CHAPITRE XIV
I. — D'Estaing reçoit le commandement d'une escadre rassemblée & Cadix. — Instructions données à Tamiral. — Son voyage de Paris à la Granja. — Séjour d'Estaing à la cour de Charles III.
II. — D'Estaing se rend à Cadix. — Sa visite au camp de San Roque, devant Gibraltar. — Il attendra à Cadix le convoi d'Amérique.
III. — Arrivée deGuichen et de son convoi. — D'Estaing ramène en France les navires marchands, sous la protection de son escadre.
Au commencemenl de Tannée 1780, le bruit se répandit que l'Angleterre allait faire à la France des propositions de paix. Parmi les esprits politiques, certains considéraient toute négociation comme prématurée, craignant que le Roi ne souscrivit à des conditions aussi désavantageuses que celles qui avaient été consenties par Louis XV en 1763. D'autres, au contraire, redoutaient la continuation d'une guerre maritime que l'activité de leurs armements permettrait aux Anglais de porter sur les côtes de Normandie et de Bretagne. Mais
la plupart s'entendaient pour critiquer la lenteur avec laquelle l'administration de la marine semblait procéder aux préparatifs de la prochaine campagne, et l'abandon où la cour paraissait laisser le Roi Catholique notre allié. A Paris, plus d'un se plaisait à chanter :
Le tour n^est pas maladroit,
Messieurs de l'Angleterre, Vous visitez le détroit
Au sein de la guerre ; Tandis que votre ennemi Dans le port reste endormi :
La belle manœuvre, ô gué,
La belle manœuvre.
Malgré nos mille canons
Et notre marine, A nous mettre à la raison
Le sort vous destine.
Neptune vous a promis D'être à vos ordres soumis :
Fortuné présage, ô gué.
Fortuné présage !
Vous avez des amiraux
D'un fier caractère, Que récompense en héros
Un peuple sévère.
Mais, lorsqu'ils font un faux pas, Vous mettez leur tète à bas :
Bonne politique, 6 gué,
Bonne politique 1
Chez nous, ce n'est pas égal, '
L'usage est notoire, Qui ne fait ni bien ni mal
Se couvre de gloire.
D*Estaing s'est sacrifié.
On dit qu'il est oublié :
Quelle différence, ô gué, Quelle difTérence!
Nous partirons au printemps
D'une humeur guerrière, Pour revenir triomphants,
 notre ordinaire.
Sur le rivage anglican Nous irons voir TOcéan : .
Belle promenade, ô gué,
Belle promenade!
Rien ne manque cependant
Pour une victoire.
Le Français noble et vaillant
Aspire à la gloire.
Il appelle les combats, Mais les chefs n'en veulent pas :
Voilà le mystère, ô gué,
Voilà le mystère !
Si je savais deviner,
Je pourrais vous dire Si l'Anglais doit dominer,
S'il aura l'empire.
Mais nous, si nous triomphons, A bon droit nous chanterons :
La bonne aventure, ô gué,
La bonne aventure M
Ces critiques n'étaient point fondées, car la cour de Versailles rassemblait à Cadix, sous les ordres du chevalier de Beausset*, un nombre considérable de vais-
1. Raonié : Chamonnier historique du XVIII* tiède ^ t. IX, p. 243.
2. Le chevalier de Beausset, originaire de Marseillei était alors chef d'escadre. Proma lieutenant^général en 1784, il mourut à Paris en 1790.
seaux pour y former une escadre destinée à opérer conjointement avec les forces navales du Roi Catholique. Mais Beausset n'avait ni le grade, ni par suite l'autorité nécessaire pour exercer ce commandement, et d'Estaing, préservé par la faveur populaire d'une disgrâce qui n'eût point été absolument imméritée, reçut l'ordre d'aller prendre à Cadix la direction de l'escadre.
Les instructions données à l'amiral lui prescrivaient de se rendre tout d'abord à l'endroit « où la cour d'Espagne serait de résidence >. De concert avec le comte deMontmorinS notre ambassadeur, d'Estaing aurait à s'aboucher avec les ministres espagnols et devait parti- ^ulièrement examiner avec eux « quel serait l'emploi le plus utile qui pourrait être fait, pendant le reste de cette campagne, des forces navales que les deux couronnes avaient réunies à Cadix, soit en faisant agir ses vaisseaux seuls et en les employant à des croisières contre l'ennemi commun, soit en combinatit ses forces avec celles de Sa Majesté Catholique pour les opérations qui pourraient être entreprises ». L'amiral était d'autre part informé que le comte de Guichen, commandant des forces navales françaises aux îles d'Amérique, ferait quelques mois plus tard son retour h Cadix avec les navires marchands de ces îles. Après s'être mis en mesure de protéger l'arrivée de Guichen, d'Estaing devait former, de tous les vaisseaux français et de ceux que le Roi d'Espagne jugerait à propos d'y joindre, une seule
1. Armand, comte de Monlmorin-Saînt-Hcrem (1745-1792), devint, en 1789, ministres des Affaires étrangères. Renvoyé ayec Necker, puis rappelé au ministère, Montmorin se retira après le voyage de Varennea. Arrêté à la suite des événements du 10 août, il périt dans les massacres de Septembre.
escadre qu'il conduirait à Brest, tout en faisant escorter par des bâtiments légers les navires de commerce jusqu'à l'entrée de leurs ports respectifs *.
Quand, à Paris, fut divulguée cette nouvelle que des événements importants semblaient sur le point de se dérouler en Espagne, le public avait aussitôt attribué à d'Estaing la mission que le Roi venait précisément de lui confier. Il importait par suite de dérouter les suppositions auxquelles donnerait lieu son départ. Em«ployant donc « tous les petits moyens qui ne cachent qu'imparfaitement ce qui est déjà prévu >, l'amiral, simulant un voyage dans ses terres *, dont les eaux voisines lui ont été, dit-il, conseillées, part en poste le 19 juillet, se dirigeant vers Bordeaux.
Malgré le soin qu'il prend de s'arrêter à Carbon- Blanc ', pour ne point traverser Bordeaux de jour, d'Estaing n'en est pas moins reconnu, au passage de la Garonne, par un matelot du bac, qui a fait avec lui la dernière campagne. Mais ce n'est là qu'un bien mince désagrément par rapport à l'accident, dont, aussitôt après, il va devenir victime, et qu'il conte ainsi fort allègrement :
€ Un petit espace de beau chemin, très rare dans les sables de la route de Bayonne et dont profitent des postillons maladroits pour pousser leurs huit chevaux à toutes jambes, me fait verser à Belin * de la manière la plus violente. Des six personnes qui étaient sur ma voiture, je suis le seul blessé et je le suis beaucoup. Un
i. Le Roi à d'Estoing, 14 juillet 1780. — Archives de la Marine, C^ 101.