Marius Sepet : Les débuts de la Réitohiliony p
4. A. Thiers : Histoire de la Révolution française, t. I, p. 106.
Necker, rappelé au ministère, était moins apte qu'aucun autre à Tendiguer et à en diriger le cours.
De Paris l'agitation gagna bientôt la plupart des provinces, au bruit, partout à la fois propagé, que des brigands arrivaient, portant la dévastation. L'insuffisance des récoltes en 1788 et la rigueur de l'hiver de 1789, qui avaient augmenté le nombre des vagabonds, donnaient aisément créance à cette fausse nouvelle. En maint endroit la population, saisie de panique, avait pris les armes, animée suivant les lieux d'intentions diverses. Et précisément au moment même où, pour rassurer les honnêtes gens et pour réprimer les fauteurs de désordre, il eût fallu conserver au gouvernement autorité pleine et entière sur la force armée, l'assemblée nationale venait de l'en déposséder dans une large mesure. Par un décret, que sanctionnait d'ailleurs une ordonnance royale, l'assemblée, en imposant aux officiers une nouvelle formule* de serment, subordonnait implicitement aux municipalités et les troupes royales et les gardes nationales dont l'organisation se généralisait.
Entre les gardes nationales et les troupes régulières, certains dissentiments ne tardèrent pas à se produire. A Brest notamment, où dans le passé de grandes difficultés s'étaient fréquemment élevées entre la bourgeoisie et la garnison au sujet de la surveillance des magasins à poudre, la création de la garde nationale ralluma les dissensions mal éteintes et, pour les apaiser, la
1. Cette formule de serment était la saivante : Nous jaroas de rester fidèles à la Nation, aa Roi et à la Loi et de ne jamais employer ceui qai sont & nos ordres contre les citoyens, si nous n'en sommes reqdis par les officiers civils ou par les officiers municipaux.
bourgeoisie de cette ville réclama c la nomination d'un général de toutes les forces existant dans la province, avec désignation de M. d'Estaing, comme réunissant l'intégrité et les talents à la confiance de la Bretagne* ». D'Estaing fut vraisemblablement flatté d'une démarche que, dans son état d'esprit, il dut même apprécier plus que de mesure, mais vraisemblablement aussi, il ne se souciait guère alors de quitter Versailles.
Soigneux de sa popularité, jaloux peut-être de celle, chaque jour grandissante, dont jouissait à Paris La Fayette, autrefois son subordonné, d'Estaing était alors en coquetterie réglée avec la municipalité parisienne. Il eut ainsi l'étrange idée d'offrir à chacun des membres de la commune un exemplaire, c en forme de tableau sur satin », du discours prononcé par le Roi à l'ouverture des états généraux. Cet envoi était accompagné de la lettre suivante : c Le comte d'Estaing, animé du zèle qui vous porte au rétablissement de l'ordre dans la capitale et des intérêts dont vous êtes chargés pour vos concitoyens, vous prie d'agréer cet hommage. Il sera, monsieur, une marque des services que vous rendez à la nation. »
Chargé par ses collègues d'exprimer leur gratitude à d'Estaing, le président de l'assemblée municipale lui écrivit pompeusement. « Après avoir signalé votre nom par tant de faits héroïques, il ne vous manquait aucun titre de gloire. La reconnaissance de la patrie étiiil sans doute une récompense due à vos succès. Le bonheur de l'avoir servie est le prix le plus doux pour un
1. Réimpression de l'ancien Moniteur uniçertelf t. I, p. 274, n*33.
cœur brûlant, comme le vôtre, du patriotisme le plus généreux. Vous venez, monsieur le comte, de nous donner une nouvelle preuve de ce sentiment par le présent que vous avez envoyé à l'assemblée des représentants de la commune de Paris. Les fonctions de président, dont j*ai Thonneur d'être chargé, ne pouvaient me faire espérer une commission plus flatteuse que celle de vous exprimer, monsieur le comte, les sentiments d'une ville qui se flatte que vous la jugez digne d'apprécier les héros et de les compter parmi ses défenseurs. »
A ces remerciements, qui n'en nécessitaient point de sa part, d'Estaing crut pourtant devoir cette réponse :
< La très respectable assemblée de messieurs les représentants de la commune de Paris a voulu prouver que l'hommage de l'admiration de tout citoyen n'est pas indigne d'être aperçu. Ce qu'il avait osé prétendre était qu'elle daignât ne point refuser cette faible marque de son profond respect et de son dévouement : avoir l'indulgente bonté de l'agréer était assez; en remercier est une faveur inappréciable. Vous changez, monsieur, cette grâce en leçon. Un soldat matelot ne rougit point de sa timidité lorsqu'il cherche inutilement à exprimer tous les sentiments que lui inspire une approbation telle que la vôtre. La reconnaissance dont il est pénétré ne sert qu'à lui faire mieux sentir les devoirs que vous lui imposez. Il faut la mériter cette approbation. Ce n'est que par le zèle que je puis y prétendre et que je me crois permis de vous supplier d'être l'organe de ma sensibilité.
» Lorsqu'on préside avec autant de gloire que vous le faites, monsieur, à la sage assemblée des pilotes qui conduisent au port le vaisseau, qui plus que jamais est le symbole de la ville, on se plaît à recevoir les vœux de
chaque matelot. Vous avez fait valoir les miens et vous me procurez, par ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, combien vous joignez à vos autres talents — un des plus sublimes que le mérite puisse avoir — celui de vous faire chérir par tous les gens qui composent l'équipage*. »
Cette étrange lettre, où une déférence déplacée se tournait hélas en platitude, fut, et sans doute pour cela même, considérée par l'assemblée municipale comme étant conçue dans des termes si patriotiques qu'elle en décida l'insertion au procès-verbal des séances.
Tout comme la municipalité parisienne, la municipalité de Versailles tenait alors d'Estaing en haute estime et la popularité, dont il jouissait dans cette ville, allait amener la garde nationale à le choisir comme chef.
Cette milice, créée peu après l'ouverture des étals généraux, se composait de huit bataillons formant deux divisions. La division du quartier Notre-Dame avait comme lieutenant-colonel un marchand de toiles : Lecointre*; celle du quartier Saint-Louis un notaire : Leroy. Avec le comte de Gouvernet', commandant en second, un jeune colonel, versaillais de naissance, qui avait pris part à la guerre d'Amérique, Alexandre Berthier*, fut
1. Sigismond Lacroix : Actes de la commune de Parié pendant la Résolution, 1. 1, pp. 286 et 422.
2. Laurent Lecointre (1750-1805), plus tard député à la convention, participa au 9 thermidor. Après avoir été exilé sous le Consulat, il mourut misérable dans le département du Pas-de-Calais.
3. Jean-Frédéric de La Tour du Pin-Gouvernet, né à Grenoble en 1827, était lieutenant-général et gouverneur du Poitou quand il fut élu député aux états généraux par la noblesse de cette province. Ministre de la guerre en 1790, Gouvernet périt sur l'écbafaud en 1794.
4. Alexandre Berthier, prince de Wagram, maréchal de France (1753- 1815).
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adjoint à d'Estaing. Ainsi, auprès de l'ancien élève du maréchal de Saxe, commençait son apprentissage du service d'état-major, celui qui, par la suite, présiderait avec une incomparable maîtrise à l'exécution des plans stratégiques de Napoléon.
Le 4 septembre, les officiers de la garde nationale de Versailles apportèrent à d'Estaing la nouvelle de son élection et l'un d'eux lui tint ce discours :
« Le patriotisme et les vertus d'un bon citoyen, aussi anciens dans votre maison que son premier ancêtre, lui ont toujours mérité considération, attachement, respect de la part des vrais Français. Vos victoires vous ont immortalisé et l'histoire de chacun des États des quatre parties du monde, où vous avez vaincu, transmettra à la postérité un nom cher à la nation française.
» Les compagnies rassemblées de la milice de cette ville vous ont nommé commandant général. Le vœu de chaque citoyen vous désignait, monsieur le comte, le vœu général vous a nommé. Nous espérons que vous ne refuserez pas d'agréer un titre qui honore la milice nationale de Versailles K »
D'Estaing se garda bien de refuser, car la milice versaillaise en se donnant, à l'exemple de la milice parisienne, un commandant supérieur, semblait placer ce commandant dans une situation égale à celle qu'occupait à Paris La Fayette. En efiTet, d'Estaing aurait à assurer désormais la sécurité du Roi et de l'assemblée nationale.