Cicéron, De Fin., I, xx
THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'aMITIÉ 134
tion. Elle vient d'un fond de cruauté, d'une fureur sauvage et d'une vanité déréglée et sans mesure. Il vaut mieux souffrir, il vaut mieux s'affliger; oui, par Jupiter ! il vaut mieux se perdre les yeux de larmes et sécher de regret *.
Les larmes en effet ont leur douceur secrète ; les Épicuriens ont connu jusqu'aux « sombres plaisirs d'un cœur mélancolique ». De plus, le bonheur passé leur laisse, non point des regrets, mais un souvenir heureux. Ils savent ressaisir par la pensée les plaisirs disparus et en jouir à nouveau. Us mettent ainsi leurs affections à l'abri du temps. Ils ont le culte des amis absents ou morts. « Seul le sage gardera envers ses amis absents ou présents une égale bienveillance 2. »
Sans doute, comme le remarque Plutarque, il se refuse l'espérance de retrouver ses amis après la mort et « de converser jamais en vrai » avec eux; mais il n'en juge pas moins que « la récordationd'un ami trépasséest fort douce en toute manière », et il lui arrive quelquefois de croire, « en songeant, recevoir les ombres et images de ses amis trespassés, et aller en avant pour les embrasser, encore que ce soient choses vaines qui n'ont ni sentiment ni entendement 3 ».
En résumé, l'Épicurien est un ami dévoué, tendre et fidèle. Comment donc reste-t-il égoïste? C'est qu'il songe uniquement à jouir de l'amitié, c'estqu'ill'envisage comme une condition de bonheur et non point comme un devoir. S'il est dévoué à son ami, c'est qu'il sent la joie qu'il y a à faire le bonheur d'autrui. S'il prend part aux joies et aux peines de son ami, c'est qu'il a les nerfs assez délicats pour qu'elles lui soient une souffrance personnelle. La position d'Épicure est très forte : aux égoïstes de tempérament
1. Plutarq-ue, Que Von ne peut vivre joyeusement selon la doctrine d'Épicure, xx ; cité par J. Denis, Théories morales dans l'antiquité, I,p.283.