‹ L'amiral d'EstaingChapitre 70 sur 252 · Archives de la Marine, B* 108 f · texte numérisé non relu

Archives de la Marine, B* 108 f

Quand, au jour fixé, la flûte fut prête à lever Tancre, Qugny tenta bien de faire savoir indirectement au gouverneur « que si Ton retardait son départ de quelques jours cela lui serait plus commode ». Mais d'Estaing, sans se contenter de cette simple insinuation, exigea de Glugny une démarche personnelle que son amourpropre lui interdit et, le 30 au matin, l'ancien intendant voguait déjà vers la France.

Avant même le départ de Clugy, Magon s'aperçut que son prédécesseur lui laissait une comptabilité des plus embrouillées, dont les écritures s'arrêtaient à l'année 1758, Les débiteurs du trésor se trouvant, comme nous l'avons dit, pour la plupart insolvables, les caisses publiques restaient vides et, tandis que les dettes s'accumulaient, des abus, bien plus nombreux qu'on ne soupçonnait vraisemblablement à la cour, s'étaient glissés dans l'administration, sous l'œil bienveillant de l'intendant.

A peine Magon se met-il au travail qu'il constate une vaste fraude sur certaines fournitures, fraude dans laquelle se trouve compromis le garde-magasin général. Après avoir illicitement spéculé sur un lot de chaussures de troupes, ce comptable crut pouvoir manquer de parole au marchand, son complice. Déjà durement éconduit et même molesté par Glugny, auquel il avait porté ses doléances, le fournisseur dupé vint renouveler sa plainte entre les mains de d'Estaing. Magon, prompt à démêler cette vilaine affaire, dut ordonner l'incarcération immédiate du fonctionnaire indélicat.

L'intendant avait en effet trop d'expérience des choses coloniales pour n'être pas fort au courant de ces hon-

teux trafics. Les faux marchés, très en usage dans les colonies, parfois même dans les ports, c servaient de manteau à toute sorte de friponneries >. Sous prétexte de simplifier la comptabilité, en diminuant le nombre des pièces justificatives, plusieurs marchés étaient réunis en un seul. Grâce à un prête-nom, qui fréquemment n'existait pas, les garde-magasins, souvent aussi leurs supérieurs, se rendaient tout à la fois acheteurs et vendeurs de fournitures comptées ensuite au Roi pour le double de leur valeur. Il arrivait même que divers effets militaires fictivement vendus à des prix dérisoires, sous le faux prétexte de déchet, étaient aussitôt réintégrés dans d'autres magasins et généralement envoyés comme neufs à des troupes en campagne.

Malgré sa juste défiance, d'Estaing se voit trompé luimême par un haut fonctionnaire qui, sous un prétexte plausible, extorque la signature du gouverneur « pour se procurer de l'argent ». Le commissaire des guerres, Duvivier, rappelé en France, demande en effet la simple autorisation de mettre en loterie ses vieux habits. D'Estaing y consent, mais apprend aussitôt que € ces loteries sont des friponneries atroces et qu'on prétend faire monter celle de M. Duvivier à quatre cent mille livres ». Le gouverneur se reproche amèrement de n'avoir point constaté, en signant, qu'aucune somme ne se trouvait mentionnée sur la demande et menace d' c annuler une permission donnée sur un faux exposé ». Comme on lui objecte «c que cela serait sans exemple et produirait le plus mauvais effet », la loterie reste autorisée, mais sous cette réserve que les organisateurs prélèveront sur le produit seize mille francs pour les embellissements du Cap ou pour l'édification de l'église, c Cela

l'amiral d'bstaing 117

ne fait, observe d'Estaing, que diminuer mon étourderie. »

Si d'Estaing ne s'émeut guère des dispositions hostiles manifestées à son égard par quelques fonctionnaires dont sa main vigoureuse saura bien redresser les écarts, il comprend que de nombreuses difficultés peuvent être créées à son administration par l'esprit d'indépendance dont les membres du conseil supérieur se montrent toujours animés. Aussi cherche-t-il d'abord à ne point les effaroucher, allant en personne c les prévenir et leur rendre visite >, laissant leur compagnie le c précédera l'église et, en toute cérémonie, à l'adoration de la croix >, le jour du vendredi saint. Il affecte même de se mêler avec le peuple, ce qui parait € faire un sensible plaisir à messieurs du parlement >. Enfin quelques jours avant le départ de Clugny, d'Estaing prie les conseillers à diner et rend compte fort plaisamment des étranges propos tenus à sa table.

€ M. Juchereau, respectable doyen et que je crois bon homme, car il aime à boire, m'a vanté, à moitié gris, ses droits et sa place. Il m'a notifié que les conseillers étaient les conservateurs et les maîtres de Saint- Domingue, qu'ils mettaient des bornes à l'autorité royale, que M. de Belzunce n'aurait pas fait tant de sottises si on l'avait cru, et qu'il m'avertirait de toutes les miennes. Je l'ai fort remercié et il a été faire la même promesse à M. Magon.

€ La conversation de M. de Clugny, de M. Delacha-

pelle et de M. Dubuisson^ m'a fait la plus profonde impression. Ils ont de l'esprit et ils n'avaient pas bu... J'ai cru entendre deux des principaux membres de la chambre des communes plaisanter avec un ministre anglais et lui reprocher un tour d'adresse employé en faveur de Sa Majesté britannique dans la chambre basse.

€ Ces messieurs disaient à M. de Glugny que le Roi et lui les avaient filoutés. Les expressions, le ton, la manière, tout me confond. Je suis demeuré hébété et la bouche ouverte. Juste ciel, quelle colonie! Gomment en est-on venu jusque-là ?... On bouffonne à deux mille lieues en parlant du Roi*. >

D'Estaing s'imaginait sans doute qu'à la pratique d'un aussi irrespectueux langage devait s'allier pour le moins une absolue simplicité d'allures. Aussi quand le gouverneur fut informé par le procureur général Dubuisson que, selon l'usage, une députation du conseil désirait le complimenter, la crut-il tout bonnement à sa porte et donna-t-il l'ordre de la faire entrer. Mais le procureur général objecta qu'il fallait auparavant fixer une heure. € Us veulent du cérémonial, marque d'Ëstaing, ils en auront. >

Prompte et parfaite fut l'organisation de cette cérémonie, dont le journal du gouverneur nous rapporte le détail : « Je me suis dépêché, y lisons-nous, de faire chercher des gardes pendant la nuit. Cette troupe, bien- * tût levée, a été portée dans les deux heures au nombre

1. M. Delachapelle et M. Dubuisson étaient : le premier conseiller honoraire ; le second procureur général et chef du parti de Topposition.

Page 1