglais vous ont vu de près,
Accordez-moi la même grâce.
C'est moi qui, tous les jours du mois.
Auteur, acteur tout à la fois,
Aux yeux des dames amusées,
Mets la Grenade sous mes lois
Avec du guet et des fusées.
Nous recueillons pareillement
Un très juste tribut d'éloges.
Nous avons l'applaudissement,
Vous de l'Europe et moi des loges.
Ainsi donc, daignez recevoir
Mon faible, mais Siincère hommage,
Daignez consentir à me voir ;
Car enfin je voudrais savoir
Comment j'ai saisi votre image.
Si Ton attaque mon maintien
Et le langage de mon zèle,
Votre copiste est infidèle.
C'est ma faute, car je sais bien
Que rien ne manque à mon modèle ^ »
1. Raanié : Chamonnier historique du XVIII* tiêcle, t. IX, p. 235.