Compte renda de d'Estaing, déjà cité
3. Padang, sur la c6te occidentale de Samatra, par un degré euTiron de latitude méridionale.
I/'amiral d'estaing 71
des postes secondaires, il gagna directement Benkoulen *, chef-lieu des possessions britanniques, où « des maisons de l'aspect d'une petite ville d'Europe > grandissaient déjà sous la protection du fort Marlborough.
Construit sur un des monticules qui s'étagent en amphithéâtre au bord du rivage, le fort Marlborough, vaste carré bastionné aux remparts de briques, pourvu de sérieux ouvrages avancés, était armé de quarante bouches à feu et défendu par cinq cents hommes de troupes soldées. Européens, Caffres ou cipayes. A ces forces le gouverneur général de la côte, sir Robert Carter, croyait pouvoir ajouter quatorze cents Malais munis d'excellents fusils. Mais ces auxiliaires, instruits déjà de la prise de Tappanooly, n'en ignoraient pas les détails. Quands ils virent le navire anglais Denham^ dont VExpédition venait d'abandonner la chasse, se brûler aussitôt* dans le port, quand ils aperçurent au même instant le signal par lequel d'Estaing, à bord de sa frégate, prescrivait au Condé de mouiller, les indigènes imaginèrent que le général, irrité de la destruction du Denham comme il l'avait été de l'incendie des boats devant Tappanooly, « mettait ce pavillon pour annoncer qu'il ne ferait point de quartier » .
Les premières bombes lancées des vaisseaux français éclatèrent donc à point pour provoquer chez ces auxiliaires malais une panique qui, se propageant parmi les soldats réguliers, les entraîna pêle-mêle hors de la forteresse.
A la tête d'une centaine d'hommes, soutenus de deux
1. Benkonlen, sur la côte occidentale de Sumatra, par trois degrés de Utiiode méridionale, fat cédé par les Anglais aux Hollandais en 1824.
canons auxquels il attelle les chevaux mêmes du gouverneur, d'Ëstaing se lance le lendemain à la poursuite des fuyards, refusant d'écouter aucun de leurs envoyés et ne voulant, mattre de la place, les recevoir qu'à discrétion. Mais la petite troupe des Français se fond sous un soleil brûlant. Deux officiers tombent soudainement atteints de folie, et parmi les soldats, des Caffres pourtant, beaucoup s'affaissent en délire et se tordent écumants. Lorsque, au terme de cette poursuite, d'Estaing atteignit les Anglais dans le village de Sukerambie, soixante hommes seulement restaient en sa main.
Après avoir brûlé ce village pour venger sur les Malais l'assassinat d'un des nôtres, d'Estaing ramena ses prisonniers à Benkoulen. Parmi eux figuraient plus de trente officiers qui furent, eux et leurs familles, traités par le général avec humanité, même avec égards. D'Estaing et son état-major cédèrent leurs montures aux Anglais les plus haut gradés, tandis que les femmes suivaient dans un chariot. « C'était une vue étrange que tant de monde conduit par si peu », observait le pilote hollandais de d'Estaing, remarquant avec surprise au doigt de certain conseiller anglais « un diamant qu'il n'avait pas eu la prudence de cacher et que les soldats avaient eu la discipline de ne pas prendre ».
Déjà en froid avec les Hollandais, d'Estaing ne songea point à leur abandonner le fort Marlborough, encore moins à le détruire, car son effectif, accru des hommes illicitement racolés à Padang et augmenté encore par l'incorporation des prisonniers, lui permettait de garder Benkoulen. Il résolut donc d'en conserver les défenses et de les utiliser comme base d'opération,
projetant de soumettre, un à un, tous les postes anglais du voisinage. Quelques jours devaient y suffire.
Sur terre, des Ëssarts commandant du Condé est aussitôt détaché dans le sud à l'attaque de Saloma, fortin dont sans coup férir cet officier se rend maître, allant ensuite, avant de rentrer à Benkoulen, occuper le poste de MannaS qu'il trouve abandonné.
Pendant que des Essarts effectue cette. marche militaire, d'Estaing sur mer se porte axecV Expédition dey dnii Kawur où sont réfugiés les gens de Manna et où il arrive trop tard pour éteindre l'incendie allumé à son approche. Ne rencontrant là que des ruines, d'Estaing reprend aussitôt le large à la recherche d'un snault croisant entre l'île Poulo-Pinang et lanse de Groés ', poursuite inutile, car déjà ce bateau a fui vers Batavia, emportant le gouverneur et la garnison de Groês dont les magasins restent vides et les canons encloués. C'était c le dernier poste des Anglais du côté du détroit de la Sonde ».
De nouveau d'Estaing remonte vers le nord et, sans toucher à Benkoulen autrement que pour y déposer les prisonniers et les malades, va jeter l'ancre le 10 mai devant Mocomoco*. Entre V Expédition et le fort aux murailles épaisses une canonnade s'engage qui se poursuit pendant six heures, lutte inégale d'où la frégate
1. Ifanoa, sur la côttt à une faible distance aa sud de Benkoalen.
2. Aa tad de Manna, non loin de rentrée du détroit de la Sonde.
3. Uocomoco, sur la côte occidentale de Sumatra par deux degrés de latitode méridionale et par suite an nord de Benkoulen.
sort avec sa quille endommagée et la plupart de ses hauts mâts fauchés. D'Estaing ne pouvant reprendre le combat se prépare à opérer le lendemain une descente. Tant d'audace épouvante l'assiégé et le détermine à évacuer Mocomoco. Mais l'état de la mer rend le débarquement difficile. Les chaloupes de V Expédition se brisent sur les écueils. Les hommes se jettent à la nage. Plusieurs se noient avant d'atteindre le rivage; oùd'Estaing arrive roulé par les lames.
Comme après la prise de Tappanooly, comme après celle de Benkoulen, d'Estaing voulut cette fois encore se porter à la recherche des ennemis, mais le temps, tout d'abord employé par ses hommes au sauvetage de leurs camarades tombés à la mer, puis à Tinstallation d'une garnison dans le fort de Mocomoco, procurait aux fuyards une grande avance. Cette avance risquait de faire perdre la trace des Anglais, si de nombreux cadavres n'eussent lugubrement jalonné leur retraite vers le fort d'Ayer-Rajas. c La difficulté des rivières fit qu'on ne put joindre que le gouverneur et trois officiers * >, et quand, après huit journées de marche, les Français atteignirent ce comptoir hollandais, les Anglais venaient de s'y embarquer pour Padang sur quelques rares bateaux, dont l'absence enlevait à d'Estaing le seul moyen rapide de regagner Mocomoco. Force lui fut donc de renvoyer, par terre, sa troupe exténuée, tandis que, avec une simple escorte, il s'y faisait témérairement conduire par des pirogues malaises.
Dans la détresse où se trouve alors d'Estaing, c ayant tout perdu à la descente' », il lui tarde de joindre sa
1, Relation déjà citée.