Jovrnal de d'Estaing; voyage en Espagne
Tamiral ne consent point à € se désister de sa coutume de coucher à son bord * » .
Bientôt une lettre de Montmorin venait confirmer à d'Estaing la promesse qu'il avait reçue du gouvernement espagnol avant de quitter la Granja. « J'ai Thonneur de vous informer, lui mandait l'ambassadeur, que M. de Floridablanca ' vient, dans le moment, de me faire part des ordres que Sa Majesté Catholique a jugé à propos de faire donner à M. de Gordoba'. Ge général espagnol ignore la teneur de ces ordres et ne la saura qu'au moment où vous le préviendrez que vous allez appareiller de Gadix, parce que ce n'est qu'à cette époque qu'il doit décacheter les lettres qui les contiennent. >
Les instructions données à don Luis de Gordoba, et confidentiellement communiquées à Montmorin, étaient les suivantes. Dès qu'il se verrait avisé par d'Estaing d'être prêt à lever l'ancre, l'amiral espagnol devrait alors sortir de la rade de Gadix avec tous ses vaisseaux pour accompagner la flotte française jusqu'à un point que Floridablanca s'abstenait de désigner. Arrivé à cette hauteur, Gordoba se concerterait avec d'Estaing
1. Mongeias à Sartine, 26 septembre 1780. — Archiyes de la Marine, B* 178 f* 239.
2. Le comte de Floridablanca, né en 1729 en Murcie, coDtribaa comme premier ministre à la prospérité intérieure et extérieure de l'Espagne, sous le règne de Charles UI. Disgracié par Charles IV, il vécut dans la retraite jusqu'à l'époque de l'insurrection espagnole contre Napoléon. Élu alors président de la junte centrale, Floridablanca mourut en 1808.
3. Don Luis de Gordoba y Gordoba, originaire de Séville, avait pris part en en 1769 à l'expédition de la Havane. Servant en 1779 contre l'Angleterre il s'était fait remarquer tout autant par son ignorance professionnelle que par sa bravoure et sa loyauté. Commandant supérieur devant Gibraltar, Gordoba fut promu capitaine-général honoraire à la conclusion de la paix.
pour décider s'il s'en retournerait à Cadix ou s'il continuerait d'escorter l'escadre française, et cela suivant les circonstances et suivant les nouvelles positives que l'on aurait de la marche des Anglais. Il était d'ailleurs spéciGé que ces ordres s'appliquaient non seulement au cas où d'Estaing prendrait la mer avec ses vaisseaux et le convoi que Guichen ramenait d'Amérique, mais aussi à celui où l'apparition de quelque escadre ennemie laisserait craindre que ce convoi ne fût intercepté avant d'entrer à Cadix *.
L'arrivée de Guichen ne paraissait point imminente, et d'Estaing ne crut pouvoir mieux occuper ses loisirs qu'en acceptant la proposition, qui lui fut faite, d'aller passer quelques jours au camp de San Roque, où se trouvaient établies les troupes qui assiégeaient Gibraltar. L'amiral ne connaissant alors de Gibraltar que ce qu'on en voit au passage du détroit, les autorités espagnoles imaginaient qu'une étude du terrain, régnant au nord de la place, modifierait son opinion sur l'inutilité de toute tentative contre ce rocher. La vue des lieux ne fit au contraire que confirmer d'Estaing dans ce sentiment. Et d'ailleurs l'insignifiant résultat d'une attaque, exécutée la veille même de son arrivée et qui avait seulement abouti à la destruction d'une palissade, lui donnait pleinement raison.
€ Cette insulte et ce petit succès de jardins détruits, marque-t-il, ne doivent pas faire illusion sur les flots de sang par lesquels on peut seul aplanir les flancs multipliés de ces étonnants remparts. La nature et l'art les
1. Montmorin à d'Estaing, 22 septembre 1780. « Archives de la Marine, B* 178 f 84.
ont rendus tels que rartillerie de l'univers entier, dirigée par les meilleurs maîtres, se trouverait insuffisante si elle n'était pas aidée, sur différents points, et dans certaines circonstances, par des escalades et par des attaques de vive force, dont le succès, toujours incertain, ne peut être géométriquement démontré, mais qui coûte souvent d'autant plus, qu'après avoir échoué une fois, il n'en faut pas moins former une nouvelle tentative. » Une idée assurément très originale, mais non moins hasardée, lui vient alors à l'esprit. Selon d'Estaing, les Espagnols doivent seulement chercher à dégoûter de Gibraltar les Anglais, pour les amener ainsi à en négocier la restitution. € Diminuer le prix d'un objet qu'on projette d'échanger contre un autre, observe-t-il, c'est en préparer l'acquisition, c'est en rendre la cession plus facile. Elle devient probable en raison de l'avantage même qui en résulterait pour la puissance avec laquelle on traite. Plus le blocus de Gibraltar sera exact, plus le pavillon anglais se trouvera humilié, plus la garnison y sera gênée, inquiétée, et plus il y aura de voix qui s'élèveront dans la nation anglaise et qui l'éclaireront sur le chimérique avantage de la conservation d'un rocher, qu'un seul ordre de Sa Majesté Catholique peut rendre presque inhabitable et que je ne cesserai jamais de comparer à un vaisseau échoué sur une côte ennemie. C'est tout ce qu'est Gibraltar tant qu'il est bloqué par terre et par mer * . »
Après avoir visité Algésîras et l'arsenal de la Carraca, d'Estaing revint à Cadix le 6 octobre, pour y
1. Notes de d'Estain^ç sar son yovage à Gibraltari — ArcbiTes de la Marine, 6* 182 (• 35.
l'amiral d bstaing 319
attendre Guichen. Le projet de Tâmiral, en effet, n'était plus de se porter à la rencontre du convoi d'Amérique, comme il n'eût point hésité à le faire quelques semaines plus tôt. La saison étant avancée, d'Estaing craignait de se voir entraîné trop au nord par les vents, et de manquer ainsi Guichen qui, ayant pris vraisemblablement par le sud des Açores, se trouverait porté vers Cadix à la faveur des mêmes vents. D'Estaing prévoyait aussi que le convoi, après cette longue traversée i devrait forcément, pour se ravitailler, entrer à Cadix, où lui-même aurait, par suite, à ramener ses vaisseaux. Il estimait donc préférable de demeurer dans ce port et d'y tout préparer pour abréger, autant que possible, le stationnement de Guichen. Une frégate fut donc seule envoyée à la découverte, chargée de se renseigner sur la quantité de vivres dont le convoi aurait besoin \
Durant son séjour à Cadix, d'Estaing ne négligea rien pour s'attirer la sympathie des Espagnols et il y parvint pleinement. A l'occasion de l'heureux rétablissement de la jeune princesse, fille du prince des AsturieSi dont la petite vérole venait de mettre la vie en danger, Tamiral donna sur son vaisseau un diner de cent couverts, auquel furent invités « tous les chefs de la marine et de terre, les consuls étrangers et toutes les personnes de distinction de la ville ». Après ce dtner, un Te Deum fut chanté à bord du Royal-Louis et une salve de vingt et un coups de canon fut tirée, précédée de € cinq cris de : Vive le Roi ^ ! »
1. D'Bfliaing à Cordoba, 6 octobre 1780. — Archives de la Marine, B* 178 f» 11.
2. Mongelas à Sartine, 10 octobre 1780. — Archives de la Marine, B» 178 f» 244.
En même temps, l'amiral s'intéresse aux soldats malades, leur faisant distribuer de l'argent et sollicitant des pensions pour plusieurs. Aussi reçoit-il de madame de Mongelas les vers suivants, que la femme du consul dit tenir d'un auteur anonyme :
0 toi des malheureux, bienfaiteur adoré, Toi que tous nos soldats regardent comme un père, D'Estaing vole au combat, Tinstant est arrivé Où la mer, par tes soins, d*un empire arbitraire Doit voir son sein immense à jamais délivré. Partout aux fiers Bretons fais mordre la poussière. En vain contre ton bras d'inutiles efforts Font résister encore cette puissance altière« Parais, cela suffit, et le nombre des morts Ira, de son engrais, fertiliser la terre. Semblable à ce héros que la Grèce vit naître, Et dont le bras vainqueur, dans Lerne épouvantée, Terrassa pour toujours cette hydre redoutée, Qui dans son sang versé prenait un nouvel être ; Tel du joug anglican tu dois venger le monde. S'il faut pour son bonheur que le tonnerre gronde. Frappe, et qu'à l'avenir Torgueilleuse Albion Courbe son front jaloux, en prononçant ton nom. Hercule, à ses travaux, vit ériger un temple. Le tien, bien plus durable, est déjà dans nos cœurs Et d'un œil satisfait l'univers te contemple. Charmé de voir en toi l'un de ses bienfaiteurs. Tous nos neveux, un jour, en lisant ton histoire, Embraseront leurs cœurs aux rayons de ta gloire Et ces enfants chéris, frappés de tes travaux, Deviendront pour la France un peuple de héros. A ces mots sur ton front, que le laurier décore. Je vois s'épanouir une vive rougeur.
Nous le savons : la modestie est d'un grand cœur. Le ciel t'en fit présent. C'est un don qui t'honore. Excuse un patriote : Aux fleurs de ta couronne
Il ajoute un bouquet cueilli sur THélicon.
Les guerriers sont toujours chantés par Apollon
Et quand Téloge est juste, il faut qu'on lui pardonne ^
D'Estaing, après avoir remercié de cet envoi madame de Mongelas, poursuit galamment : € Daignez ne plus vous charger des trop obligeantes exagérations de la poésie. L'homme d'esprit, qui. m'a donné une leçon dans ses instants de loisir, ne trouvera point mauvais, quelque bien faits que soient ses vers et quelque reconnaissance que j'en doive à son imagination, que tout le monde ne préfère un mot de vous à un éloge, qui serait même infiniment plus mérité. Un de vos regards, madame, sera toujours au-dessus d'un poëme épique. Je gage qu'un de vos gestes a fait plus d'une fois d'un consul français un héros grec, dont je tais le nom et auquel on s'est amusé à me comparer dans les vers que vous m'avez envoyés. Pardonnez la vengeance que je prends du ridicule qu'on m'y donne et permettez que j'achève de faire justice à vous et à moi, en vous assurant qu'il serait impossible de rester tranquille à son bord, si l'on ne savait pas que votre cœur est totalement au mortel heureux qui vous a fait préférer Cadix à Paris. Les voyageurs d'un certain âge sont malheureusement réduits à se contenter d'une marque d'intérêt. Celle que
1. Madame de Mon^elas à d'Estaing, 18 octobre 1780. — Archives de la Marine, B« 178 f* 214.
VOUS me donnez me pénètre. Elle est bien faite pour porter bonheur*. »
L'arrivée de Guichen mit fin à ce marivaudage. Le 23 octobre, le convoi d'Amérique mouillait dans la rade de Cadix. Les dispositions prises par d'Estaing, pour liâter le ravitaillement des navires, avaient été si judicieusement conçues, (ju'au bout de cinq jours le convoi se trouvait prêt à reprendre la mer. Un coup de vent fit suspendre le départ.
Mais, précisément alors, des forces navales ennemies venaient d'apparaître sur divers points des côtes d'Espagne et plusieurs frégates anglaises, accompagnant des transports, semblaient faire voile vers Gibraltar pour eu forcer le blocus et y introduire des vivres. La présence de ces frégates com[)roniettait la sécurité des navires de commerce à destination des ports de la Méditerranée, qui, à Cadix, allaient se séparer du convoi d'Amérique. Il devenait donc nécessaire de les faire j)rotéger jusqu'au delà du détroit. L'amiral confia ce soin à Suffren. Croisant avec cinq vaisseaux et cinq bâtiments légers, du cap Spartel au cap Trafalgar, Suffren devait aussi empêcher, « autant qu'il serait possible, que les frégates ennemies ne parvinssent à introduire des secours dans Gibraltar », tant que la flotte française serait à Cadix *.
1. D'Estaing à mndumc de Mongelas, 21 octobre 1780. — Archives de la Marine, H* 178 f« 21G.
2. D'Estaing à Sarline, 30 octobre 1780. — Archives de la Marine, B* 171 £• 169.
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Enfin, le 7 novembre, le convoi d'Amérique appareilla sous la protection de l'escadre française ^ Il n'était plus alors permis d'espérer que Cordoba pourrait prêter à d'Estaing le concours de son armée, car désormais le devoir lui incombait de faire face à la flotte anglaise, qui s'avançait sous les ordres de Rodney. Il fut donc convenu que l'amiral espagnol détacherait seulement, pour l'escorte du convoi, une de ses divisions, forte de huit bâtiments et commandée par don Vicente Doz.
Ce chef d'escadre avait pour instructions de rester uni à d'Estaing, de secourir en cas de besoin les navires marchands du convoi, enfin d'incorporer sa division tout entière, séparée ou combinée, dans la ligne française quand le signal lui en serait fait. Toutefois si, à la hauteur du méridien de Lagos, le temps permettait à l'escadre française de prendre sa route vers le nord ou de courir la bordée qui l'éloignerait des côtes d'Espagne, don Vicente devait s'en séparer*.
Il ne semble point d'ailleurs avoir apporté le moindre zèle dans l'exécution de ces ordres. Assez piètre soldat, Doz avait reçu dans la marine espagnole le surnom d' < obedientissime » parce que, ayant un jour reçu l'ordre de € fuir sans combattre », il obéit avec autant d'empressement que de succès. « S'il nous avait suivis cette nuit, note d'Estaing à la date du 8 novembre, seulement et assez pour être hors de vue de Cadix, ce nouvel acte d'obéissance ne serait point déplacé '. >