‹ L'amiral d'EstaingChapitre 63 sur 252 · Archiyes de la Marine, B' 108 f · texte numérisé non relu

Archiyes de la Marine, B' 108 f

S. Vraisemblablement le Fort-Danphin, que domine le morne For^ toné, sur la eàie occidentale de llle.

Une fois ces importantes questions réglées, d'Estaing, que rien ne retenait à Sainte-Lucie, reprit la mer à destination de la Martinique, dont le séparaient seulement quelques heures de traversée.

Bien que visitée à diverses reprises par Christophe Colomb, la Martinique ne fut occupée par aucun Européen jusqu'à l'arrivée des réfugiés français qui s'y établirent en 1625. Dix ans plus tard, le Dieppois Pierre Belain fondait un établissement dans cette île au lieu même où devait s'élever la ville de Saint-Pierre. Bientôt attribuée à la compagnie des Iles, qui en expulsa les indigènes caraïbes, puis par Colbert à la compagnie des Indes occidentales, la Martinique avait été définitivement réunie au domaine de l'État en 1675.

Après avoir à diverses reprises victorieusement résisté soit aux forces navales de Ruyter, soit aux escadres anglaises, la Martinique, attaquée en 1762 par la flotte de l'amiral Rodney * et envahie par quatorze mille hommes de troupes britanniques, dut cette fois capituler. A l'époque qui nous occupe, la France venait d'en reprendre possession.

D'une superflcie deux fois égale à celle de Sainte- Lucie, pareillement hérissée d'une chaîne de hautes montagnes volcaniques courant du nord-ouest au sud-

1. George Bridge, baron Rodney, né à Londres en 1717, s'était emparé durant la guerre de Sept Ans des lies Saint-Pierre, Sainte-Lucie Saint- Vincent et de la Grenade. Amiral en 1771, il yainquit en 1782 la flotte française du comte de Grasse qu'il fit prisonnier^ Gréé l>siron à la suite de cette yictoire, Rodney mourût en 1792.

L AMIRAL d'BSTAING 99

ouest et qu'entrecoupent des gorges étroites mais aussi de fertiles vallées, la Martinique, Tune des principales parmi les Iles du Vent, avait rapidement atteint, grâce à la fabrication du sucre et à la production du café S une grande prospérité commerciale. Mais, durant la dernière guerre, bon nombre de colons, ayant porté leurs capitaux vers l'armement de corsaires, se trouvaient, malgré certains succès, pour la plupart ruinés à la conclusion de la paix.

Pour rétablir ses affaires, certain ménage ne rougissait pas de s'abaisser au plus infâme trafic, c J'ai vu ce que je n'avais pas cru, écrit d'Estaing, un homme de qualité et une femme d'un grand nom, ayant pour tout revenu le loyer de leurs noirs et de leurs négresses, et devenus riches par ce moyen. On m'a montré la mulâtresse dont ils avaient affermé les appas, à haut prix, à Son Excellence, l'amiral Rodney'. >

Avec les richesses s'était communément enfuie l'ardeur patriotique, etd'Estaing remarquait, non sans amertume, que les habitants de la Martinique se montraient c plus anglais que français > . Quelques mois d'occupation avaient en effet suffi à l'administration britannique pour apporter dans l'île un renouveau de prospérité. Les navires anglais encombraient le port de Fort-Royal. Bien des planteurs se demandaient donc quels plus sérieux avantages leur procurerait le retour à la domination française et se préoccupaient du désaccord ré-

1. Vers 1725, le capitaine de yaisseau Beclieax planta k la Martiniqae le premier pied de caféier. De trois arbustes fournis par le Jardin des Plantes et confiés par Jussien k cet officier, un seul ayait résisté à la iraTerséei

t: Afctai^ei ai U M aUnë, B« 108 (• 86:

100 l'amiral d'sstaing

gnant entre le gouverneur, Fénelon, et le sous-gouverneur, d'Elva.

Contre le comte d'Elva, les plaintes du marquis de Fénelon affluaient à Versailles et d'Estaing avait reçu Tordre de s'arrêter à la Martinique, non seulement pour en inspecter les défenses, de façon à déterminer les points dont la faiblesse avait facilité l'accès de l'île aux troupes anglaises, mais aussi pour tenter d'opérer un rapprochement entre ces deux hauts fonctionnaires. En prévision du cas où il n'y pourrait réussir, le lieutenantgénéral se trouvait muni d'une lettre de Ghoiseul à Fénelon, lettre par laquelle le ministre prononçait le rappel de d'Elva.

Les démarches conciliatrices de d'Estaing, plusieurs fois renouvelées, restèrent sans effet, Fénelon s'obstinant à déclarer qu'il considérait la Martinique c perdue, si, par sa mort, ella tombait entre les mains de son commandant en second >, et, comme il semblait décidément impossible que gouverneur et sous-gouverneur c pussent vivre ensemble >, d'Estaing remit à Fénelon la dépèche lui annonçant la disgrâce d'Elva. c M. de Fénelon, note le général, a paru fort aise, quand il Ta eu lue, de ce qu'elle ne contenait que cela. >

Le gouverneur, en effet, ne cherchait pas à dissimuler le souci que lui causait la venue inopinée de d'Estaing. Ne redoutant rien de La Rivière, intendant de Tile, avec lequel il entretenait d'excellents rapports et dont les allures somptueuses, les goûts magniSques concordaient avec les siens, Fénelon se demandait non sans inquiétude si de récents démêlés survenus entre lui

et les Pères de la Charité, protégés du duc de Ghoiseuly ne l'avaient point fait juger défavorablement à la cour. Malgré les égards que lui témoignait d'Estaing, égards pourtant bien propres à le tranquilliser, Fénelon l'accablait de questions parfois même fort indiscrètes. € Il ne pouvait, conte plaisamment d'Estaing, revenir de Tétonnement dans lequel il a paru être de voir, à la Martinique, un homme qu'il avait laissé dix mois aupa* ravant sans besoins, sans désirs, fort heureux et protestant que la guerre pouvait seule désormais l'arracher de la France... Les déférences multipliées et le titre de : mon général, que je lui ai prodigué publiquement Font enfin fait rentrer dans son état naturel. J'ai vu qu'il me regardait comme un sot ou comme un extravagant... fort inconstant dans ses projets. Il s'est épuisé à me demander si j'avais perdu un procès, si j'étais devenu pauvre, ou si j'avais perdu mon bien au jeu*, t

Mais Fénelon n'est pas convaincu. Ce que vraisemblablement le lieutenant-général persiste à lui cacher, il tentera malicieusement de le découvrir. S'enquérant de la voie par laquelle d'Estaing compte envoyer ses lettres en Europe, il lui recommande certain navire de préférence à tout autre. D'Estaing fait mine de suivre le conseil, mais il a soin de ne confier à ce bateau qu'une lettre de bureau et le journal de sa traversée. Bien lui en prend, car Fénelon aura bientôt « assez peu de ménagement > pour parler de diverses choses que seule une indiscrète lecture du journal nautique venait de lui apprendre.

Page 1