CHAPITRE XVIII
L — Conseils donnés par d'Estaing à la Reine. — Il expose aux officiers de la garde nationale de Versailles les motifs qui le retiennent à Paris. — Inscriptions apposées sur les drapeaux de nette milice.
II. — D'Estaing se démet du commandement de la garde nationale de Versailles (1789). — LWperçu hasarde sur ^exportation dans les colonies. — La Fédération. - Les séditions militaires. — Révolte des C(juipages fi I5rcst.
III. — D'Estaing prête le serment militaire et le serment civique. (1791) — Nommé amiral, il refuse tout d'abord celte dignité. — Le ministre de la marine propose de créer en sa faveur un emploi d'amiral surnuméraire; intervention de Rouyer. — L'assemblée nationale décrète que d'Estaing, nommé amiral de France, pourra en remplir les fonctions sans nuire à son avancement dans l'armée de terre (1792).
D'Estaing, qui durant ce douloureux voyage chevauchait à l'une des portières du carrosse royal, semble avoir été profondément impressionné par la noble attitude de Marie-Antoinette, et le lendemain lui écrivait : « il m'est impossible de ne pas mettre aux pieds de la
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Reine le véritable hommage de mon admiration. La fermeté inébranlable, avec laquelle Sa Majesté s'est refusée à la proposition de se séparer du Roi, est décisive. La Reine triomphera de tout. Elle aidera à sauver la monarchie et nous lui devrons le repos. Mais il faut qu'EUe croie uniquement ses vrais serviteurs. L'ondulation des idées a plus d'une fois pensé tout perdre. Le Roi a toujours voulu le bien. C'est en sacrifiant tout au désir de le faire qu'il est arrivé, comme il le disait lui-même avant-hier, au point où nous en sommes. Plusieurs de ses anciens ministres, si calomniés, si dévoués à la haine, ne l'ont peut-être méritée que par l'instabilité des principes et des démarches — puisse ce mot m'être pardonné — qu jls n'ont peut-être pu empêcher. >
Puis d'Estaing, faisant allusion au banquet des gardes du corpSy indiquait ainsi les fautes qui lui paraissaient avoir été commises : <c Ce malheureux dtner ; la santé de la Nation omise de dessein prémédité; la visite, qui aurait pu tout réparer, si cette santé avait été portée par des bouches augustes, et qui a caractérisé le mal, parce que tout a été interprété à contresens; le dîner aussi impromptu et aussi nuisible du lendemain ; de si faibles erreurs, si peu importantes dans un autre temps, ont persuadé de ce qui n'était pas et le malheur, que j'avais prévu, est arrivé. Si le Roi n'avait pas été à la chasse et que j'eusse pu lui parler, lorsque Ton m'a dit formellement qu'on ne voulait pas boire à la Nation ; si au moins, à son retour, la visite ne m'avait pas été cachée, d'innocentes victimes... Ce tableau est affreux, mais je dois en rappeler encore une partie. »
Ayant observé dans les précédentes journées que parfois la fureur populaire pouvait elle aussi se tourner
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en un généreux enthousiasme, d'Estaing relatait certain incident dont il avait été témoin : c Le hasard, car il est plus consolant d'y croire qu'aux complots, a fait ensuite partir avant-hier deux coups de pistolet. Us ne sont pas des gardes du corps. Ils étaient tirés de trop bas pour venir de gens à cheval. La fureur, que les imputations avaient préparée, s'est s'enfiammée. Je me suis vainement placé devant des fusils, j'ai détourné ou relevé les coups, j'ai inutilement crié que j'aimais mieux qu'on tirât sur moi. La plupart de ces frénétiques, en me respectant, en m'assurant qu'ils préféraient se tuer euxmêmes à me faire du mal, m'ont désobéi et m'ont fait courir tout le risque d'un combat. Cinq furieux, qui me menaçaient de me tuer, si je ne faisais pas délivrer des cartouches, se sont laissés entraîner par moi, sans s'en apercevoir, dans Tinlérieur des cours, et là, au milieu de tous les gardes à cheval et devant M. d'Aguesseau S ils ont continué leurs imprécations. Un mot de nous, et ils étaient exterminés. Us le voyaient alors et ils ne se taisaient pas. Tels furent de tous les temps les martyrs de l'enthousiasme. U est indispensable que les rois s'en rappellent souvent la force. »
U serait donc aisé à Marie-Antoinette, pensait d'Estaing, de susciter dans les masses un mouvement passionné en faveur de la monarchie, c U faut un autre enthousiasme, et qui plus que la Reine a le pouvoir de le faire naître? La voilà dans Paris qui le reçoit si vite et le communique de même. La route a été terrible, elle doit être oubliée. Ce grand théâtre est digne de Votre
1. Jean-Baptiste, comte d'Aguesseaii (1746-1826), était alors dépnté de la noblesse aux états-généraux. U devint sénateur sons l'empirei poÎB pair de France sous Louis XVUI.
Majesté. Il peut résulter de grands biens du malheur passé. L'assemblée nationale peut enfin en recevoir le mouvement. Sa mortelle inertie ne sera plus possible ici. Bientôt la Reine, avec quelques soins, sera adorée. Elle fera mouvoir Paris. Qu'EUe se croie encore madame la Dauphine, qu'EUe daigne oublier les torts qu'on a eus, et ils n'en auront plus. Votre Majesté m'a aperçu hier au milieu d'eux tous. Je l'atteste, la foule criait : Vive la Reine! Qu'elle est belle 1 disaient-ils, comme elle caresse ses enfants ! Qu'ils sont charmants ! N'at-elle point peur? Empêchez donc qu'on ne tire. » Et puis c'était : Vive la Nation, vive le Roi ! Ah! madame, soyez notre première citoyenne, pensez-le, dites-le, prouvez-le, et vous serez tout si vos principes vous permettent de le vouloir. Je l'ai écrit, je l'ai répété et cela n'est actuellement que trop démontré. Nous en avons une triste preuve de plus. La seule noblesse ensemble était les gardes du corps ; et hier le peuple, depuis les faubourgs, n'a fait que crier : A bas la calotte! »
D'Estaing terminait cette longue lettre en conseillant à la Reine d'user de son influence pour qu'une direction constitutionnelle fût imprimée au gouvernement. € Le clergé et la noblesse n'ont que le Roi pour les sauver. Us achèvent de se perdre sans le vouloir. Leurs impuissantes et tardives tentatives entraînent la couronne avec eux. M. de La Fayette m'a juré en route, et je le crois, que ces atrocités avaient fait de lui un royaliste. Tout Français le doit être jusqu'à un certain point; il n'a pas à choisir. Nous nous sommes donné la main. Je lui ai offert de le seconder dans le peu que je puis» et quelque contraire que cela soit à mes goûts et à mon âge, s'il le veut et qu'il le trouve nécessaire, je lui tien-
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drai parole. C'est à mon devoir que je l'ai donnée. La dernière chose que j'ai dite au Roi et qui acquerrait quelque valeur si la Reine la rappelait, c'est qu'il fallait avoir confiance dans M. de La Fayette et l'en persuader. Je n'ai parlé affaire qu'une fois à M. de Mercy. Cette seule fois m'a suffi pour me convaincre qu'il pense comme moi. Il dirait, je crois, de même, s'il avait vu les mêmes choses ^ >
D'Estaing n'était point seul à se bercer de ces illusions insensées. Et pourtant, pouvait-on raisonnablement imaginer que la masse populaire resterait sensible aux attentions des souverains, maintenant dépouillés du prestige auquel jadis leur bienveillance empruntait précisément sa valeur? Quelle aberration empêchait de comprendre que les foules subiraient désormais l'ascendant victorieux des meneurs révolutionnaires, auxquels le pouvoir, alors qu'il en était temps encore, n'avait point osé résister? Comment, à les juger sur leurs actes de violence, osait-on supposer que l'établissement d'un régime constitutionnel suffirait à satisfaire ceux qui, ténébreusement, dirigeaient la marche des événements? Ce n'était point apparemment en vue de maintenir la monarchie qu'ils traitaient le Roi comme un prisonnier.
D'Estaing, d'ailleurs , ne se rendait aucunement compte que Louis XVI se trouvait captif. Il envisageait même comme probable la rentrée prochaine de la famille royale à Versailles, et, pour expliquer à la garde nationale les motifs qui le retenaient momentanément, pen-
1. Brouillon de la lettre de M. d'Estaing à la Reine, du 7 octobre 1789. — Réimpression de l'ancien Moniteur univertelj X. 11^ p. 45, n* 73.
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sait-il, éloigné de celle ville, le général écrivait à l'assemblée des capitaines.
€ Le dernier article de Tinstruçlion, que notre municipalité m'a donnée le 5 de ce mois à quatre heures, après-midi, me prescrit de ne rien négliger pour ramener le Roi à Versailles le plus tôt possible. Ce devoir m'est trop précieux à remplir, il importe trop à la prospérité de cette ville pour qu'il n'ait pas dominé impérieusement tous les autres sentiments qui m'auraient fait désirer de rester avec vous... Un autre devoir ne m'imposait pas moins la loi de suivre le Roi. Le règlement discuté par l'état-major, corrigé par les commissaires, communiqué au ministre... ce règlement devenu exécutoire pour moi, prescrit l'honneur précieux de mettre, en cas d'absence, sous les yeux du Roi le nom de ceux à qui Sa Majesté permettra de continuer à former une partie de sa garde. Je n'ai pu que me proposer et j'ai rempli à cheval ces augustes fonctions pendant la route. Plût au ciel que je fusse à la veille de les remplir de même pour le retour. >
D'Estaing termine cette missive en conseillant aux officiers de la milice versaillaise d'aimer les gardes nationaux de Paris comme des frères. « Ils sont, dit-il, nos aînés par les moyens. Se plaindre d'un droit d'aînesse, dont le bien général diminuera sans doute le poids, ce serait en rendre la force plus durable. Vous connaissez ma sincérité. C'est celle d'un citoyen qui, élevé avec vos pères, a presque toujours vécu en soldat et en matelot et qui a touj ours dit la vérité à ceux à qui Ton craint trop souvent de la montrer dans toute son étendue *. »
1^. D'Estaing h l'assemblée des capitaines et officiers de l'état-major
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La municipalité de Versailles, à laquelle d'Estaing avait écrit dans le même sens S s'inquiétait des inscriptions qu'on apposerait sur les deux drapeaux donnés par Marie- Antoinette à la garde nationale. Berthier père' avait sollicité la permission de faire mettre les armes et le chiffre de cette princesse sur le drapeau du quartier Notre-Dame, les armes et le chiffre du Dauphin sur celui du quartier Saint-Louis*. Le 11 octobre, d'Estaing informait ainsi Berthier de l'autorisation conditionnelle accordée par Marie-Antoinette à sa demande :
€ J'ai eu l'honneur de mettre sous les veux de la Reine la demande que vous m'avez chargé de faire au sujet de la peinture des drapeaux dont Sa Majesté a honoré la garde nationale de Versailles... La Reine désire que les armes et le chiffre du Roi soient sur les drapeaux à la première place. L'intention de Sa Majesté est qu'autour de son chiffre à elle il y ait une inscription qui indique qu'elle se platt à être appelée la première citoyenne de France. > Parlant en son nom personnel, le général ajoutait : c Je vous prie de faire soumettre par monsieur votre fils et de ma part à l'assemblée des capitaines et de l'état-major, ainsi qu'à la sanction de la municipalité, l'idée d'ajouter un mot à
de la TiUe de Versailles, 8 octobre 1789. — BiblioUièque nationale, Imprimés L' 133 198 p«« 40.
1. D'Estaing à la municipalité de la Tille de Versailles, 8 octobre 1789. — Archiyes nationales G * 354.
2. Jean -Baptiste Berthier, colonel et commandant en chef des ingénieurs géographes, était né à Tonnerre en 1721. Ses remarquables travaux lui ny aient Tain des lettres de noblesse. H mourut en 1804.
3. Les autres drapeaux que la garde nationale de Versailles possédait depuis sa formation portaient d'un côté les armes du Roi avec cet exergue : La Loi et le Roi, et sur le revers les nouvelles armes de la ville avec ces mots : Garde nationale de Versailles. — Le Roi : Hûioire de VânailUs, t. II, p. 169.
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celui de citoyenne, qui indique ce que j'ai entendu dire par la foule des patriotes, qui voyaient Sa Majesté caresser ses augustes enfants. »
Cette proposition fut adoptée et sur les drapeaux, autour du chiffre de la Reine, on put lire comme devise : Première citoyenne et la meilleure des mères ^
Cependant les instances de la commune allaient bientôt déterminer Louis XVI à fixer officiellement « son séjour le plus habituel à Paris ». Le 19 octobre, l'assemblée nationale tenait, dans la capitale, une première séance à l'archevêché, en attendant que le manège des Tuileries fût aménagé pour la recevoir. Versailles se trouvait définitivement abandonné et d'Ëstaing, que n'attachait à cette ville aucun lien particulier, donna sa démission de commandant général de la milice versaillaise ^ pour s'installer à Paris, où il s'enrôla comme simple grenadier dans la garde nationale. En même temps, il s'affiliait au club de Valois, composé d'hommes partisans de la Révolution, mais déjà inquiets de ses excès.
C'est ainsi qu'il assiste en simple spectateur aux événements dont la marche s'accentue avec une effrayante rapidité : la transformation des institutions administratives qui le privera de son gouvernement de Touraine, la chute des parlements, la confiscation des biens ecclé-