‹ L'amiral d'EstaingChapitre 79 sur 252 · Archiyes de la Marine, B · texte numérisé non relu

Archiyes de la Marine, B

3. Moreau de Saini-Méry : Lois et constitutions des colonies fran^ çûises de V Amérique Sous-le-Vent^ t. IV, p. 740.

de rassemblée, profitant de toute occasion pour soutenir dans les conversations privées les propositions qui lui paraissaient équitables et les appuyer ensuite en séance. Il s'applique ainsi particulièrement à défendre les intérêts du commerce parfois opposés à ceux des color^, mais représentés seulement par une infime minorité de seize votants.

Si d'Estaing n'eut point la satisfaction de faire pleinement aboutir les revendications du commerce, il eut celle, bien autrement souhaitée, d'obtenir un vote favorable à l'imposition des quatre millions et la nomination par les états de deux commissaires chargés de préparer avec lui la réorganisation des milices. Disons, pour n'y plus revenir, que cette réorganisation des troupes locales se présenta comme particulièrement difficile, sans cesse entravée par les intrigues des conseillers que le succès du gouverneur à l'assemblée -coloniale n'avait nullement désarmés.

Ce fut seulement au commencement de l'année suiyante, le 15 janvier 1763, que put être rendue l'ordonnance générale sur les milices de Saint-Domingue. Aux termes de cette ordonnance, chaque habitant libre, âgé •de plus de seize ans, se voyait porté sur les contrôles de la milice et devait se pourvoir d'un fusil de calibre avec baïonnette et gargoussier S d'un sabre ou d'une

1. n s'agit éyidemment ici non d*un gargoussier, mais d*un carton- >chier, ancien nom de la ^berne. Le mot gargoasse n*est d'ailleurs ^qu^une corruption du mot carlouche.

épée et se munir de quatre livres de poudre avec douze livres de balles. Les propriétaires d'esclaves, maîtres d'au moins quatre-vingts nègres, avaient en outre à fournir un milicien blanc supplémentaire par chaque lot de quatre-vingts noirs.

Tous ces inscrits étaient répartis en deux bans. L'arrière-ban comprenait les miliciens que leurs charges, leurs infirmités ou leur âge exemptaient des rassemblements. Le ban, composé d^hommes absolument valides, formait trois corps distincts : les flibustiers royaux, les milices de Saint-Domingue, les milices acadiennes et allemandes dont la création était momentanément ajournée *.

Sous la dénomination de flibustiers royaux se trouvaient groupés les marins de l'île. Les milices de Saint- Domingue réunissaient dans leurs rangs les différents corps d'état de la colonie, en y comprenant « tous les mésalliés*, les sang-mêlés nommés quarterons, les griffes' et les nègres libres ». Suivant « les états et les couleurs des citoyens » dont elles se composaient, ces différentes classes étaient réparties en compagnies distinctes, dénommées compagnies de gendarmes, de volontaires, de dragons, de carabiniers, de houzards, de grenadiers et de fusiliers.

1. Les milices acadiennes et allemandes devaient se recruter parmi les nombreux réfugiés Tenus du Canada, récemment cédé par la France à l'Angleterre, et parmi lesémigrants que l'Allemagne déycrsait déjà sur le nouTeau monde.

2. Sous cette dénomination de mésalliés il faut yraisemblablement entendre métis et mulâtres, les premiers issus d'un blanc et d'une indienne, les seconds d'un blanc et d'une négresse et inversement.

3. Le griffe est un homme de couleur issu de l'union d'un nègre et d'une mulâtresse ou de celle d'un mulâtre et d'une négresse.

Il eût été en effet absolument impossible de placer côte à côte ces hommes de race ou de couleurs diverses et, par cela même, profondément imbus les uns à l'égard des autres, et pour des motifs différents, d'une féroce jalousie.

c II y avait, nous dit Thistorien des colonies pendant la Révolution, trois classes d'hommes qui n'entraient pas dans le cadre de l'esclavage ou qui en étaient sortis,.. C'étaient les petits blancs, les mulâtres et les affranchis.

1 Les premiers n'étaient pas propriétaires. Ils comprenaient les gens de loi, courtiers de commerce, soldats libérés ou réfractaires, domestiques, aventuriers, qui n'avaient pas d'attaches dans le pays et qui étaient, par nature, fort turbulents. Arrivant avec des préjugés de race et de couleur, que n'atténuait pas, comme chez le planteur, le contact journalier avec les esclaves, ils se montraient les implacables ennemis des noirs, surtout des mulâtres dont ils convoitaient les biens...

» Les mulâtres et sang-mêlés n'étaient pas moins inquiétants. Descendant directement ou indirectement des blancs et des femmes esclaves, représentant une des immoralités que comporte l'esclavage..., ayant reçu une demi-instruction et, par leur séjour en France, une demi-teinte de philosophie métropolitaine, ils avaient la prétention, d'ailleurs parfaitement juste, d'être les égaux de leurs pères et frères blancs, dont ils, partageaient les charges militaires et financières. Mais les blancs ne l'entendaient pas ainsi. Par vanité d'abord, puis par crainte réelle ou affectée à l'égard des noirs esclaves, ils refusaient tout partage. Ils sollicitaient même et obtenaient des aggravations plus ridicules qu'efficaces dans la législation.

> Quant aux affranchis, ils restaient pauvres généralement et, par suite, jalousaient mulâtres et blancs. Us conservaient en outre le contact avec leurs anciens compagnons de chaîne.

> La haine de race et la guerre civile étaient donc à l'état latent dans la colonie*, j-

On comprend aisément quels intérêts poussaient les membres des conseils supérieurs à s'appuyer sur les mulâtres qui bientôt allaient « posséder le quart des esclaves et le tiers des propriétés* >, quelles affinités les rapprochaient de cette bourgeoisie coloniale déjà pénétrée comme eux des idées nouvelles et plus accessibles à leurs avances que l'aristocratie des planteurs blancs souvent issus d'anciennes et nobles familles de France. En incitant les mulâtres à se soustraire aux obligations de la milice, les conseillers allaient trouver d'ailleurs la double satisfaction et de flatter Vaversion qu'inspirait à leurs clients le service militaire et de contrecarrer l'autorité du gouverneur.

Celui-ci s'aperçut promptement du peu d'enthousiasme que suscitait, non seulement parmi les mulâtres, mais aussi chez la plupart des autres habitants, la formation des troupes nationales et du peu d'empressement qu'ils mettaient à se soumettre aux prescriptions de l'ordonnance. Ce fut seulement à l'aide d'un subterfuge que le gouverneur parvint à rassembler tout d'abord la compagnie des gendarmes. Le prétexte de la venue, toujours annoncée et toujours différée, du gouverneur

1. Léon Deschamps : Le$ colonies pendant la Révolution. La ConstUuanU et la réforme coloniale^ p. 19.

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