‹ L'amiral d'EstaingChapitre 76 sur 252 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

I. — Influence des conseils. — D'Estaing convoque l'assemblée coloniale. — Réunion de celte assemblée.

II. — Rétablissement des milices. — Difficultés relatives à leur réorganisation. — Rébellion des mulâtres.

III. — Le conseil de Port-au-Prince. —Falsifications constatées sur les registres des greffes ; suspension du conseiller de La Mahautière. — Déplorable attitude du substi,tut Saint-Léger et procédure irréguliére du conseil contre le procureur du roi de La Bouêxière. — Libelles répandus contre d*Estaing ; arrestation de Duménil et de Saint-Léger; exil de plusieurs conseillers.

IV. — Découragement de d^Estaing. Le bruit court de son rappel. — Administration de la colonie; soin que le gouverneur prend des troupes. — Fiére attitude de d'Estaing à l'égard de l'Espagne. — Il est rappelé en Europe.

D'Estaing n'envisageait pas sans inquiétude la prochaine réunion des états auxquels il devait faire voter le don gratuit de quatre millions et le rétablissement des milices, car les hautes fonctions judiciaires, dont le conseil du Cap se trouvait revêtu, assuraient à ses membres une influence considérable sur les habitants

de rtte, influence que fortifiait une conformité d'intérêts et de sentiments avec le plus grand nombre d'entre eux.

L'adhésion de l'assemblée coloniale à la reconstitution des milices semblait tout au moins douteuse. h'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes j ouvrage condanmé en 1781 par le parlement et non suspect de partialité à l'égard du pouvoir métropolitain, fournit de précieuses indications sur l'état des esprits aux îles d'Amérique et montre à quel point les préoccupations mercantiles y primaient le patriotisme chez la généralité des colons.

< Les îles françaises, y lisons-nous, de même que celles des autres nations, n'eurent dans Torigine aucunes troupes réglées. Les aventuriers qui les avaient conquises regardaient comme un privilège de se défendre eux-mêmes... Lorsqu'on a prévu que ces établissements devenus considérables par leurs richesses seraient attaqués tôt ou tard par des armées européennes transportées sur de nombreuses flottes, on y a fait passer d'autres défenseurs. L'événement a prouvé que quelques bataillons épars étaient insuffisants contre les forces terrestres et maritimes de l'Angleterre. Le colon... a craint que l'ennemi ne lui fit payer un obstacle superflu et on l'a vu moins disposé à combattre qu'occupé des suites de la capitulation. Bientôt, calculateur politique, il a compris que les fonctions militaires ne convenaient plus à son état d'impuissance et il a donné de l'argent pour être déchargé d'un soin qui, glorieux dans son principe, était dégénéré en une servitude onéreuse. Les milices furent supprimées en 1763.

» Cet acte de complaisance mérita Tapprobation de ceux qui n'envisageaient cette institution que comme un moyen de préserver les colonies de toute invasion étrangère...

> Les observateurs, à qui les établissements du nouveau monde sont mieux connus, portèrent de cette innovation un jugement moins favorable. Les milices, disaient-ils, sont nécessaires pour maintenir la police intérieure des îles, pour prévenir la révolte des esclaves, pour empêcher l'attroupement des voleurs, pour protéger le cabotage, pour garantir les côtes contre les corsaires...

» Ces réflexions qui, toutes frappantes, toutes naturelles qu'elles sont, avaient pourtant échappé à la cour de Versailles, ne tardèrent pas à changer ses dispositions. Elle se pénétra de la nécessité de rétablir les milices ; mais sans vouloir renoncer aux taxes consenties pour l'entretien des troupes régulières. La difficulté était d'amener les peuples à cet arrangement. On négocia, on corrompit, on menaçai »

Il ne nous semble point que d'Estaing ait à Saint- Domingue ni corrompu, ni menacé, mais assurément il négocia. Entrant en conférences avec les principaux colons, il s'appliqua à leur démontrer que, par suite de l'abandon de certains droits royaux, le vote des quatre millions constituait pour la colonie une simple augmentation de charges, évaluée à un million et demi*. Il

1. Raynal : HUtoire philosophique et politique de» établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes, t. II J, pp. 471, 472, 473. Genève, 1780.

2. Moreau de Saint-Méry : Lois et constitutions des colonies françaises de P Amérique Sous-le-Vent ^ t. IV, p. 740.

s'attacha en même temps à leur faire valoir les avantages résultant pour eux de la reconstitution des milices. Secondé sans doute dans une large mesure par le sentiment de soumission à l'autorité qui sommeille chez la plupart des Français, il convainquit la majorité de ses interlocuteurs au point de les trouver « très disposés à faire ce qui serait utile au bien du service ». D'Estaing dès lors se décida à réunir les états.

« Ce n'est pas sans inquiétude que j'envoie des lettres de convocation pour l'assemblée nationale, marque-t-il pourtant dans son journal à la date du 1®' juin 1764.. Si elle n'a pas le succès que je désire, j'aurai tort de l'avoir convoquée. Si le moyen réussit, le mérite sera médiocre. Tel est le sort de tous les pays éloignés, tel est le risque que l'on court lorsque l'on prend sur soi. J'ose autant qu'un autre; ma bonne volonté, dépouillée de toute ambition personnelle, fait mon audace ; cependant les dangers civils en imposent plus que les militaires. Toutes mes réflexions me persuadent que le moyen unique de rétablir l'ordre, l'autorité du Roi, et de ne pas employer de remèdes trop violents, est d'assembler ces comices américains. S'ils allaient malheureusement suivre la route tracée par les conseils, cela serait plus dangereux encore. Tout calculé, j'espère que non, je ne balance plus et j'envoie les lettres*. >

La « première classe » des membres de cette assemblée se composait de notables choisis par le gouverneur sur la liste des « habitants les plus riches, les plus considérés » ou ayant occupé les plus hauts emplois.

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