Courrier de P Europe du 24 septembre
3. Denis-Gabriel-Adhémar, comte de Polastron, colonel de Dauphin-cayalerie. U avait éponsé, en 1780, Louise d'Esparbès de Lussan, la charmante femme qui fut l'amie du Comte d'Artois. Maréchal de camp sous la Restauration, Polastron mourut gouverneur de Bayonne, en 1821.
les hostilités, Castries projetait alors de créer un corps auxiliaire d'officiers, tirés de la marine marchande, et qui, assimilés aux enseignes, devaient recevoir la désignation de capitaines et lieutenants d'équipage. Castries, assurément, ne se rendait point compte que si, parmi les officiers au long cours, certains pouvaient, comme corsaires, rendre isolément à la France de précieux services, la généralité d'entre eux se montrait impropre à figurer, sur les vaisseaux du Roi, côte à côte avec des officiers dont ils ne possédaient ni la science professionnelle, ni les hautes qualités morales. Aussi La Motte- Piquet, justement ému de ce funeste projet, avait-ii raison d'écrire : « Comment se peut-il que, au moment d'une expédition dont dépend la gloire du nom français, on ne paraisse occupé que de la destruction de la marine et d'une noblesse qui a toujours, avec empressement, sacrifié sa fortune et sa vie pour le service d'un Roi chéri et l'honneur de son pavillon. On veut nous substituer des gens sans connaissance, sans expérience, et dont la bravoure, ignorée jusqu'à ce jour, peut avec raison être suspecte. Aucun officier de marine n'a manqué pendant tout le cours de la guerre, et je me suis vu obligé, à la Martinique, de casser trois auxiliaires pour cause de poltronnerie*. >
Mais les masses populaires envisageaient de toute autre façon une mesure si pleinement conforme aux idées égalitaires dont elles commençaient à se sentir pénétrées ; aussi, d'Estaing, qu'on savait acquis aux vues du ministre, fut-il reçu à Bordeaux comme un « héros tutélaire ». Une foule de matelots, « en vestes bleues
l. La Motte-Piqnet à d'Estaing^ 25 janvier 1783. — ArchÎTes de la Marine, B* 204 f" 226.
galonnées d'or, montés à cheval », se porta au-devant de l'amiral, qui fit son entrée dans la ville, escorté par cette cavalcade.
Les négociants lui donnèrent les fêtes les plus galantes, le reçurent dans le palais de la Bourse et lui remirent un portefeuille contenant cent mille écus destinés aux matelots et soldats qui se distingueraient sous ses ordres. « Comblé d'honneurs, narre dans un style dithyrambique le Courrier de F Europe^ témoin du plaisir que ces bons négociants goûtaient à le voir, à lui peindre leur confiance, M. le comte d'Estaing pouvait à peine soutenir tant d'hommages. Il épanchait en vain sa grande âme pour exprimer sa sensibilité. Certain de l'estime bien méritée des Français, que ne vatril pas faire pour en mériter des couronnes*? >
Le lendemain l'amiral réunit la chambre de commerce, et, devant cette assemblée, donna lecture de la lettre par laquelle le Roi invitait les armateurs de Bordeaux à désigner ceux qui, parmi leurs capitaines et officiers, paraissaient € les plus capables de contribuer à soutenir la gloire des armes de Sa Majesté et la dignité de son pavillon ». La lecture de cette lettre produisit une extraordinaire sensation : € Messieurs de la chambre de commerce, après avoir témoigné à M. le comte d'Estaing combien cette mission était honorable pour le commerce en général et particulièrement pour la ville de Bordeaux >, constituèrent aussitôt, à l'effet d'établir, sous la direction de l'amiral, la liste des propositions demandées par la cour, un comité de six arma-
i. Courrier de V Europe du 26 noTembre 1782.
leurs dont trois furent choisis parmi les catholiques et trois parmi les protestants *.
Tout entier à ce travail, d'Estaing ne put ni paraître au spectacle, ni accepter des fêtes que les jurais et la chambre de commerce projetaient d'organiser en son honneur. Cependant il consentit à aller dîner chez le comte de Fumel*, l'un des commandants de la province, et assista au banquet que lui offrirent les négociants dans le palais de la Bourse. Pour faire œuvre patriotique, ces négociants décidèrent d'ouvrir une souscription en faveur des marins qui se distingueraient au service, comme en faveur de leurs veuves ou orphelins, et la place de Bordeaux s'engagea à fournir à l'État, en cas de besoin, « une somme assez considérable ».
La franc-maçonnerie, qui se préparait au rôle néfaste que bientôt elle devait remplir, ne manqua point si belle occasion de se faire valoir. La loge bordelaise l'Amitié vola une somme de dix mille livres destinée à être distribuée « en gratiGcations aux gens de mer sur le visa i de d'Estaing et fonda à perpétuité les bourses nécessaires à « l'éducation de trois orphelins matelots >. L'amiral ne put « refuser à cette loge la faveur de la visiter >, accroissant ainsi le prestige dont elle cherchait à s'entourer'.
Reprenant sa route le 10 novembre dans la nuit, d'Estaing, après avoir traversé, cette fois, les landes de Gascogne sans fâcheux incident, s'arrête à Rayonne
1. Cent cinquante officiers de la marine marchande farent anssitôt désignés par le comité. — Courrier de l'Europe du 17 décembre 1782.
2. Joseph, comte de Fumel, né à Toulouse le 4 mars 1720, lieutenantgénéral en Guyenne, mort sur l'échafaud, à Bordeaux, le 27 juillet 1794.