CHAPITRE III
I. — D'Estaing, mis en liberté sur parole, part pour Tlle de France. — Il y arme deux vaisseaux. — Notification du cartel de l'Ecluse.
II. — - Départ de d'Estaing pour le golfe Persique ; capture du Mamoudy. — Prise du Merry dans le port de Mascate.
III. — Bender-Abbas. — Capitulation du fort Gombroon; d'Estaing se fait échanger. — Attitude hostile des Persans.
IV. — Propositions amicales de Timan de Mascate. Relâche à Souarès, — D'Estaing fait voile vers Sumatra.
Le gouverneur de Madras, Pigot, ne se souciait aucunement de maintenir d'Estaing en captivité, mais comme l'Anglais savait le vide que laissait dans l'armée française la disparition de cet officier général, il offrit à son prisonnier non point de l'échanger, mais de le relâcher sur parole. D'Estaing déclina cette proposition. Captif à l'intérieur d'une ville assiégée, il estimait ne pas devoir en sortir sans être échangé et ne voulait être libre que pour redevenir combattant. Gardé à vue par des noirs dans une maison si exposée au bombarde-
ment que le feu y prit à diverses reprises, mais fortifié par cette pensée que la capitulation prochaine de la place lui procurerait une liberté pleine et entière, d*Estaing demeurait encore inébranlable dans sa résolution, quand, au milieu de février 1759, l'arrivée d'une flotte anglaise, amenant à Madras un important secours, contraignit Lally à lever précipitamment le siège, alors qu'il se disposait à donner l'assaut.
Renonçant à l'espoir d'être délivré par les armes, d'Estaing se résigna à accepter sa mise en liberté conditionnelle, contractant par suite l'engagement de ne point servir aux Indes contre les Anglais. Ainsi privé de reprendre le commandement des bataillons de Lorraine, il se mit alors à étudier une expédition lointaine vers le vieux Gange. « Inspiré par le désespoir de ne plus servir, mandait-il au maréchal de Belle-Isle, j'avais imaginé un projet qui, approuvé de M. de Lally, allait s'exécuter. Le besoin de se procurer de l'argent a été le premier souci de nos infortunes, j'allais en chercher. Le danger de Mazulipatam m'en a ôté les moyens ^ >
En effet, après avoir envahi les Circars, provinces du nord conquises par Bussy au temps de Dupleix, les Anglais venaient d'enlever Mazulipatam*. Cette ville, aux mains de l'ennemi, c'était notre protégé Salabet- Singue à sa merci et le Dékan en son pouvoir, c'était l'armée française sans alliés et sans pain. Ne pouvant participer à la défense de la colonie menacée et risquer de se voir bloqué dans la ville de Pondichéry, d'Estaing
1. D'Estaing à Belle-Tsle, 29 août 1759. — ÂrchiTes historiques de la Guerre, vol. 3541-95.
î. AttU 1759.
dut se décider à quitter Tlnde. c M. le comte d'Estaing part pour l'Europe, écrivait le chevalier de Soupire. Ses talents et son intelligence nous auraient été d'un grand secours pendant le siège et dans la suite de nos opérations. C'est une vraie perte pour cette armée'. »
Embarqué à bord de V Expédition le l*"" mai 1759, d'Estaing arriva à l'Ile de France le 14 juin *, c'està-dire vers le temps où d'Aché y levait l'ancre pour conduire sa flotte au secours de Pondichéry, après avoir épuisé, par un trop long séjour, toutes les ressources de l'ile.
Forcé d'y relâcher, en attendant la saison favorable pour reprendre la route de France, d'Estaing qui, au cours de ses longues traversées, avait pris goût aux choses de la mer, proposa au gouverneur de ravitailler l'île en allant chercher des vivres dans le golfe Persique et de l'argent à Sumatra. « Je me suis appliqué au triste métier de la mer, annonce-t-il à Belle-Isle, et suis devenu presque amphibie. M. Magon', gouverneur de l'Ile de France, ne craint pas de me confier deux bâtiments à conduire... Les matelots nécessaires, cent soldats qu'on ne peut plus envoyer à Pondichéry, parce qu'on ignore si notre escadre aura rendu la côte libre, soixante volontaires et deux cents noirs, que je discipline, composent lé détachement avec lequel je compte attaquer deux rois indiens qui ne sont même pas alliés
1. Soupire à Belle-Isle, 24 avril 1759. — Archives historiques de la Guerre, vol. 3541-82.