‹ L'amiral d'EstaingChapitre 167 sur 252 · Bibliothèque nationale, Imprimés Ln · texte numérisé non relu

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362 l'amiral d'bstaing

D'Estaing venait à peine de prendre possession de son commandement, quand, le 8 septembre, des placards partout affichés dans Versailles y répandirent l'inquiétude. Prescrivant aussitôt les mesures propres à prévenir tout désordre, le général crut devoir soumettre ces mesures à l'approbation du président de l'assemblée.

< J'ai rendu compte à l'assemblée nationale, lui répondit le comte de Clermont-Tonnerre S de vos soins vigilants et des dispositions que vous avez faites pour assurer invariablement le repos de la ville de Versailles et le respect dû au lieu où se tiennent ses séances.

> L'assemblée nationale, monsieur le comte, me charge de vous transmettre son approbation et sa sensibilité. Je me trouve heureux d'en être l'organe, Accoutumé dès longtemps aux triomphes militaires, vous avez trouvé un nouveau moyen d'ajouter à votre gloire en consacrant à vos concitoyens, devenus libres, des jours souvent exposés pour la patrie. Il est beau et heureux, monsieur le comte, d'être craint des ennemis de l'Etat et d'être loué par l'assemblée nationale *. >

Cependant la cour ne pouvait plus dès lors se sentir en parfaite sécurité à Versailles et certains conseiUaient timidement de transférer à Tour^ le siège du gouvernement. Quelques-uns, dans l'entourage intiniede la Reine,

1. Le comte StaDislas de Clermont-Tonnerre (1747-1792) était député de la noblesse de Paris aux états généraux. Membre influent de la constituante, il fut, avec Malouet, un des fondateurs du club des Ami* de la monarchie, Clermont-Tonnerre périt au 10 août.

2. Réimpres-^ion de l'ancien Moniteur univerzely t. I, p. 451, n" 55.

méditaient d'entraîner le Roi à Metz où c le marquis de Bouille avait sous la main des troupes nombreuses, que Fesprit nouveau n'avait pas encore gagnées^ >•

D'Estaing, ayant eu t^onnaissance de ce projet, écrivit à Marie-Antoinette pour l'en dissuader*.

c Mon devoir et ma fidélité l'exigent. Il faut que je mette aux pieds de la Reine le compte du voyage que j'ai fait hier à Paris. On me loue de bien dormir la veille d'un assaut ou d'un combat naval. J'ose assurer que je ne suis pas timide en affaires. Elevé auprès de M. le Dauphin qui me distinguait, accoutumé à dire la vérité à Versailles dès mon enfance, soldat et marin, instruit des formes, je les respecte sans qu'elles puissent altérer ma franchise ni ma fermeté. Eh bien, il faut que je l'avoue à Votre Majesté, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. »

Après avoir ainsi déroulé tous les titres qui lui semblent propres à donner valeur à ses paroles, d'Estaing fait entrevoir à la Reine l'étendue de la responsabilité qu'elle encourt.

c On m'a dit dans la société, dans la bonne compagnie, et que serait-ce, juste ciel ! si cela se répandait dans le peuple, on m'a répété que l'on prend des signatures dans le clergé et dans la noblesse. Les uns prétendent que c'est d'accord avec le Roi ; d'autres croient que c'est à son insu. On assure qu'il y a un plan de formé ; que c'est par la Champagne ou par Verdun que le Roi se retirera ou sera enlevé, qu'il ira à Metz. M. de Bouille est nommé. Et par qui? Par M. de La Fayette

1. Henri Martin : OUioire de France depuit 1789, t. I» p. 85.

3. Le broaiHon de cette lettre porte la date du 29 septembre 1789.

qui me Ta dit tout bas à table chez M. Jauge. J'ai frémi qu'un seul domestique ne Tentendit. Je lui ai observé qu'un mot de sa bouche pouvait devenir un signal de mort. Il est froidement positif M. de La Fayette. Il m'a répondu qu'à Metz, comme ailleurs, les patriotes étaient les maîtres et qu'il valait mieux qu'un seul homme mourût pour le salut de tous. M, de Breteuil *, qui tarde à s'éloigner, conduit le projet. On accapare l'argent et l'on promet de fournir un million et demi par mois. M. le comte de Mercy est malheureusement cité comme agissant de concert. Voilà les propos. S'ils se répandent dans le peuple, leurs e^ets sont incalculables. Cela se dit encore tout bas. Les bons esprits m'ont paru épouvantés des suites. Le seul doute de la réalité peut en produire de terribles. »

Et pour démontrer à la Reine que parmi les ambassadeurs étrangers, tous ne sont point disposés, comme l'est Mercy, à approuver le départ du Roi, d -Estaing, affectant d'en considérer le projet comme invraisemblable, poursuit :

€ Je suis allé chez monsieur l'ambassadeur d'Espagne et c'est là, je ne le cache point à la Reine, où mon effroi a redoublé. M, de Fernan-Nunez * a causé avec moi de

1. Louis-Auguste, baron de Dreleuil (1733-1807), d'abord agent de la diplomatie secrète de Louis XV, avait été nommé, en 1783, par Louis XVI ministre do la maison du Roi. Breteuil émigra et ne revint en France qu'en 1802.

2. Don Carlos de Gulierrez de Los Rios, comte de Fernan-Nuôez (1742-1795), avait tout d'abord servi dans l'armée espagnole. Après avoir été successivement ambassadeur à Lisbonne, puis ù Londres, Fernan- NuiSez fut nommé ambassadeur à Paris en 1787. Rappelé pour avoir assisté, le 14 septembre 1791, à la séance de l'assemblée nationale où Louis XYI prêta serment à la constitution, Fernan-Nuûes se retira en Belgique. Cbassé de Louvain, en 1793, par les troupes françaises, il gagna Madrid oà il mourut deux ans plus tard.

ces faux bruits, de l'horreur qu'il y avait à supposer un plan impossible, qui entraînerait la plus désastreuse et la plus humiliante des guerres civiles, qui occasionnerait la séparation ou la perte totale de la monarchie devenue la proie de la rage intérieure, de l'ambition étrangère, qui feraient le malheur irréparable des personnes les plus chères à la France.

> Après avoir parlé de la cour errante, poursuivie, trompée par ceux qui ne l'ont pas soutenue lorsqu'ils le pouvaient et qui voudraient encore, qui veulent actuellement l'entraîner dans leur chute... je me suis écrié que du moins il n'y aurait d'autre mal que celui que répandrait cette fausse nouvelle, si elle se répandait, parce qu'elle était une idée sans fondement. Monsieur l'ambassadeur d'Espagne a baissé les yeux à cette dernière phrase. Je suis devenu pressant et il est ainsi convenu que quelqu'un de considérable et de croyable lui avait appris qu'on lui avait proposé de signer une association. Il n'a jamais voulu me le nommer. Mais soit par inattention, soit pour le bien de la chose, il n'a point heureusement exigé une parole qu'il aurait fallu tenir... Je n'ai pas promis de ne dire à personne ce fait. Il m'inspire une grande terreur que je n'ai jamais connue. Ce n'est pas pour moi que je l'éprouve. »

En terminant cette longue lettre par une demande d'audience, d'Estaing cherchait à convaincre la Reine que par la seule puissance de ses charmes, elle saurait conjurer les périls qui menaçaient la monarchie.

c Je supplie la Reine de calculer dans sa sagesse tout ce qui pourrait arriver d'une fausse démarche : la première coûte assez cher. J'ai vu le bon cœur de Sa Ma-

jesté donner des larmes aux victimes immolées. Actuellement ce seraient des flots d'un sang versé inutilement, qu'on aurait à regretter. Une simple indécision peut être sans remède. Ce n'est qu'en allant au devant du torrent, ce n'est qu'en le caressant, qu'on peut parvenir à le diriger en partie.

» Rien n'est perdu. La Reine peut conquérir au Roi son royaume. La nature lui en a prodigué les moyens. Ils sont seuls possibles. Elle peut imiter son auguste mère; sinon je me tais *... >

Dans l'entrevue qu'il eut ensuite avec Marie-Antoinette, d'Estaing lui renouvela très certainement l'expression de ses craintes, mais rien ne nous a permis de découvrir l'effet que cette conversation produisit sur les dispositions de la Reine. Toujours est-il que le projet de départ fut momentanément abandonné.

Si d'Estaing sentait que, en quittant Versailles, le Roi y eut laissé son sceptre, dont se fut aussitôt saisie l'assemblée nationale, il ne se faisait pourtant aucune illusion sur la gravité des dangers que la famille royale, en restant dans cette ville, aurait à courir, dangers dont l'honneur lui revenait de la préserver.

La municipalité parisienne, impuissante à réprimer l'anarchie avec l'unique secours de la garde nationale, avait imaginé d'y incorporer, sous la désignation de compagnies soldées*, l'ancien régiment des gardes françaises, passé à l'émeute le 14 juillet, et qu'une ordonnance royale venait de supprimer. Mais si les hommes,

1. Réimprestion de l'ancien Moniteur tuûvertel^ t. I, p. 521, n* 64.

2. Les grenadiers de la garde nationale parisienne toachaient nue solde journalière de yingt aoas.

composant ces compagnies nouvelles et devenus grenadiers de la garde nationale, restaient pour la plupart profondément imbus des sentiments militaires et s'appliquaient de leur mieux à maintenir Tordre matériel dans la rue, ils écoutaient pourtant avec complaisance les paroles insidieuses des fauteurs de désordre, qui depuis quelque temps méditaient un coup de main sur Versailles. Car c'était précisément aux sentiments militaires des grenadiers que les perturbateurs faisaient appel, leur remémorant que les gardes françaises partageaient précédemment avec les gardes du corps l'honneur de veiller sur la demeure royale, et les incitant à aller revendiquer en masse leur part de cet honneur.

Cédant à ces instigations, les grenadiers acceptèrent de se rassembler, le 17 septembre après-midi, sur la place Louis XV, pour de là gagner Versailles et en ouvrir la route aux agitateurs populaires du Palais- Royal. La Fayette parvint à détourner les anciens gardes françaises de cette coupable entreprise ; mais, en même temps il mandait au ministre de la maison du Roi, le comte de Saint-Priest \ que c cette velléité » des grenadiers c était entièrement détruite par les quatre mots » qu'il leur avait dits, ajoutant qu'il ne fallait c regarder cette circonstance que comme une nouvelle indication de mauvais desseins, mais en aucune manière comme un danger réel > .

i. François-Bmmanuel, comte de SainUPriest (1735-1821), originaire dn Dauphiné, avait été ambassadeur à Lisbonne et ù Constantinople, quand Louis XVI lui confia, en 1789, le ministère de l'Intérieur. Après avoir inntilement conseillé au Roi l'emploi des moyens énergiques, il émig^a en 1790 et parcourut l'Europe cherchant à obtenir des puissances on appui aux Bourbons» Rentré en France en 1814» Saint-Piiest fut créé pair eu 1615i

Saint-Priest ne partagea point la naïve confiance qu'une naturelle présomption inspirait à La Fayette et sur l'heure il écrivit à d'Estaing : c Vous n'ignorez pas que l'on a eu ici, à plusieurs reprises, l'inquiétude que des gens armés ne vinssent de Paris troubler la tranquillité de Versailles. Cette inquiétude s'est renouvelée plus fortement hier, et je désire savoir de vous si la garde bourgeoise peut opposer une résistance ou s'il faut du secours *. >

Outre les gardes du corpe et les Suisses spécialement afiTectés au service du château, le gouvernement, par soumission à l'assemblée, n'avait conservé à Versailles, comme troupes réglées, que deux cents chasseurs des Trois-Évêchés et deux cents dragons de Lorraine. Il était à craindre que la milice versaillaise, presque dépourvue d'instruction militaire, ne sut, avec le seul concours de ces quatre cents chasseurs et dragons, résister à des bandes accoutumées depuis plusieurs mois à se mesurer avec la force publique.

Après avoir pris l'avis des capitaines et de l'état-major de la garde nationale, d'Estaing adressa à l'assemblée municipale un mémoire, où, signalant l'insuffisance des moyens défensifs, attendu les divers avis plus alarmants les uns que les autres qui se succédaient continuellement, il requiérait la municipalité c de la manière la plus forte et la plus formelle de demander au Roi > ua secours de mille hommes de troupes réglées qui seraient aux ordres du commandant général de la garde nationale de Versailles *.

1. Saint-Priest à d'Estaing, 18 septembre 1789. — Le Roi : Uistoire de VerêailUê^ t. II, p. 30.

2. Réqaisitoire fait à rassemblée municipale de Versailles parle comte d'Estaing, 18 septembre 1789. — Arcbives nationales O* 354*.

Les membres de l'assemblée obtempérèrent unanimement à ce € réquisitoire >, considérant que c le salut public exigeait » le secours que d'Estaing les invitait à réclamer. Mais ils arrêtèrent < que l'activité du corps », que le gouvernement appellerait à Versailles, serait « déterminée entre la municipalité et la garde nationale qui conserverait les postes d'honneur auprès de la personne du Roi et de la famille royale * » .

Ainsi mis à couvert par cette délibération, le gouvernement prescrivit au régiment de Flandre, qui tenait garnison à Douai, de se mettre en route pour Versailles. Il est attristant de constater à quel degré se trouvait abaissé le pouvoir royal, désormais obligé de compter avec le bon vouloir d'une municipalité, et réduit à solliciter d'une assemblée communale l'autorisation de procéder à un mouvement de troupes jugé nécessaire.

Malgré l'accomplissement de cette humiliante formalité, malgré la faiblesse numérique du renfort réclamé, Mirabeau ne se tint pas pour rassuré sur les intentions de la cour et, dans la séance matinale du 22 septembre, il fit observer à ses collègues que l'assemblée nationale, « en permettant aux municipalités d'appeler des troupes régulières, ne s'était apparemment pas interdit, surtout dans le lieu où elle siégeait, de se faire rendre compte des raisons qui provoquaient une pareille demande ». Et si l'assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu de délibérer sur la question soulevée par Mirabeau, ce fut grâce à l'intervention de Freteau de Saint-Just *, qui sut

1. Extrait du registre de rassemblée générale de la municipalité de Versailles. — Sig^smond Lacroix lActeê de la commune de Pari» pendant la Révolution^ t. Il, p. 52.

2. Emmanuel-Marie-Michel-Philippe Freteau de Saint-Just, né à Paris en 1745, était conseiller au parlement avant la Réyolation, et avait

rappeler fort à propos que le régiment de Flandre avait pour colonel le marquis de Lusignan^ député, dont l'attitude et les votes devaient pleinement rassurer l'assemblée.

Cependant, tout se préparait à Versailles pour y recevoir avec un certain éclat le régiment de Flandre, à la rencontre duquel d'Estaing devait se porter accompagné des officiers de la garde nationale. Cette milice, d'ailleurs, considérait d'assez mauvais œil la venue de troupes réglées, où certains s'appliquaient à lui faire entrevoir un piège caché. Quoique ayant signé, mais à contre-cœur, le réquisitoire adressé à la municipalité, déjà peut-être « plus ou moine affilié aux complots* > tramés à Paris, Lecointre, qui commandait le groupe des bataillons du quartier Notre-Dame, avait proposé de soumettre à l'approbation de toutes les compagnies l'arrêté pris par l'assemblée communale. Sur quarantehuit compagnies, seize seulement avaient donné leur adhésion.

Le 23 septembre, aussitôt que l'approche du régiété môlé aux disputes de cette compagnie avec la cour en 1788. Député de la noblesse de Melun aux états généraux, inféodé à la faction d'Or^ léans, il s*attira à l'assemblée nationale les sarcasmes de Mirabeau. Révolutionnaire ardent, mais non point exalté, Fréteau de Saini-Just fut arrêté comme suspect en 1794, et envoyé à l'échafaud.

1. Le marquis de Lusignan (1753-1815), le dernier de l'illustre famille royale de Chypre, était parvenu très jeune au grade de colonel. Dépaté de la noblesse aux états généraux, il fut des premiers de son ordre à se réunir au tiers; mais, après les journées des 5 et 6 octobre, Lusignan, saisi de crainte vendit ses biens et émigra en Allemagne où, sur la place de Hambourg, il fit avantageusement valoir les sommes considérables qu'il avait emportées. Rentré en France, Lusignan sollicita vainement, sous l'Empire, une place au sénat. En 1815 il se vit refuser la pairie et mourut dans l'obscurité.

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