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Les conseillers n'en persistèrent pas moins dans leur décision de ne point paraître à Féglise le jour de l'entrée solennelle du gouverneur, entrée qui, suivant la propre expression de d'Ëstaing, se fît « en deux tomes ».
Passant à cheval devant les troupes sous les armes, d'Estaing se rendit tout d'abord à l'église. Habitué à € regarder une colonie comme un vaisseau > le gouverneur avait cru devoir revêtir l'uniforme de la marine, ne pensant point offusquer en cela les officiers de terre qui pourtant, mêlant eux aussi leur voix à ce concert de récriminations et jugeant fort déplacé son « bel habit de lieutenant-général des armées navales » , déclarèrent c qu'ils seraient très choqués » s'il le portait à l'avenir devant la troupe. Par* contre la foule parut enchantée du spectacle : « Quarante habits de livrée, des chevaux caparaçonnés, de belles housses, des plaques d'argent ont, observe d'Ëstaing, autant amusé les nègres que le gros Thomas plaisait autrefois sur le Pont-neuf. »
L'audience du conseil, à laquelle le gouverneur dut ensuite assister, lui parut d'un formalisme outré, c L'amour que M. de Clugny a inspiré pour les formes va si loin, marque-t-il, qu'il dégénère en bouffonnerie. Je crois voir des petites filles jouer à la madame. » Cette audience étant une audience fermée, tout public s'en trouva si rigoureusement exclu que le secrétaire même de d'Ëstaing, quoiqu'il eût affaire auprès de son maître, faillit n'y pouvoir entrer.
En prenant pour la première fois séance parmi eux, le gouverneur adressa aux membres du conseil un discours dont nous extrayons quelques passages indiquant bien l'attitude à la fois haute et courtoise qu'il prend aussi-
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tôt à l'égard des conseillers. € La lecture des lettres patentes que vous avez enregistrées, leur dit-il, et ma réponse aux députés, que vous m'avez envoyés, vous ont sans doute fait remarquer avec joie, messieurs, que Sa Majesté m'a honoré du caractère représentatif de sa personne sacrée. Ce titre auguste uniquement accordé jusqu'à ce jour aux vice-rois et aux ambassadeurs, est une nouvelle décoration flatteuse pour votre colonie. Cette marque de confiance de Sa Majesté m'est d'autant plus précieuse qu'elle me mettra à portée d'être encore plus utile. La lettre du Roi que je vais avoir l'honneur de vous remettre, pour que vous ayez à l'enregistrer, vous fera connaître plus particulièrement une partie de l'étendue de mes pouvoirs. >
Ayant ainsi notifié une seconde fois au conseil l'autorité supérieure dont il est revêtu, d'Estaing se déclare décidé à faire respecter cette autorité, c Sa Majesté, messieurs, veut être obéie. Je me promets à moimême que vous m'estimez assez pour croire qu'elle le sera. Exécuteur invariable de ses ordres, le Roi a daigné me rendre en même temps l'organe de sa bonté. C'est cette même bonté qui vous a interdit la prétention abusive de lui faire des remontrances. »
Fier de se sentir à la tête du gouvernement de Saint- Domingue, il proteste de n'avoir pourtant ni sollicité, ni même ambitionné cet honneur. « Je fixerais trop longtemps vos yeux sur ce qui m'est personnel, si je vous disais, messieurs, que les besoins, les convenances, ni les circonstances particulières ne m'ont attiré parmi vous. >
Félicitant ensuite les conseillers de se consacrer sans rémunération aucune à leurs fonctions judiciaires,
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d'Estaing en profite pour leur rappeler ce qu'ils doivent au Roi et marquer en même temps les limites de leurs pouvoirs, c Interprètes des lois, dépositaires de la justice et revêtus par la seule volonté du monarque de la partie de son autorité qui décide de la fortune de ses sujets, vous mériterez la haute considération de la magistrature. C'est en affermissant le pouvoir, que vous tenez uniquement de la bonté de Sa Majesté, que je croirai la servir. Craignez cependant, messieurs, de l'affaiblir en voulant l'étendre. Des juges, citoyens et colons, qui abandonnent gratuitement leurs affaires domestiques pour s'occuper de celles de leurs compatriotes, ont le droit de tout attendre de la protection du prince et de la reconnaissance générale. >
Tout en assurant les conseillers qu'il leur communiquera ses vues, les consultera et fera parvenir leurs désirs jusqu'à la cour, d'Estaing laisse entrevoir à ses auditeurs les conséquences qu'entraînerait pour eux tout acte d'insubordination. « Quels reproches n'auriezvous point à vous faire, si votre conduite vous privait d*un témoignage aussi éclatant de la satisfaction du Roi? Et quel compte devriez-vous à votre patrie, si elle allait perdre pour jamais l'avantage de voir choisir ses juges dans le nombre de ses concitoyens? Ce malheur me semble trop éloigné pour vous le faire envisager plus longtemps. C'est trop, messieurs, que d'être forcé de vous le faire entrevoir. »
Ne s'inquiétant point de leurs agissements passés et affectant même de ne les point connaître, d'Estaing invite les conseillers au calme et à la modération. c J'ignore si les colonies ont été autrefois le théâtre flétrissant de la passion des chefs, mais je crois que le
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grand ministre % à qui Sa Majesté en a confié la conduite, veut que ces pays éloignés ne soient point troublés par des cabales obscures, que la liberté y soit fondée sur Tautorité, mais que Ton n*y ait point l'audace de dicter des conditions à notre maître et que tout particulier instrument de pareilles entreprises soit d'autant plus la victime de son imprudence que le châtiment, qu'il aura mérité, sera irrévocable. >
Puis, après avoir hautement loué € la fermeté et l'intégrité » de Magon, après avoir ainsi proclamé sa parfaite entente avec l'intendant et affirmé la communauté de leurs vues, le gouverneur termine par cette phrase destinée à atténuer, en sa bonhomie, la rigueur de son allocution, c Croyez, je vous prie, que, sacrifiant tout à votre estime, je n'en serai pas moins occupé du désir de mériter votre amitié. La simplicité militaire, avec laquelle je vous la demande, doit vous prouver que je la regarderai comme un des événements les plus flatteurs de ma vie *. >
Le discours de d'Estaing, tout naturel sur les lèvres d'un grand seigneur représentant parmi ces conseillers la majesté souveraine de Louis XV, dut sensiblement les froisser dans l'orgueil de leur bourgeoisie récente. En effet, dès que lecture fut faite de la lettre royale où se trouvaient mentionnés les pouvoirs particuliers du gouverneur, le procureur général déclara « que l'austérité de ses fonctions le contraignait de requérir l'enregistrement d'un ordre aussi formel », mais qu'il en demandait, au préalable, le renvoi à une commission.