‹ L'amiral d'EstaingChapitre 182 sur 252 · Voir page · texte numérisé non relu

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3. D'Estaing à Bertrand, 21 janvier 1792. — ArchiTCS administrakiTes de la Guerre, dossier 1302.

présenter quelques observations qui me semblent importantes pour l'Etat, pour vous, monsieur, et pour moi, et qui peut-être influeront sur votre détermination ultérieure. Je n'ai pas besoin sans doute et je n'entreprends pas d'exciter votre patriotisme, mais je n'hésite pas à rappeler à votre réflexion qu'il est infiniment utile pour le maintien de la paix et pour le succès de nos négociations politiques que les nations étrangères voient, en tète des listes de la marine de France, des noms qu'elles ont appris à respecter, >

Après avoir ainsi fait appel au dévouement de d'Estaing, dont il n'omet point de flatter en même temps l'amour-propre, Bertrand va lui laisser entrevoir quelles fâcheuses conséquences risque de produire son refus. c Le second paragraphe de l'article 8 de la loi du 15 mai dernier, relatif au corps de la marine, porte : Les officiers généraux, non compris dans cette promotion, conserveront leurs titres actuels et leurs appointements. Mais, comme vous avez été compris dans la nouvelle formation, ainsi que vous deviez l'être, et que cette formation est publiée, je doute que le Roi puisse aujourd'hui vous appliquer les dispositions de cet article, en vous faisant redescendre à votre ancien grade, qui vous laisserait d'ailleurs dans un état d'incertitude qui ne convient certainement ni à vous, monsieur, ni à la patrie ^ >

D'Esfaing ne s'effraye point de ces discrètes menaces et riposte aussitôt : < Vous avez eu la bonté de me faire observer qu'il est infiniment utile pour le maintien de la paix et pour le succès de nos négociations politiques

1. Bertrand à d'Estaing, 24 janvier 1792. ^Archives administratives de la GKierre, dossier 1302.

que les nations étrangères voient, à la tête des listes de la marine de France, des noms qu'elles ont appris à respecter. Permettez-moi de vous répondre que si le mien pouvait être dans ce cas, je le devrais principalement au patriotisme. Lui seul met dans toute leur valeur les actions passées, il en promet d'aussi utiles; il en consacre de plus en plus l'objet. S'avilir serait se montrer incapable d'en faire. Vous pensez sûrement, monsieur, qu'un citoyen, dont la qualité primitive est celle d'officier de terre, ne peut ni ne doit renoncer à l'espérance de servir sa patrie sur cet élément, au moment même où il est probable que c'est sur la terre que la France combattra*. Sacrifier tout à un devoir aussi sacré, c'est se conserver, c'est accroître l'influence que la réputation personnelle peut avoir sur les déterminations politiques des nations étrangères. Tous nos ennemis doivent se dire : chaque Français en ferait autant. Puissé-je, par une action aussi simple, avoir contribué une troisième fois à la paix. >

Puis, après avoir insisté pour que son mémoire soit enfin soumis au Roi, d'Ëstaing, faisant allusion aux insinuations de Bertrand, termine ainsi sa missive : « Il a toujours été dans mes principes de passer presque sans le lire, ce qui, en fait de service, regarde mes intérêts pécuniaires. Vous me pardonnerez donc d'avoir agi encore de même et de me borner à vous exprimer la reconnaissance que je vous dois, de ce que vous avez eu la bonté de me marquer sur cet objet ^ >

1. La déclaration de Pilnitz faite en commun, le 7 août 1791, par le roi

de Prusseet l'empereur d'Autriche, semblait annoncer que ces deux soute-

rains formaient avec d'autres puissances une coalition contre la France.

' 2. D'Ëstaing à Bertrand, 27 janvier 1792. — Archives administratitei

de la Guerre, dossier 1302.

Comprenant dès lors que toutes ses remontrances resteraient sans effet, désarmé peut-être par une aussi honorable « persévérance de sentiments » et trouvant d'ailleurs un précédent dans la mesure prise à l'égard de d'Estaing, au temps de sa nomination à la vice-amirauté, le ministre crut ne pouvoir mieux lui complaire qu'en proposant à l'assemblée nationale la création d'un emploi d'amiral surnuméraire.

Bertrand avait-il donc pris la pilule sans soupçonner ce qu'en renfermait la séduisante enveloppe ? L'ambition de d'Estaing ne transperçaitr-elle point assez sous cet étalage de désintéressement? Amiral malgré lui, se verrait-il l'accès au maréchalat irrévocablement interdit? Mais d'Estaing n'était pas homme à faire ainsi le sacrifice de ses espérances et, puisque aucun prétexte plausible ne lui restait pour persister dans son refus, il imagina de faire suggérer à la représentation nationale qu'une autre mesure exceptionnelle s'imposait comme le corollaire de celle qui allait être prise en sa faveur.

Son ami Rouyer*, membre de l'assemblée, où une certaine compétence des choses de la marine lui procurait quelque influence, se chargea de cette besogne. Prenant la parole, dans la séance du 6 mars, au nom des comités militaire et de la marine réunis, et louant tout d'abord d'Estaing de sa fidélité « aux principes de délicatesse développés jadis par lui dans une circonstance analogue » , Rouyer faisait observer à ses collègues

1. Jean-Pascal Rouyer, membre de rassemblée législatiye, puis de la conyeniion et enfin député aux cinq-cents, était né à Pézenas en 1761. Il siégeait à l'assemblée législative dans la majorité reformatrice et, à la convention, vota la mort du Roi. Exilé en 1816, Rouyer mourut à Bruxelles en 1819, sans avoir pu profiter de Tautorisation, qu'il venait d'obtenir, de rentrer en France.

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que si toute satisfaction se trouvait donnée à cette délicatesse par la création d'une troisième place d'amiral, il n'en demeurait pas moins compréhensible que d'Estaing ne consentît point à prendre position à la tète de la marine, tant qu'il aurait à craindre de nuire ainsi à son avancement dans son arme d'origine. Et Rouyer poursuivait ainsi : c Une loi sage défend de cumuler divers emplois sur la même tète, mais cette loi tutélaire n'établit l'incompatibilité qu'entre les charges lucratives ou celles qui, plaçant dans la même main l'exécution et la surveillance, rendraient l'homme qui les réunirait juge de ses propres actions. La loi n'a point étendu l'incoaipatibilité des grades militaires dans des services différents, elle n'a point voulu priver la patrie des services variés de ceux qui réuniraient, dans diverses armes, l'expérience et les talents. >

A cette sorte d'exposé des motifs faisait suite un pompeux éloge de d'Estaing : « Ses travaux sont liés à l'histoire de la France et de l'Amérique, et ses triomphes ont assuré le succès d'une révolution aussi mémorable, aussi chère aux hommes, pour avoir fondé la liberté du nouveau monde, que pour avoir préparé celle de la France et peut-être de toutes les nations. »

Pressant l'assemblée de donner à d'Estaing a un encouragement glorieux dans la double carrière ouverte à ses talents >, l'orateur ajoutait, pour entraîner les esprits : « Si, malgré l'injustice et la frivolité d'une cour corrompue, le mérite força quelquefois les dépositaires du pouvoir à lui sacrifier l'intrigue audacieuse et la rampante médiocrité, que n'a-t-il pas droit d'attendre d'une nation éclairée et loyale, que ses représentants honorent en honorant le courage et la vertu?

Messieurs, la haine vous épie et la malice attentive s'apprête à calomnier votre décision. Prouvez à l'Europe que les Français savent punir les outrages et récompenser les services. Prouvez-lui que la justice des nations est, quand il le faut, aussi généreuse que le caprice des rois. Celui qui l'éprouvera sentira trop bien le prix de votre confiance pour en refuser les témoignages ^ > Et Rouyer terminait en donnant lecture d'un projet de décret portant que d'Estaing, nommé amiral de France ', en pourrait remplir les fonctions sans perdre ses droits à l'avancement dans l'armée de terre, mais à la charge de ne toucher les appointements que de la place qu'il remplirait.

L'assemblée nationale adopta d'urgence ce décret qui laissait le champ libre à l'ambition de d'Estaing. Pourtant il n'en devait point profiter. Quelques mois plus tard, quand la guerre éclata, d'Estaing ne fut employé dans aucune des trois armées que commandaient Luckner, La Fayette et Rochambeau.

1. Réimpression do l'uncien Moniteur universel^ t. XI, p. 572.

2. D'Estaing^ figure comme amiral sur la revue du 15 mars 1792, avec le Duc d'Orléans et du Chaffaut. — Archives de la Marine. État sommaire, p. 194.

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