Ibid
THÉORIES PSYCHOLOGIQUES DE l'àMITIÉ 133
contradictions. Voyons si la conception épicurienne de l'amitié ne se serait pas rajeunie, en restant fidèle à son principe.
Epicure soutient que l'amitié fait à la fois la sécurité et le charme de notre vie ; il est de notre intérêt d'avoir des amis, et il nous plaît d'en avoir, de nous dévouer à eux. N'est-ce pas là professer tour à tour l'hédonisme pur et l'utilitarisme? N'est-ce pas même appeler l'un au secours de l'autre? Ce que nous ne pourrions faire par intérêt, comme d'accepter les charges de l'amitié, nous le ferons par plaisir. Mais l'Épicurisme ne peut, sans revenir au Cyrénaïsme, poser que le plaisir est une fin, au même titre que l'intérêt.
C'est pourquoi les derniers Épicuriens, au lieu de juxtaposer deux principes : l'intérêt et le plaisir, établissent que l'un engendre l'autre, puis s'efïace devant lui. L'amitié est une surprise : on ne songeait qu'à soi, et on en vient à se passionner pour les autres ; on part de l'égoïsme et on arrive à l'abnégation, au sacrifice. Comment s'opère un si grand changement? Épicure ne l'a point dit, mais on peut le comprendre. La transformation de l'égoïsme en amitié relève de ce que Stuart Mill appelle la « chimie mentale ». Les Épicuriens sont subtils (satis acuti) et démêlent les effets de l'habitude sur nos sentiments.
Les premières démarches, les premiers rapprochements et le désir de lier amitié ont leurs raisons, disent-ils, dans le plaisir personnel, mais, lorsque le progrès de l'habitude a fini par produire l'intimité, alors l'amour s'épanouit, à ce point qu'on chérit ses amis uniquement pour eux-mêmes, sans retirer aucun profit de l'amitié. En effet, si nous avons coutume de nous attacher aux lieux, aux temples, aux villes, aux gymnases, à notre champ, à nos chiens, à nos chevaux, à nos jeux par l'habitude de l'exercice ou de la chasse, combien plus facilement et plus justement cet effet pourra-t-il se produire en la société habituelle des hommes1?
1. Trad. Guyau. Cicéron. De Fin., I, xx, 69. — Cf. II, xxvi, 82.
134 L AMITIK ANTIQUE
Ainsi l'amitié dérive de l'intérêt, mais elle s'éloigne de son principe; elle sort de l'égoïsme comme la plante sort du sol ; elle y plonge encore par ses racines, mais elle porte plus haut sa tige et ses fleurs [amorem e/Jîorescere). Son entier développement cache son origine. 11 y a aussi loin de l'égoïsme à l'amitié que du germe à la plante. En d'autres termes, il semble qu'on ait visé un but, l'intérêt, et qu'on en ait atteint un autre, l'amour. L'égoïsme disparaît, son œuvre accomplie; l'amitié le remplace.
Dans cette théorie ingénieuse de l'égoïsme transformé, on ne peut méconnaître l'inspiration épicurienne. Du jour où l'empirisme a accepté le fait, ou du moins l'apparence du désintéressement en amour, il a été conduit par une logique naturelle à en chercher l'explication dans les lois de l'association et de l'habitude. On s'attache à un ami comme on s'attache aux lieux où l'on vit, et pour les mêmes raisons : les personnes et les choses nous deviennent chères par un long usage (usus, consuetudo); nous ne leur demandons même plus d'être présentement utiles, nous sommes liés à elles par le charme attendrissant du souvenir. L'Épicurisme contient en germe les doctrines de Stuarl Mill. L'ami est d'abord un moyen : il est recherché par intérêt (primo utilitatis causa amicum expeti) et comme appui; puis il devient xxxie fin; il est aimé pour lui-même (tum ipsum amari per se). C'est ainsi que l'avare aime l'or pour l'or, après l'avoir aimé pour son usage, et que l'honnête homme pratique le juste pour le juste, après avoir dû le pratiquer en vue du bonheur.
Toutefois, s'il est conforme à la logique épicurienne d'expliquer l'amour pour autrui par les lois empiriques de l'association, il eût certainement répugné à Epicure d'admettre la fatalité psychologique de cet amour. Aussi les Épicuriens, qui soutiennent qu'on n'est point porté à aimer par la pente de l'habitude, mais qu'on prend de soi-même et librement le parti d'aimer, entrent-ils
dans l'esprit et la pensée du maître. Ils disent que les sages se lient par un contrat (fœdus), qu'ils s'engagent à avoir pour leurs amis les mêmes sentiments qu'ils ont pour eux-mêmes l. Les sages en effet sont libres et jaloux de leur liberté ; ils commandent à leurs sentiments; ils ne subissent aucun joug, pas même celui de l'affection, qui semblerait si léger et si doux à porter. C'est ainsi qu'ils s'affranchissent de l'amour, et l'amitié ne trouve grâce devant eux que parce qu'elle est volontaire.
Mais, si la théorie du contrat fait ressortir le caractère libre des amitiés, par contre, la base qu'elle leur assigne est ruineuse. Un contrat en effet est toujours révocable ; on est libre de le rompre, comme on a été libre de le former. Quelle sûreté, quelles garanties peut offrir une amitié capable de se reprendre après qu'elle s'est donnée? Sans doute, on pense que l'attrait qui l'a fait naître doit durer et la bonne volonté des contractants se maintenir: n'a-t-on pas spécifié que les contractants sont des a sages » ? Mais alors l'amitié s'adresse à une élite, elle est exceptionnelle et rare.
D'autre part, le contrat amical, imaginé par les Epicuriens, ne va-t-il pas contre leur but, qui est de maintenir l'indépendance du libre arbitre? Tout contrat est, par essence, obligatoire; c'est un acte par lequel la liberté à la fois s'affirme et s'enchaîne. De plus, il est inutile que les sages conviennent d'être amis, si c'est leur intérêt ou leur plaisir, et il est illogique qu'ils prennent l'engagement de s'aimer, si cet engagement est contraire à leur intérêt. Quoi qu'en pense Guyau, Cicéron n'a pas tort de leur dire : « S'ils ont pu contracter ce pacte amical, qu'ils contractent donc aussi l'engagement d'aimer pour elles-mêmes, et sans salaire, la justice, la modération et toutes les vertus 2 ! »