T. Hamont : Lally-Tollendal
métropolitaines, le rang relativement effacé où le plaçait son grade de lieutenant-colonel, et cela sous un chef enclin à le considérer plutôt comme un aventurier que comme un soldat.
Ayant promptement perdu tout espoir de devenir un conseiller pour Lally et de le faire revenir sur le funeste projet d'abandonner définitivement le Dékan, Bussy chercha à se créer dès lors un parti parmi les officiers, à leur inculquer ses vues, à discréditer enfln dans l'esprit des plus haut gradés celui en qui il voyait le destructeur d'une œuvre à laquelle il avait consacré sa vie.
II avait sur ses camarades l'autorité morale résultant de son absolue connaissance des affaires indiennes, résultant aussi du prestige de ses victoires. Une lettre de France lui apporta l'autorité effective que confère le grade. Madame de Château-Renault, belle-mère de d'Estaing, y annonçait d'une façon certaine que Bussy venait d'être promu brigadier. Désireux d'être reconnu dans ce grade sans attendre aucun avis officiel, Bussy, poussant à l'indiscipline ceux dont il était l'égal comme ceux dont il allait le devenir, décida d^Estaing et plusieurs autres à tenter pour cet objet une démarche auprès de Lally. Ces officiers allèrent même plus loin.
c L'estime que nous avons pour M. de Bussy, écrivaient-ils au général en chef*, son mérite, ce que nous voyons qu'il a fait, la considération qu'il a, l'utilité dont elle doit être, la nécessité de la lui conserver et les avantages qu'elle produira en l'augmentant, sont les
1. Cette lettre fat signée par d'Estaing, Landiyisiau, Breteuil, Grillon, Verdière et d'Estrées.
motifs qui nous engagent à vous demander qu'il fasse le service de premier brigadier. Nous le désirons, nous vous le demandons. Une pareille démarche est peutêtre sans exemple. Si elle est flatteuse pour M. de Bussy, nous la croyons honorable pour nous.. C'est la plus forte preuve que nous puissions donner du zèle que nous avons pour le service du Roi. Elle était réservée à des gens qui, venant en Asie, ont déjà prouvé authentiquement le même zèle. Dispensateur des grâces du Roi, c'est à vous, monsieur, à juger si ce que nous souhaitons vous est possible ^ »
Lally eut la faiblesse de céder en partie à ces sollicitations audacieuses, décidant que Bussy, < jusqu'à l'avis offlciel de sa nomination, ferait le service de brigadier, mais à son rang et comme le dernier^ ». Le général craignit sans doute de refroidir encore, par un refus formel, des dévouements que cette demande insolite prouvait déjà fort attiédis et dont il allait avoir plus que jamais besoin.
En effet, Lally n'avait point trouvé dans Arcate le trésor sur lequel il comptait et Rajah Salb, à peine installé, se déclarait incapable de faire présentement face à ses engagements. La détresse était si grande que, pour étouffer, par un faible acompte sur leur solde arriérée, une révolte prête à éclater parmi les cipayes et les troupes de l'Inde, les officiers durent se cotiser. Le général ne pouvait donc songer à poursuivre vers le nord, sur la route de Madras, la soumission de la nababie et, plutôt que de stationner, l'arme au pied, dans Arcate,
1 . Archiyes historiques de la Guerre, yol. 3541-33. 3. T. Hamont : Lally^TollendaL
il décida de se replier sur Pondichéry pour y attendre le versement d'un tribut promis par les Paleagars.
Dans cette retraite, Lally ne voit d'ailleurs qu'un expédient momentané. Rester à Pondichéry sur la défensive, s'y enfermer, ce serait engager les Anglais à venir assiéger une ville dépourvue de ressources, ce serait la défaite, peut-être la honte d'une capitulation. Marcher sur Madras, au contraire, c'est avec la possibilité du succès, tout au moins la certitude de faire vivre l'armée, pendant un temps, sur le territoire ennemi.
Réunissant un conseil de guerre, où il convoqua les membres du gouvernement, le général y développe les raisons ^ui l'engagent à reprendre l'offensive, raisons auxquelles Leyrit oppose son manque absolu de ressources et par suite l'impossibilité pour la compagnie de subvenir aux frais d'une nouvelle expédition. Alors c d'Estaing, dans un magnifique mouvement d'énergie et de désespoir, s'écrie qu'il vaut mieux périr d'un coup de fusil sur les glacis de Madras que de faim sur ceux de Pondichéry. Son feu, sa confiance enlèvent le conseil... Lally avance de sa poche cent cinquante mille livres, d'Estaing et les autres officiers trente-quatre mille roupies. Lally donne aussitôt l'ordre du départ*, » et, sans terminer au préalable l'occupation encore inachevée de la nababie, commettant ainsi la faute de ne point s'assurer