CHAPITRE VI
I. — Saint-Domingue. — Fâcheux état de cette colonie au lendemain de la guerre de Sept Ans.
fi. — Arrivée de d'Estaing à Saint-Domingue. — Triste impression que produit sur lui le Cap-Français. — Mauvais esprit des fonctionnaires. — Indélicatesse de quelques-uns.
IH. — Attitude inquiétante des conseillers du Cap; leur irrespectueux langage. — Réception par d'Estaing de la députation du conseil ; sa réponse aux députés. — Préparatifs de l'entrée solennelle du gouverneur ; difficultés à cette occasion. — Entrée de d'Estaing ; son discours au conseil du Cap.
L'île de Saint-Domingue, Tune des plus grandes parmi les Antilles, et qui mesure quatre-vingts kilomètres carrés, avait été découverte par Colomb en 1492. Depuis la plus haute antiquité elle était désignée sous le nom d'Haïti, c'est-à-dire, en vieux caraïbe, la montagneuse, nom pleinement justifié par le relief 'de cette île, où, sur une largeur de deux cent soixante kilomètres, quatre chaînes parallèles régnent si rapprochées qu'il n'y a guère de plaines proprement dites. On ne peut en effet
relativement considérer comme telles que quelques vallées et quelques parties du littorale
Au cours du xvii* siècle les Européens avaient pris pour habitude de substituer au nom de cette île celui de sa capitale, Santo-Domingo, dont l'origine remontait à l'un des premiers établissements fondés par les compagnons de Colomb*.
Malgré l'introduction d'esclaves nègres, malgré le recrutement de nombreux Indiens dans les lies Bahama, les sujets du Roi Catholique vivaient péniblement à Saint- Domingue, sans cesse harcelés, au commencement du XVII® siècle, par les incursions des flibustiers de la Tortue. Ces aventuriers, repoussant les Espagnols vers l'est, parvinrent à s'établir en 1632 dans la partie occidentale de l'île. Assujetti bientôt après par le gouvernement français au régime des compagnies coloniales, ce territoire, qu'avaient conquis à leur patrie les anciens boucaniers, fut, en l'année 1697, cédé par l'Espagne à la France, en vertu du traité de Ryswick '. Au XVIII® siècle. Français et Espagnols vivaient à Saint- Domingue sur un pied de bon voisinage, mais inégaux en prospérité. Tandis que, sur leurs possessions, les Espagnols ne comptaient guère que cinq mille plantations, onze mille domaines se trouvaient exploités par des colons français, dont les cotons et les sucres étaient déversés par la métropole sur tous les marchés d'Europe.
1. ^Tien de Saint-Martin : Dictionnaire de géographie universelle,
2. En 1803 DeMalines rendit à Saint-Domingue son nom d'Haïti qui, anjoardliai, désigne géographiqoement Tile entière.
3. Llle d'Haïti est aujourd'hui partagée en deux républiques indépen' dantes : La répablique d'Haïti et la république Dominicaine.
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Mais au temps qui nous occupe cette colonie venait d'être grandement éprouvée par la guerre de Sept Ans, et le vicomte de BelzunceS que d'Estaing y remplaçait comme gouverneur, étant mort peu après le rétablissement delà paix, laissait Saint-Domingue c dans un état des plus déplorables * >.
Le budget restait grevé des charges considérables nécessitées par la défense de l'Ile, charges auxquelles ne pouvait remédier l'imparfaite rentrée des impôts. L'un d'eux, toujours très lourd aux colons, devenait ruineux par le fait même des circonstances. L'impôt de capitation établi sur les noirs portait en effet non seulement sur les esclaves valides, mais aussi sur les vieillards, que l'humanité faisait aux planteurs un devoir de conserver, et sur les jeunes nègres inaptes encore à toute besogne. Or l'état de guerre, entravant d'abord et suspendant ensuite les relations commerciales entre la France et Saint-Domingue, avait arrêté momentanément pour les colons la vente de leurs récoltes et laissé improductif le travail de leurs esclaves.
Il était, on le sait, communément admis chez nous, au xviii^ siècle, que les colonies, destinées à la seule utilité de la métropole, devaient lui réserver exclusivement leurs produits. Par suite de l'application de ce principe, qui prohibait tout commerce d'une colonie avec l'étranger, la France, antérieurement aux hostilités, recevait annuellement pour plus de cent millions de
1. Le vicomte Armand de Belzunce, né en 1722, assista à la bataille de Fontenoy, à celle de Lawfeld et au siège de Maëstricht. H prit part ensuite à la guerre de Sept Ans. Promu lieutenant-général en 1762, Belzunce reçut alors le gouTemement de l'Ile de Saint-Domingue où il mourut en 1764.